Scr. de S. Ign., I, 435. Voir Note
teur apparait dans toute sa noblesse. En face d'adversaires ardents, emportes et pleins de prejuges, mais ayant charge officielle, il aimait mieux souffrir que de revendiquer son droit absolu; au lieu de discuter directement sur 1'objet du litige, il preferait montrer par des temoignages, nombreux et incontestables, que des Universites fameuses, des prelats illustres, des princes puissants, entouraient de leur sympathie la plus vive cette meme Compagnie qu'il plaisait a un Eustache du Bellay et un a Siliceo, a un Fernand d'Aragon, a un Melchior Cano, de consideVer comme un malheur et un danger dans 1'figlise de Dieu.
Plus 1'adversaire etait eleve en dignite et en pouvoir, plus Ignace gardait de managements dans la defense. L' experience des cours lui avait appris combien peu les grands aiment a recevoir des le?ons. Pour les faire revenir de leurs erreurs, il espeVait dans la patience des siens, 1' action du temps, et le secours de Dieu.
Et sa rare prudence n'etant en rien ni politique, ni charnelle, il trouvait le moyen de ceder aux circonstances sans abaisser son droit ni compromettre sa cause. Jamais personne n'obtint de lui qu'il sacrifizlt autre chose que de 1'argent ou du temps ; il ne s'acharnait pas, il attendait Pheure propice 1 , ne doutant pas que, par des moyens a elle, la Providence ne rendit possible ce qui paraissait impossible a tout le monde. Tel etait le caractere paisible et surnaturel de sa force, en face des obstacles dresses en travers de sa route.
II apportait a entreprendre les memes vues tres hautes, la meme hardiesse calme et perseverante, le meme esprit de mesure, et une confiance en Dieu sans limites.
Jamais 1'extension de son Ordre ne lui apparut comme une
fin en soi, ni un objet de complaisance vaniteuse. Le pur
*desir de servir Dieu etait le mobile de toutes ses actions de
chef de la Compagnie de Jesus. Dans le choix des ceuvres
i. Scr. de S. Ign., I, 160, 162, 165.
theatres de zele, il n'eut d'autre regie que celle de la plus grande gloire de Dieu par 1'apostolat le plus fecond. Rarement, d'ailleurs, il eut a examiner a priori ou il pourrait porter les efforts des siens. Par les papes, les eveques, les princes, les conseils des villes, il fut, de bonne heure et sans repit sollicite d' envoy er des predicateurs au secours des ames; et des maitres au secours de la jeunesse. Que de demandes instantes, renouvelees, tenaces, il eut a ecarter, faute de pouvoir multiplier les ouvriers a la dimension des besoins! De moins hardis et de moins e'claires eussent mSme refuse ce qu'il accepta.
Lorsque, sur 1'initiative de Jean III, il est question d'envoyer des missionnaires aux Indes et en fithiopie, Ignace n'a autour de lui qu'une poignee d'hommes. Son Ordre vient de naitre a peine. Les Constitutions ne sont pas encore redigees. Peu importe ! A ses yeux, ce n'est pas Jean III, c'est la Providence qui implore des apotres pour des dmes abandonnees. Xavier et Oviedo sont envoyes. Le Seigneur sera avec eux. Us commenceront a semer 1'fivangile. D'autres, apres eux, entreront dans les sillons traces. Au reste, cette dispersion aux quatre vents, des hommes de la Compagnie naissante, pour les oeuvres les plus variees, les plus dedicates, les plus difficiles, est un des caracteres les plus frappants de 1'apostolat, tel que le con9oit Ignace de Loyola.
Pour les Universites qui s'ouvrent et pour les missions lointaines; pour les theologiens du concile de Trente comme pour la reforme des moeurs chretiennes en France, en Allemagne, en Italic, en Espagne, en Portugal; il compte sur le devouement absolu des siens et sur la grace de Dieu. Ce devouement est a toute epreuve, cette grace est toute puissante; quelle entreprise apostolique ne pourrait etre tentee ? Des le premier jour, Dieu a montre qu'il etait avec ses apotres; il sera fidele, tant que les apotres demeureront genereux.
Et au surplus, achaque jour suffit sa peine et satache. Dans cette figlise du Christ dechiree par les heretiques, souillee Par des ministres indignes, delaissee par une foule de baptises e t ignoree par 1'immense multitude des paiens, il veut que les
siens repandent a profusion la lumiere et le sel de 1'fivangile. Mais ce zele ardent n'a rien d'amer, ni d'excessif. Dans 1'emploi des moyens les plus excellents, tels que les Exercices spirituels, les predications, les sacrements, il entend que les hommes apostoliques qu'il envoie s'accommodent aux circonstances, tiennent compte de 1'etat des esprits, graduent le bien a faire sur les chances d'y reussir. La ou les prejuges du clerge et des eVeques font barriere, mieux vaut, selon lui, patienter que de forcer 1' obstacle au nom des bulles pontificates et du bien des ames. En consideration de 1'humble patience des siens, Dieu se chargera d'ouvrir, a son heure, le chemin qui semble barre.
Qui defmirait le general de la Compagnie un homme dont la tete dispense ses subordonnes d'en avoir, et qui considere ceux-ci comme des machines d'execution, aurait une conception de 1'autorite diametralement opposee a celle d'Ignace de Loyola.
C'est lui qui decide la fondation des maisons et regie 1'emploi des forces. De tous les ministeres si varies auxquels les jesuites se livrent partout catechisme, sermons, explication de 1'licriture Sainte au peuple, disputes avec les heretiques, Ie9ons de lettres humaines et de sciences sacrees dans les universites et les colleges, reforme des monasteres et des pecheresses, retraites au clerge, visites des prisons et des hopitaux, apostolat aupres des soldats en campagne et des nations infideles il n'est pas un article qui ne soit de son invention ou de son agrement. Partout ou un jesuite met le pied, c'est par son ordre ou avec son approbation. Grace au systeme de correspondance qu'il a etabli, il est partout present, pour definir la tache a faire, pour encourager au milieu des difficultes, pour redresser les erreurs commises, pour decider finalement ce qu'il convient d'abandonner, de continuer, de modifier, de tenter. Ses lettres innombrables sont le temoignage qui demeure de cette omnipresence toujours agissante.
Mais ce principe de 1'unite de commandement s'accorde, dans 1'esprit d'Ignace, avec les libertes necessaires. II se sou-
vient de la loi des distances, qui empeche les plus clairvoyants de discerner clairement les lointains.
II lui est arrive de dresser des instructions en vue de fonctions dedicates comme celles des theologiens pontificaux au concile de Tfente et celles des nonces du pape en Irlande. Pour la conduite spirituelle des siens, il abonde en details et en precautions; il regarderait comme un grand malheur qu'ils manquent d'humilite, d'abnegation, de vie interieure, de discretion en leurs demarches. Mais, pour la tractation des affaires en cours, il fait confiance a ceux qu'il envoie; non seulement parce qu'il les sait intelligents, unis a Dieu, bien intentionnes, mais surtout parce que, sur place, ils sont a meme, mieux que lui, d'apercevoir avec justesse ce qui convient. Au surplus, quand il sera par eux instruit de tout, il verra s'il y a lieu d'approuver ou de corriger ce qu'ils auront pu faire. 1
A plus forte raison garde-t-il cette reserve, quand il s'agit des missions lointaines du Bresil, du Japon, des Indes. On cherchera vainement, dans sa correspondance avec Xavier des reglementations precises; et 1'une des raisons qu'il a de rappeler 1'apotre a Rome, en 1553, c'est de voir clair lui-meme dans des choses qui sont si loin 2 . Nous avons les instructions adressees en 1555 pour le patriarche d'fithiopie, Nunez Barreto 3 . On y voit que, pour etre capable de conseils autorises, Ignace a pris la peine de s'informer des doctrines, des liturgies, des mceurs abyssines; malgre tout, apres avoir hasarde ses idees sur les moyens de ramener ces peuples a 1'unite romaine, il s'empresse d'aj outer : que le patriarche ne se tienne pas pour oblige d'agir selon ce plan; qu'il fasse plutot ce que lui dicteront, en face d'une situation bien connue, la discretion de la charite et 1'onction du Saint-Esprit, laquelle doit le diriger en toutes choses.
Sur PAllemagne, les Pays-Bas, la France, 1'Espagne, 1'Italie,
i. Scr. de S. Ign., I, 284-285, 287, 453.
a. Ep. et instr., V, 149-150.
3'- Ibid., VIII, 677-698.
la Corse, le general a des vues plus nettes; il a sejourne et voyage en quelques-unes de ces contrees ; il a pu, sur les affaires qui s'y agitent, avoir des conversations detaillees avec des gens du dehors et du dedans capables de 1'informer de visu; il sait, il peut parler. Et Dependant, des qu'il quitte le terrain des Constitutions, de la vie religieuse, des regies generates de la prudence chre'tienne, il ne s'avance qu'avec precaution. Qu'on lise ses instructions 1 pour Prague, Ingolstadt, Bastia, Genes, Modene, Perouse, Naples, partout on trouvera formulee cette indication finale : sur place, le superieur, apres avoir observe, reflechi, pris conseil de Dieu, decidera ce qu'il vaut mieux adopter ou laisser des projets suggeres de Rome. S'il se produit des difficultes graves, comme il est arrive en Corse, ou un prelat s'est plaint des initiatives du P. Sylvestre Landini, il n'oublie pas qu'& distance il est expose a savoir peu et mal; pour mieux juger du conflit, il envoie un visiteur 2 ; ainsi a-t-il fait encore lors de la crise portugaise 3 .
La confiance et la liberte dont il honore les superieurs le rendent tres regardant sur les nominations; il entend ne deleguer son autorite qu'a bon escient 4 . Trompe dans ses previsions, il n'a aucun faux amour-propre. II bl^me les desob&ssances, signale les erreurs de conduite, enleve les charges, suivant le cas, avec 1'unique preoccupation d'assurer le bien. II n'a jamais songe a un systeme de couverture, consistant a dissimuler les fautes d'un superieur pour s'epargner a soimeme de revenir sur un mauvais choix. II est patient, m6nager des personnes, mais non politique.
Jamais il n'a compris le gouveriiement comme une improvisation brillante ou un despotisme aveugle. Avant de decider, il prend son temps pour prier. Et si absolue que soit sa confiance dans les secours d'en haut, il prend aussi le temps de reflechir et de consulter. Dans les avis qu'il sollicite, il cherche une