‹ Saint Ignace de Loyola [microform]Chapitre 52 sur 396 · Id., n · texte numérisé non relu

Id., n

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de sa gr^cc pour une destinee nouvelle et encore mysterieuse, niais dont le seul fivangile serait la loi, comme il etait a sa place, dans Pobscurite de ce sanctuaire, aux pieds de Notre- Dame, v6tu comme un pauvre, voyageur inconnu sur la terre oil il n'avait plus de demeure fixe. Les armes qui autrefois faisaient sa vanite et par lesquelles il avait tente dans les batailles d'acquerir une renommee, il les avait remises a Fray Juan Chanones pour les pendre en ex-voto dans la chapelle de la Vierge, quand il aurait quitte Montserrat. Desormais il ne voulait connaitre que le bouclier de la foi, le casque du salut, le glaive de 1' esprit de Dieu. Et, dans sa priere ardente, il suppliait Marie de 1'aider a se revetir de 1'armure des chretiens qui est le Christ.

Du mystere de cette nuit benie, Inigo a toujours garde le secret. Aucun de ses confidents, pas meme le P. Gonzales de Camara, n'en a rien su. Pour entrevoir ce qui se passa dans la veillee d'armes du nouveau soldat de Jesus-Christ, nous n'avons d'autre lumiere que 1'emouvante meditation de 1'Annonciation, au livre des Exercices spirituels. Cette meditation a du commencer a Montserrat, dans la nuit du lundi 24 au mardi 25 mars 1522.

Le 25, des que le jour commen9a a paraitre, le pelerin partit pour n'etre pas connu et il s'en alia non par le chemin direct de Barcelone ou il risquait de rencontrer des gens qui le reconnaitraient et Thonoreraient, mais par un chemin detourne a un endroit qui s'appelle Manrese. II se proposait de rester la quelques jours dans un hopital et aussi de noter quelques choses dans son cahier qui ne le quittait pas et dont il etait tres console x .

D'apres ces paroles du saint, Manrese n'etait done pour lui qu'une courte halte, destinee a faciliter quelques ecritures et propre a le cacher un instant aux regards. Craignait-il de rencontrer, sur le chemin de Barcelone, le cortege somptueux d'Adrien d' Utrecht, elu pape, et gagnant a travers la Navarre

i, Gonzal&s 4e Caniar^, 11,

et la Catalogne le port oil il devait faire voile vers Rome 1 ? C'est bien possible. L'ancien precepteur de Charles- Quint avait appris a Vitoria, le 8 fevrier 1522, que les cardinaux du conclave venaient de 1'appeler au trone de saint Pierre. II signe le 8 mars son acceptation definitive; le 12, il quitte Vitoria, le 14, il est a 1'alcazar de Najera, 1'hdtedu due Antoine Manrique de Lara, le 24, il atteint Calahorra. Les moines de Montserrat doivent savoir et suivre le detail de cet extraordinaire voyage qui met en branle tout le pays. Chanones aura averti Inigo de Loyola, qui des lors ne songera plus qu'a disparaitre, pour eviter de rencontrer la noblesse navarraise chevauchant aux cotes d'Adrien VI.

En fait, le nouveau pape, arrive a Saragosse le 28 mars, y sejournera jusqu'au n juin; il ne s'embarquera a Barcelone que le 6 aout. S'il s'interessa, comme il est croyable, a ces evenements, Inigo n'en conclut pas pourtant que lui aussi pourrait bien se remettre en route. II avait projete de ne rester a Manrese que peu de jours ; il y resta dix mois. La providence voulait que Manrese fut vraiment sa patrie spirituelle ; c'est la que se formera 1'dme nouvelle, d'ou rayonnera la vie admirable d'un saint et d'un fondateur d'Ordre.

Lorsque Ignace y arriva, le matin du jour de 1'Annonciation, 25 mars 1522, Manrese etait une petite ville d'a peu pres 2.000 habitants 2 , mais non sans caractere.

Plus encore qu'aujourd'hui, les bords du Cardoner meritaient le nom poetique de Val du paradis. Aux abords du pont vieux, les habitations etaient rares, tout e"tait jardins, tapissant

1. Le P. Ferdinand Tournier est le premier et le seul, je crois, qui ait songe 1 a ce rapprochement de faits. J'en ai trouve" la trace dans ses Ignatiana demeur^s in^dits, et je me fais un devoir de payer ma dette a 1'agtle chercheur.

2. De 1524 a 1524, la moyenne des baptSmes de la Seo est de 55 par an. Le chiffre approximatif des habitants serait done 55 x 31 = 1.705.

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de leur verdure le vallon entier, jusqu'aux roches et aux grottes qui dominent la riviere, et a 1'etroit plateau qui s'appelle encore aujourd'hui le balcon de saint Paul.

Siege d'un ev6che jusqu'au ix e siecle f Manrese en fut privee, en 888, par une Bulle qui 1'unit a Vich; mais elle garda toujours une eollegiale, sous Pautorite d'un prevot. Et les eglises et les chapelles se groupaient autour de la .Seo 1 , en riehe collier; chapelles de Sainte-Catherine, de Saint-Barthelemy, de Sainte-Suzanne; eglises de Saint-Martin et de Saint-Michek Voisins de Montserrat, habitues pendant des siecles a visiter en pelerins le sanctuaire, les Manresiens ne pouvaient pas ne pas tre divots a Marie. La Seo est dediee ^ la Vierge. G'est une magnifique eglise du xiv e siecle. Mais ses splendeurs ne suffirent pas a epuiser la devotion des Chretiens de Manrese. A ehaque pas, ils ant bati des oratoires a Notre-Dame : Notre- Dame du Cloitre dependant du cloitre de la Seo ; pres de la porte d'Urgel, Notre-Dame de Valldaura; pres de I'hopital Sainte-Lucie,. Notre-Dame du Peuple; pres de la porte de Sobrerocha, Notre-Dame del Romey; pres du Pont vieux, Notre-Dame de la Guia; et aux alentours de la viHe, Notre- Dame de Joncadella, Sainte- Marie' de la Guardia, Sainte-Marie de Monistrol, Sainte-Marie de Piano, Sainte-Marie de Mataderch, et, pour finir par un nom qui reviendira dans cette histoire, Notre-Dame de Villadordis..

Les couvents ne manquaient pas non plus dans la pieuse ville. Sur remplacement du Castel bati par Recarede, les carmes etaient etablis, depuis 1308, et leur eglise etait le siege d'une confr^rie de la Sainte-Trinite, fort prospere. Une confrerie du Rosaire flbrissait dans reglise des dbminicains Les cisterciens occupaient depuis 1459 la maison dite de Saint- Paul ermite. Pres du Pont vieux, une rnaison pour les infirmes se dressait, a c6te de la chapelle de Saint-Marc et de Sainte- Barbe, dans laquelle avait son siege la confrerie des Blanchers. Enfin I'hopital de Sainte-Lucie etait plus particulierement

i. Seo (Sedes) designe la cathe"drale.

reserve aux pauvres et aux malades etrangers a la ville; la chapelle attenante appartenait a la confrerie des ma9ons et tailleurs de pierre.

Les magistrats de la ville prennent a la lettre la definition que 1'Apotre donne d'un bon gouvernement : minister Dei in bonum. Ils entretiennent un cierge a perpetuite devant la Vierge du Rosaire, a 1'eglise des dominicains. Si la peste menace la ville, comme elle fit au printemps de 1522, ils deliberent d'envoyer Fray Julian du couvent des carmes au glorieux Monseigneur saint Jacques de Galice afin d'obtenir preservation du fleau, et ils decident que Ton fera une solennelle procession les petits garons pieds nus et les filles en cheveux ; et qu'ensuite les conseillers et quelques-uns des principaux de la ville accompagneront les pelerins de Compostelle jusqu'a Notre-Dame de Montserrat ou Ton offrira sept cierges de trois livres chacun, en 1'honneur des sept joies de la Vierge. Dans cette ville chretienne, le bayle faisait savoir a ses administres que leur premier devoir etait de faire honneur et reverence a Notre-Seigneur Jesus- Christ, a la glorieuse Vierge Madame sainte Marie, sa mere benie, ainsi qu'a tous les saints ; et la violation publique des commandements de Dieu etait punie par des amendes 1 .

Tel est le cadre dans lequel va se derouler 1'existence d'Inigo, au moment ou il vient de mettre, sous la benediction de Notre-Dame de Montserrat, son projet de vivre selon 1'fivangile.

Le sac de toile grossiere dont il s'est revetu pour sa veillee d'armes devant 1'autel de Notre-Dame, n'est pas pour lui un vetement de confrerie a laisser apres rOffice. II n'a que cette tunique. Le pauvre diable a qui il a donne ses habits de gentilhomme, surpris par les gens de la police, en cet accoutrement somptueux et qui lui va mal, est soup9onne de vol. Pour se defendre, il denonce son bienfaiteur. Sans trahir son

i. Manrese, Arch. mun. Libro mayor, 1518, 1519, 1522, 1523; Delib. du conseil, 9 juin 1501, 31 oct. 1507, 20 d^cembre 1508, i er mai 3 mai 1521, 4 mai 1522.

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propre nom et ses origines, Inigo explique le cas en peu de mots. Et tandis que le mendiant joyeux se pare de son costume magnifique, 1'ancien page du due de Najera s'en va par Manrese, dans son habit de penitence. Jadis il s'e'tait montre fort soigneux de tous les details de sa toilette; nous le savons par lui. A Manrese, il va la tete nue, laissant en broussailles ses cheveux et sa barbe, qu'il ne peigne ni ne coupe. II ne coupe pas davantage ses ongles. II marche sans chaussures au pied gauche; le pied droit encore malade est bande et chausse d'une sandale 1 . A sa vue, les enfants, le regard amuse et les levres moqueuses, crient, le doigt tendu vers 1'etrange passant : 1'homme au sac (1'home del sach). Et lui savoure, avec delices, ces railleries enfantines.

II va, de porte en porte, mendiant, pour 1'amour de Dieu, sa nourriture de chaque jour. II n'accepte ni viande ni vin 2 . Comme le fils de 1'homme, il n'a pour reposer sa tete que des abris d'emprunt. Les premiers jours, il demande un gite a Sainte-Lucie ; c'est I'hopital des etrangers. Pendant une maladie grave et ceci ne tarda guere, vu la vie effroyablement dure que mene le pelerin il sera hospitalise chez les Canyelles. La compassion de ses notes et les demarches des bonnes mes que touchent sa misere et sa vertu &' employ erent sans doute, par apres, a lui procurer une cellule au priorato des dominicains 3 . Ce fut la, .pendant la plus grande partie de son sejour a Manrese, son domicile de jour et de nuit; a moins qu'il ne fut retenu a Sainte-Lucie par le soin des malades, a la Cueva par un desir de penitence et d'oraison solitaires, a Notre-Dame de Villadordis par devotion a la Vierge. Mais, de toute fa9on,

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