Ibid., II
rien. II ne prenait presque rien; son occupation, au lieu de manger, etait de discount de Notre-Seigneur, en paroles enflammees. Dans la salle ou se prenaient les repas, etait appendue une image de la Cene. Lorsque le serviteur de Dieu la fixait du regard, il entrait parfois comme en ravissement; et quand il revenait a lui, il poursuivait Pentretien, aimablement, comme si rien ne s'etait passe. A certains jours, par maniere de recreation, il racontait a ses compagnons de table des anecdotes de sa vie de soldat. A la fin du repas du soir, il disait ordinairement a Jean Pascual : Jean, il faut aller au lit. Comme Jean et lui partageaient la meme chambre, il accompagnait Penfant; et avant que le sommeil ne le prit, il lui enseignait le catechisme, la maniere de prier, et les autres exercices de la vie chretienne. Jean feignait parfois de dormir, pour mieux surprendre les secrets des nuits saintes d'Inigo; c'est ainsi qu'il a etc temoin souvent de ses ardeurs dans la priere, de ses penitences, de ses extases. Ce spectacle le tenait dans la stupeur, aussi bien que 1'humilite du saint homme. Avec cette liberte que prennent facilement les enfants quand ils sont en confiance, il arriva parfois a Jean Pascual, ainsi qu'a Jean Torres et a Miguel Canyelles, de dire a Inigo : S'il est vrai que vous soyez chevalier et noble, pourquoi menez-vous une telle vie ? Ines Pascual reprenait ces audaces ingenues. Mais Inigo repartait : Laissez-les done, ils parlent fort bien; mes peches en meritent bien davantage 1 .
Cette vie de renoncement complet a soi-meme, ce pardon des injures, cette recherche de la pauvrete, ce zele des ames, cette modestie angelique frappaient d'admiration la maison entiere. Tous tenaient Inigo pour un grand saint. Les faveurs surnaturelles dont Dieu comblait son serviteur paraissaient aux Pascual toutes naturelles. Ils ont vu souvent Inigo eleve de terre, pendant qu'il priait, et son visage resplendir comme transfigure. Ils I'ont entendu annoncer 1'avenir; tout particulierement il predit a Jean sa vie entiere; son mariage, sa
i. Scr. de S. Ign., II, 640-641.
nombreuse famille, ses revers de fortune, toutes ses epreuves. Dans cette lumiere prophetique dont le Seigneur le favorisa quelquefois a Barcelone, Inigo eut-il jamais une vue claire de sa propre destinee? Certainement le desir de s'employer au salut des &mes s'alluma dans le coeur d'Ignace a Manrese et le pelerinage de Jerusalem ne fit qu'enflammer ce desir. La decision de commencer des etudes ne fut qu'une consequence d'un dessein forme d'apostolat. Ce dessein se reduisait a une vie toute evangelique, calquee plus ou moins sur 1'abnegation, la penitence, Poraison des sauveurs d'iimes. Dans son existence d'etudiant de grammaire, a 1'Universite de .Barcelone, Inigo pratiquait deja les vertus de la vie parfaite a un degre rare; son amour de Dieu le-rendait ingenieux et entreprenant pour venir au secours du prochain. II trouva meme alors trois compagnons qu'il conquit a son genre de vie : Calisto Saa, Juan de Arteaga et Lope de Caceres. Nous aurons occasion de retrouver ce petit groupe. Nous ignorons absolument comment, en quoi et a quel degre, ils furent a Barcelone les compagnons d'Inigo. Le fait seul est certain *.
Au milieu des ceuvres de zele dont nous avons donne une esquisse, parmi les exercices de piete et de penitence qu'Inigo multipliait, que pouvaient etre ses etudes ? Apres le solennel entretien qui cut lieu entre 1'eleve et le maitre dans 1'eglise Sainte-Marie-de-la-Mer, nous ne pouvons douter qu'Inigo n'ait etc tres assidu aux Ie9ons de Geronimo Ardevoll.
Nous aimerions savoir les details. Nous ignorons tout de cette vie intellectuelle, si ce n'est le resultat final. <c Les deux
i . Polanco, Cronicon, 1, 33, 50 ; Barthel. Alcazar (Crono-historia de laprov* de Tolado, XVII, XXV). Ce Lope Caceres ici mentionn^ est une autre personnage que Diego Caceres qui s'associera aux Iniguistes a Paris en 1538, sera agr6g a la compagnie naissante en 1539, et e'tudiera a Paris la thologie avec Miron et Domenech, et sera, apres sa sortie de 1'Ordre,, connu par Ribadeneyra a Paris (Ep. et instr., I, 133, Mon. Fabri, 102; Ep. mixt., I, 6 1, 63, 66; V, 626).
annees d' etudes acheve"es, a dit Ignace a Camara, annees dont il avait, disait-on, bien profite, son maitre iui dit qu'il pouvait deja suivre le cours des arts et qu'il allat a Alcala. L'avis autorise de Geronimo Ardevoll ne sufEt pas a la prudence et a rhumilite du saint ecolier. II se fit, a ce que lui-meme raconte, examiner par un docteur en theologie, lequel Iui donna le meme conseil 1 .
Geronimo Ardevoll mourut le 14 mars 1551, muni de tous les sacrements de 1'figlise 2 . Les fundrailles de ce bachelier furent tres solennelles. Get honnete chr^tien laissait a sa femme et a ses enfants, a defaut de grosse fortune, un heritage d'honneur et de vertu. Avant de mourir, s'il pensa aux nornbreux eleves rencontres en sa carriere de regent, il se felicita sans doute d' avoir ete le maitre de ce Guipuzcoan de trente annees, ignorant des lettres humaines, mais rempli de 1' esprit de Dieu, qui etait devenu depuis 1540 le fondateur de la Compagnie de Jesus.