LES COLLEGES DE CHYPRE, CONSTANTINOPLE ET JERUSALEM
On sait le dessein premier d'Ignace : travailler et mourir en Terre Sainte. Concu sans doute lors du pelerinage a Jerusalem, en 1523, ce dessein perse>ra jusqu'en 1538; et Ton peut dire, en un sens, qu'il ne fut jamais aboli.
Quand il viendra a Paris en 1528, Ignace de Loyola trouvera, non loin de Saint- Jacques des Espagnols, 1'eglise et la confre"rie du Saint-Se'pulcre. La premiere' pierre de ce sanctuaire avait it& posee le 18 mai 1326. Pour . le desservir, il y avait douze prebends. Vingt-quatre confre'ries y faisaient leur fete patronale. Une restauration complete de 1'eglise avait eu lieu en 1526, deux ans avant I'arriv6e d'Ignace a Paris. De son temps, le sanctuaire ne possdait pas encore la tapisserie de haute lisse, en cinq pieces, ou Giraud Laurens pre'sentera toute 1'histoire de la Passion; mais elle devait avoir deja les neuf tableaux sur bois retra9ant les mysteres douloureux de la vie du Sauveur, La Confre"rie du Saint-Sepulcre 6tablie dans cette 6glise 6tait fort nombreuse. Selon les intentions des fondateurs, elle avait pour but de venir en aide aux pelerins pauvres, soit a Taller soit au retour de leur voyage a Jerusalem (Lebeuf, Ed. Cocheris, II, 206- 207, 223-250), Nul doute que le pelerin pauvre de 1523 se soit int6ress6 a cette confrerie et a cette eglise et qu'il y ait ravive~ les impressions saintes que lui avait laisse'es le premier contact avec le sol sacr6 de la Palestine.
On se souvient que Simon Rodrigues, apres son retour de Rome en I554> avait sollicite" d'Ignace permission d'aller aux Lieux Saints en pelerin. Ignace y avait consenti sans peine pour consoler le coeur meurtri d'un compagnon de la premiere heure, demeur cher en dpit de ses aberrations. Mais Polanco n'a pas manqu6 de noter (Ep. et instr. A Nadal, 21 juin 1554. VII, 137) que Simon pouvait sur place voir s'il y avait de commencer le college voulu par Jules III.
En fait, Simon erra quelque temps sur le bord de I'Adriatique, attendant un temps favorable pour s'embarquer, et finalement renonca au voyage. Mais le religieux cistercien qui 1'accompagnait fut plus courageux que lui. A 1'entendre, il avait des lettres du patriarche des Maronites demandant des jesuites et leur offrant une maison ; de mSme, des lettres du Vice- L6gat a Chypre criant au secours des chre"tiens en perdition. Ignace recevait ses nou'velles avec joie, sans doute; mais, pour decider, il voulait des parti cularite"s plus de'taille'es (Ibid., X, 362; A Zarate, 20 de'cembre 1555. Crow., V, 171). De retour de son expedition, Fray Antonio se prsenta k Rome pour instruire le pape. II persistait dans ses dires et dtait porteur de lettres qui les confirmaient. Mais, e"crit Polanco a Zarate (Ibid., XI, 23. A Zarate, 18 fdvrier 1556), je ne sais ce que fera notre Pere. Selon la description que le moine portugais fait de la maison des Maronites, elle n'est gufere a la convenance de nos oeuvres, et il faudrait quelque chose de plus solide pour decider de faire 14 un college. II faut dire de me'me de Jerusalem et de Chypre; bien que le frayle pre'tende que 1'obstacle est dans les franciscains dont j'ai parle*. S'il se fait quelque chose, j'en aviserai Votre Grdce .
Beaucoup plus tard, Je"r6me de Fonsdca et Pierre de Zarate celui-ci etait chevalier du Saint-Se"pulcre penserent a fonder un college a Je"rusalem. La premiere mention en parait dans une lettre de Polanco a Laynez, le 8 fevrier 1554. Mais I'ide'e est antdrieure. Le pape Jules III s'inte'ressait si fort au projet que par la bulle Pastor alts officii du 6 octobre 1553, il avait confi6 k la Cornpagnie le soin d'e'riger trois colleges a Chypre, a Constantinople et a Jerusalem, en mfime temps qu'il e*rigeait a Rome une archiconfre*rie du Saint-S^pulcre, dans laquelle il s'inscrivait tout le premier. La bulle est rest6e longtemps inconnue. LeP. LammensTa d^couverte a la bibliotheque Rossiana et 1'a publi^e dans its Etudes, 5 Janvier 1897, avec un interessant commentaire.
L r acte ^tait important et il entamait le privilege de la Custodie de Terre Sainte. II est singulier que, dans les Monumenta, aucune trace ne subsiste de la preparation de 1'acte pontifical. Nous sommes obliges, par voie de conjecture, de le rattacher peut-Stre a une lettre recue par Ignace, en 1553 (Polanco la resume dans le Cronicon, III, 483) et dans laquelle un religieux captif au Caire annon?ait que les franciscains d^courag^s voulaient abandonner leur couvent situd pres de Beyrouth; et qu'en se mettant en bonnes relations avec les consuls d'Alep et du Caire, les je'suites pourraient facilement s'^tablir la.
Quoi qu'il en soit, 1'intention du Saint-Pere n'^tait pas douteuse. II desirait fort 6mouvoir 1'opinion des catholiques et provoquer une sorte de sainte croisade spirituelle pour les Lieux Saints. Pedro de Zarate mit tout son zele a cette ceuvre. II alia trouver le roi des Remains, le roi de Portugal et Philippe II pour avoir leurs concours. Ignace, sur sa demande, lui donna des lettres (Ep. et instr., VII, 496) de recommandation pour ces Princes (26 octobre 1554).
En rdalite" rien ne se fit. L'opposition des franciscains 6tait violente. Us demandaient que, par devant notaire, Ignace renoncSt au droit de fonder en Palestine, que lui confdrait la bulle de Jules III. S'expliquant la-dessus,
le saint mandait a Zarate ces sages reflexions. Quelqu'un laisse une rente annuelle de 500 ducats pour le college de Jerusalem; on ne saurait pre*tendre que ce droit soit abandonne*. Quant au droit que donne la bulle pontificale Zarate sait fort bien comment les choses se sont passe"es. Ce n'est pas nous, dit le saint, qui avons procure* [cette bulle]; mSme apres sa promulgation et son expedition, je n'ai jamais voulu promettre a Votre Grace de faire un college la-bas, bien que j'aie offert quelqu'un au cas ou vous-me'me et d'autres en fussent [garants]. II est certain en effet que mme si tous les secours ne"cessaires pour soutenir le college e*taient assures par vous, je voudrais encore conside"rer a quel point le Souverain Pontife m'oblige, et ce que la Compagnie pourra et devra faire qui fut au plus grand service et gloire de Dieu et pour 1'utilite* commune; et jusqu'a voir les choses a un point satisfaisant, je ne voudrais pas me re*soudre a faire un college de Jerusalem. Mais, tout en conside"rant ainsi le present, le fondateur entendait re*server 1'avenir. Malgre* tout, ajoutait-il, ne sachant point ce que voudra faire un jour Dieu Notre Seigneur par les inutiles instruments de cette tres petite Compagnie, il me parait qu'il ne serait point raisonnable ni conforme a 1'esprit de Dieu, de refuser absolument tout college en Terre Sainte. Mme si j'y renoncais en fait, mon refus ne pourrait, me semble-t-il, lier la Compagnie a 1'avenir. Ainsi, je ne pourrais, a ce qu'il me semble, faire en bonne conscience la renonciation demandee, bien qu'a mes yeux les circonstances soient peu favorables ma vie durant pour fonder un college en ces contre*es; et il m'est plus facile de ne point envoyer [qui ouvre] ce college, que de promettre que je n'en admettrai jamais [la fondation] (Ibid., XI, 546. A Zarate, 9 juin ISS6).
Et c'est dans les monies vues, pour re*server un avenir au projet, qu'Ignace en fit porter la nouvelle, non seulement au college de Louvain, mais a tous les colleges d'Espagne et a tous ceux de la Compagnie (Ibid., VI, 442, 663). Ainsi l'ide*e e"tait lance"e comme un grain a travers 1'espace, elle germerait quand il plairait a Dieu.
Aprfes la mort de saint Ignace, Pedro de Zarate continua a s'occuper avec ferveur de la diffusion de la confre*rie du Saint-Se'pulcre. II pensa un instant se faire religieux. Laynez 1'en dissuada (Mon. Lainii, II, 43, 2 93> 5SS> 587). II demeura toujours grand ami et ge*ne"reux bienfaiteur de la Compagnie (Ibid., 499, 519). Un instant, le projet d'un college a Constantinople occupa les esprits (Ibid., 498); mais du college de Jerusalem il ne fut plus question. L'excellent gentilhomme rdussit a convoquer et a tenir dans I'^glise colle"giale de Hoogstraten en Flandre, un chapitre ge'ne'ral de 1'Ordre du Saint-Se'pulcre (20 mars 1558). Apres la messe et le Veni creator, le ze"le chevalier prit la parole pour pre"ciser le but de 1' assembled. Apres quoi on proce'da au vote. Vingt chevaliers ^taient presents enpersonne; deux s'e"taient fait repre"senter. Philippe II fut nomme grand maitre, Pedro de Zarate commissaire ge"ne"ral; ce dont Laynez lui fit compliment (Mon. Lainii, III, 275).
La reception des chevaliers du Saint-Se'pulcre avait lieu suivant un rit propre. (Comte Couret, Notice historique de I'Ordre du Saint- Stpulcre de Jerusalem, 2 e ed., Paris, p. 3SS-3S6.) L'ordonnance de la ce're'monie
est manifestement calque'e sur celle du Pontifical : Pro benedictione novi militis. Dans le Voyage de Jerusalem (Paris, Moreau, 1621) ou il raconte son pelerinage aux Lieux Saints en 1621, le parisien Nicolas Renard a explique" en detail (195-200) comment il fut re9U chevalier du Saint-Se"pulcre; il donne le texte de son dipldme de chevalier (265-271) et les articles principaux des statuts de 1'Ordre (291-295).