LES PORTRAITS DE SAINT IGNACE
Les portraits d'Ignace en costume de chevalier, que 1'on voit au chateau de Loyola, et dans la chapelle e'leve'e sur 1'emplacement de la citadelle de Pampelune, sont des toiles peintes bien apres la mort du saint et n'offrent aucune ressemblance avec lui.
Les portraits ou statues d'Ignace que Ton peut voir a Rome, soit au Jesus, soit a I'e'glise Saint-Ignace, soit dans la cha'mbre du saint, ont beau fitre d'artistes celebres, ni Carrache, ni Le Gros, ni le F. Pozzo n'ont connu saint Ignace vivant. Us ont travaille" plus ou moins de chic, tout comme Rubens pour son tableau de I'e'glise Saint-Ambroise a GSnes, et Alonso Cano, 1'artiste espagnol dont le buste est celebre. II faut faire la mfime remarque pour les images gravies au xvi e ou au xvil e siecle. Quelquesunes sont dues au burin des graveurs flamands tres connus, tels que Mallery, Collaert et les freres Galle. Le souci de la ressemblance n'a pas e"te" leur principal souci ; bien qu'il soit probable que tous ont eu sous les yeux une copie de Jacopino del Conte ou de Coello dont nous parlerons tout a 1'heure.
Dans une collection particuliere appartenant a M. Pablo Bosch, de Madrid, figurait en 1903 un portrait de saint Ignace attribue" au Gre"co. La revue parisienne Les Arts, 1'a reproduit dans son nume'ro d'octobre 1903. Un jeune homme, tout de noir vfitu comme un clerc, tient de la main un livre a lettrines, de la droite il semble montrer le ciel. La te"te est forte, le teint tres brun; les cheveux tres noirs, courts et mal peigneY retombent sur le front; le nez est gros, la bouche serre"e, la physionomie est grave, myste"rieuse, re"solue. Est-ce Ignace de Loyola apres sa conversion ? Le livre ouvert peut tre celui des Exercices ou le Flos sanctorum. Mais la tSte n'est pas d'Ignace de Loyola : I'homme est trop brun, et jamais le blesse" converti de Loyola n'eut cet air je dirais mamme"; quoique tres maitre de lui, il sentait fort vivement les choses ; les mains trop grosses. Mais sans doute le Gre"co ne s'arre"tait-il pas, autant que nous, a ce soin de 1'exactitude historique, pourvu que 'son tableau eut de 1'allure. II est certain d'ailleurs que dans les catalogues ou figure ce portrait, apres des ventes successives, 1'attribution varie : on en fait un saint Louis de Gonzague, un saint Stanislas, etc., a ce qu'a bien voulu me dire M. Eugenio d'Ors.
J'ai pre'fe're mettre en te'te de ce volume un portrait du blesse" converti de Loyola. L'auteur du tableau est inconnu. II est surement maitre de son art; draperies, attitudes, traits sont d'un artiste qui n'he"site pas. Ignace
est represente en face de la Vierge ou de saint Pierre qui lui apparaissent. A son attitude, nous devinons la vision, et dans le malade souleve comme en extase, reconnaissons Ignace a son front ddcouvert, a son teint blond, a son nez aquilin, a son visage en pointe.. La toile a une parente manifests avec la gravure de Theodore Galle dans la Vie illustre'e publiee a Anvers en 1609 : meTne tete, meTne geste des mains, meme chemise entr'ouverte. La gravure a-t-elle servi de modele au peintre ? Le peintre a-t-il au contraire fourni un carton au graveur? II est difficile de decider. Lorsque cette toile est venue aux mains du P. Casanovas, il y a quelques annes, elle sortait de chez un brocanteur, un peu defraichie, et dejk prive"e, k droite, de 1'apparition merveilleuse de la Madone ou de saint Pierre.
On raconte que, du vivant d'Ignace, un prelat milanais s'arrangea pour faire prendre un croquis, pendant un entretien qu'il cut avec le saint, L' artiste fit ensuite une toile. L'oeuvre a disparu (Carlos de san Ignacio, I, 405); le P. Michel dans son Histoire de saint Ignace traduit in extenso la note des editeurs des Cartas.
II y a deux portraits dont nous sommes surs qu'ils ofFrent des garanties certaines de res&emblance au moins anatomique, celui de Coello, et celui de Jacopino del Conte. Le florentin Jacopino del Conte, eieve d' Andrea del Sarto et renomme pour ses portraits, a longtemps v^cu k Rome; il est contemporain d'Ignace dont il a ete le penitent. C'est lui que les Peres, le propre jour de la mort du saint, chargerent de faire revivre sur la toile celui qui venait d'expirer. Cette toile, de 46 X 35 centimetres, fut mise, a peine faite, dans la chambre du P. Laynez; toujours, depuis, on 1'a conservde dans 1'appartement des g^n6raux de la Compagnie. A en croire le P. Manare, elle ne plut qu'imparfaitement a Laynez, a Borgia, a Everard Mercurian qui tous avaient bien connu Ignace (Scr. de S. Ign., II, 491). Mais ils n'essayerent pas d'avoir un portrait meilleur.
A la Congregation g^n^rale de 1594, Ribadeneyra fut emu par le fait que les 21 Peres de la Congregation manifestaient a runanimite leur peu de satisfaction du tableau de Jacopino del Conte (Scr. de S. Ign., II, 490). Et il se decida a tenter un effort. Retourne a Madrid, il demanda au F. Bertrand, sculpteur de son metier, de faire sur son indication et d'apres un masque de cire pris sur le masque de pMtre conserve k Rome, un autre masque. Cela fait, Alonso Sanchez Coello fut appele et accepta de peindre une toile. Pendant tout son travail, il fut assiste du P. Ribadeneyra dont les souvenirs e~taient vivaces. On prit encore la precaution de montrer la toile k Gaspard de Quiroga, archevSque de Tolede, qui, durant son sejour a Rome, avait traite familierement avec Ignace. Le cardinal fit ses remarques; Coello ses retouches. Si bien que, devant la toile ainsi amelioree, Quiroga s'ecria : Ah ! celui-ci, oui, c'est le vrai portrait. Ainsi en jugerent le P. Jacques de Guzman et Ribadeneyra et le P. Lui& de la Palma (Relation du F. Cristobal Lopez, dans Scr. de S. Ign., I, 758-767; la relation est traduite dans le Saint Ignace du P. Michel, II, 383-386). Ce portrait de Coello fut tres repandu; Coello en fit lui-m^me seize copies.
Malgre tout, le portrait fait par le grand peintre de Philippe II ne plut pas a tous. Notamment les Peres Beiges qui avaient v6cu avec Ignace i Rome n'aimerent guere plus cette toile que celle de Jacopino del Conte.
Us n'y retrouvaient pas 1'expression habituelle du visage du saint. Us faisaient le mfime reproche a toutes les images de'rive'es de ces deux toiles. Cependant 1'heure approchait de la glorification de saint Ignace. Aquaviva se pre"occupa d'avoir une image aussi excellente que possible de 1'homme qui allait recevoir les honneurs des autels. Dans 1'automne de 1600, il confia au P. Coster, qui revenait de Rome en Flandre, deux portraits : 1'un plus grand, sur cuir, 1'autre plus petit, ovale, sur cuivre et ou la tete du saint 6tait coiffe'e d'un pileus. Le gn6ral voulait que les Peres Beiges en donnassent leur avis. Coster, Dupont, Sommal, Beaudoin de Lange, Manare exprimerent leur jugement par ecrit. Leurs opinions concordent. La peinture sur cuir est artistique mais peu ressemblante. La peinture sur cuivre est ressemblante, mais elle a quelques dfauts : le pileus deTorme la tote, le front n'est pas assez de"couvert, les joues sont trop plates, le bas du visage est trop allonge 1 . Et c'est pourquoi Manare, avant de renvoyer a Rome cette miniature, en fit faire deux copies corrige'es : 1'une avec le pileus, 1'autre ou la tfite e"tait aure'ole'e de rayons (Scr. de S. Ign., II, 491, 493). Toutes deux prirent le chemin de Rome, aucune copie ne fut gard6e. Les Peres de Bruxelles pre'fe'raient a toute autre cette image; mais elle ne leur plaisait pourtant pas tout a. fait. Le peintre se remit a 1'oeuvre, guide" par le P. Coster qui avait revendique' cette tache. L'efFort ne fut pas vain, dit Manare; 1'image obtenue e"tait la plus ressemblante que Ton connut (Maxime omnium Patrem Nostrum referebat). Elle fut expddiee a Rome, le 31 de'cembre par le P. Coster; une copie fut garde a Bruxelles, pour la reproduire par estampe ou peinture, si le ge'ne'ral Tapprouvait. (Ibid., II, 497)-
Cette copie existe encore; elle est dans la chambre du Provincial de Belgique, rue Royale, a Bruxelles. Je sais bien qu'au dos de cette miniature, un vieux papier est colle re'dige' en langue flamande. La le F. Jacques Van Steen atteste que cette miniature est celle qui fut envoye"e de Rome par Aquaviva en 1613 (ou en 1602) au P. Manare. Mais la date est certainement fautive; I'accus6 de reception de Manare est de novembre 1600. En outre, le fait que le F. Jacques Van Steen atteste est controuve"; la miniature qu'il pretend authentiquer a 6t faite sur une image envoye'e par Aquaviva; elle n'est pas cette image mSme : car celle-ci portait une tete coiflfee d'un pileus, celle-Ia porte une t6te aure'ole'e. D'autre part cette miniature ne saurait tre celle que le P. Manare fit peindre; il ne garda aucune copie ; elle est done celle que le P. Coster a garde"e.
Dans cette miniature due a un peintre inconnu de Bruxelles, le visage du saint a eette suavite" que de'sirait Manare (fades ejus erat gravis, suavis, plena. Scr. de S. Ign., II, 493). II y manque seulement l'e"clat qui rayonnait habituellement sur la figure d'Ignace, cette splendeur surnaturelle qui illuminait ses traits (laetitia interior... et quidam splendor supernaturalis... illam pingebat et illustrabat. Ibid.. II, 493). Quand on rapproche cette miniature bruxelloise des toiles de Coello et de Jacopino del Conte, on retrouve les mSmes 616ments anatomiques. Mais le peintre es pagnol et le peintre florentin, n'ont pas russi & animer le visage du saint. Le peintre bruxellois a fait un visage vivant d'une grande douceur. Nous approchons de la Vera effigies que nous souhaiterions.
PREFACE v
BlBLIOGRAPHIE XHI
INTRODUCTION i