LE SANCTUAIRE DE COMPOSTELLE
Maintenant, il faut bien noter une chose, c'est que si les textes latins du catalogue byzantin ont pu inculquer l'idée de l'apostolat espagnol de saint Jacques, ce n'est pas d'eux que pi'ovient la tradition de sa sépulture en Galice. Pour autant que les catalogues indiquent son tombeau, ils s'accordent à ne pas le marquer en Espagne ^ L'apôtre est enterré tantôt en Judée, tantôt à Césarée de Palestine, tantôt, comme dans les textes cités plus haut, en Marmarique, c'est-à-dire dans le pays à peu près désert qui s'étend entre la branche occidentale du Nil et la Cyrénaïque. Le texte que les versions latines ont propagé en Occident nomme justement la Marmarique. Dans celui du Breviarium, il y a une grosse faute : saint Jacques y est dit reposer in Achaia Marmarica. Le mot Achaîa provient sans doute d'une transposition accidentelle : il figure dans la notice de saint André, qui vient immédiatement avant celle de saint Jacques.
Dans un manuscrit grec de Vatopédi, au lieu de h ttoXei tyjç MapiJ.apr/.f(Ç, on lit èv ày/r] ty;; MapiJ-ap'.y.Yiç^. Cet ay.Y] n'a pas de sens; il a dû y avoir d'abord autre chose dans le texte grec.
Quoi qu'il en soit, les textes fort nombreux qui dépendent des catalogues, soit immédiatement, soit par l'intermédiaire du BreviayHum, offrent ici diverses leçons qui dérivent évidemment de l'une ou l'autre de ces fautes. La sépulture de saint Jacques y est indiquée in azi Marmaria, in arce Mar-
T Voir les textes réunis par Lipsius, Apostelgeschichten, t. III, p. 208. 2. Lipsius, t. IV, p. 79. Dans les noms de lieu de la Marmarique, je ne vois guère à rapprocher que celui de l'oasis d'Ammon, 'A[j.pLa)via/.T5. Le terme de Marmarique, Map^xapi/ïj, a servi à désigner un des sièges épiscopaux de la Libye 11^; ce siège est marqué dans la Notice des évêchés du patriarcal d'Alexandrie {Byzanlinische Zeilschrift, t. Il, p. 26; cf. Le Qaien, Oriens christ. j t. II, p. 637). Elait-ce une ville, un canton, une oasis ?
iS L. DDCHESNE.
maria, in arce Marematica, in arca Marmarica, in arce Maritima, etc. En dépit de toutes ces transformations, le lieu indiqué demeure toujours en Marmarique, c'est-à-dire en un pays fort éloigné de l'Espagne. Ce n'est donc pas en partant des catalogues que l'on a pu chercher saint Jacques en Galice.
De tous les documents incontestés du culte de saint Jacques en Galice, le plus ancien est un texte du martyrologe d'Adon, rédigé vers l'année 860. Au 25 juillet, Adon se contente de marquer la fête de l'apôtre sans aucune référence géographique; mais dans le Libellus de f estivitaiihus ss. aposiolorum, qui figure en tête du martyrologe proprement dit, il s'exprime ainsi : VIII hal. aug. Natale lacohi aposioli fratris loliannis evangelisiae qui decollatus est ah Herode rege Hierosolyrais, ut liber Actuum Apostolorum docet. Huius beatissimi aposioli sacra ossa ad Hispanias translata et in ultimis earum, flnibus^ videlicei contra mare Britannicum condita, celeberrima illarum gentium vene^ ratione eœcoluntur ^
L'histoire antérieure de l'église galicienne ne fournit aucun point d'attache à ce culte si célèbre. Il est même à noter que, dans ces contrées, on ne signale aucun martyr, aucun saint particulièrement vénéré, si ce n'est saint Martin de Braga, qui est du vi® siècle. La Galice, aux derniers temps du régime romain, se présente à nous comme la terre bénie du priscillianisme. Cette hérésie s'y conserva, en dépit de toutes les répressions, jusqu'à la fin du vi® siècle à tout le moins. Et il faut remarquer que ce n'est pas dans les parties orientales et méridionales de la province qu'elle résista le plus longtemps. Symphose, évêque d'Astorga, l'un des principaux fauteurs de ce mouvement, se rallia à l'orthodoxie au concile de Tolède tenu en 400. Il en fut de même de l'évêque de Braga, Paternus, et, depuis lors, les deux sièges de Braga et d'Astorga devinrent des forteresses de l'orthodoxie. Mais, dans l'ouest du
1. Ce lexle a élé répété ensuite dans les martyrologes d'Usuard et de Notker, postérieurs à celui d'Adon.
pays, l'hérésie a\^ait jeté des racines pins profondes. Au temps du concile de Tolède, on n'y signale qu'un seul évêque catholique, Ortigius, d'Aquae Celenae, localité située un peu au sud d'Iria; encore les Priscillianisles l'avaient-ils chassé et contraint à s'exiler. Le reste de l'épiscopat galicien était intraitable; il fallut procéder à une déposition en masse. Comme le concile avait l'appui des autorités impériales, il n'est guère douteux que l'on n'ait au moins essayé d'exécuter ses décisions. Mais l'invasion suève (409) vint bientôt éliminer les fonctionnaires romains; les hérétiques respirèrent à l'aise. Au milieu du siècle suivant, les rois suèves s'étant convertis, leur autorité fut mise au service de l'Église catholique, et depuis lors nous voyons tous les sièges occupés par des prélats en communion avec le métropolitain de Braga. Mais tout n'était pas fini : les conciles provinciaux de 561 et 572 eurent encore fort à faire avec les Priscillianisles. C'était même leur plus gros souci. On peut voir par celui de 561 que le principal refuge des hérétiques était à l'extrémité nord-ouest de la Galice, in uliimis huins provinciae regionibus^ c'est-à-dire précisément dans le diocèse d'Iria Flavia^
Si les catholiques en ces contrées n'avaient pas de saints locaux, il en était autrement des Priscillianisles. Chez eux, le chef de la secte était en grand honneur. On sait qu'il fut exécuté à Trêves en 385 avec deux de ses clercs, Felicissimus et Armènius. Quatre autres de ses disciples, Latronianus, Euchrotia, Asarivus et Aurelius, ces deux derniers diacres, furent également décapités. Mais ces supplices ne firent qu'exalter l'enthousiasme de leurs partisans. Les sept cadavres furent ramenés en Espagne, enterrés en grande pompe et honorés comme ceux des martyrs.
Où furent célébrées ces funérailles triomphales? Priscillien était évêque d'Abila en Lusitanie; mais il est peu probable que son culte ait fleuri dans cette contrée, qui revint de suite
1. On ne peut songer au diocèse de Briionia, lequel était formé par une colonie bretonne sans attaches aucunes avec le priscillianisme.
à l'orthodoxie. Il n'y a non plus aucun texte, aucun indice qui permette de croire que les soi-disant saints des Priscillianistes aient eu leur sépulture en Galice, bien que, comme on l'a vu, ce pays fût celui où ils conservèrent le plus longtemps la sympathie du populaire.
Au VII®, au VIII® siècle, il n'est plus question du priscillianisme. Cette hérésie disparaît. L'église suève elle-même est absorbée par l'église wisigothique. Le silence ou peu s'en faut se fait sur la Galice.
D'abord conquise par les Arabes, cette province fut bientôt reprise par les princes astariens, auxquels elle obéissait depuis près d'un siècle quand Adon consigna dans son martyrologe le fait public du culte de saint Jacques en ces contrées.
Antérieurement à Adon se présentent les trois plus anciennes chartes ^ de Compostelle, lesquelles se réclament des rois Alphonse II le Chaste, Ranimir I®'' et Ordono P"", et portent des dates correspondant aux années 829, 844, 854. D'après ces documents, dont l'authenticité n'est pas admise par tout le monde, le corps de saint Jacques aurait été « révélé » sous Alphonse le Chaste, au temps de l'évêque d'Iria, Théodemir. Le lieu de la découverte est le territoire d'Amaea, in finihus Amaeae^, ainsi appelé dans le diplôme de 854. Aucun renseignement n'est donné sur les circonstances du fait, sur les signes auxquels on a reconnu l'identité du corps saint, sur les motifs qui ont déterminé les recherches. Le corps de saint Jacques a été « révélé »; voilà tout ce que nous trouvons dans ces vieilles chartes et dans celles qui leur font suite jusqu'à la fin du ix« siècle.
\. Florez, Esp. sagr., t XIX, appendice. Dans la préface de ce volunie, Florez dit que les chartes galiciennes qu'il publie lui ont élé envoyées par le chapitre de Conipostelle ; mais il ne marque pas si elles sont conservées en original ou réunies en un carlulaire. Dans leur livre, Recuercios de un viaje a Santiago de Galicia, le P. Fita et M. Fern. Guerra ne donnent non plus aucun renseignement à ce sujet.
2. Ce nom se conserve dans celui de la localité d'Ames, située à environ 42 kilomètres à l'ouest de Santiago.
Il faut dire que le culte de saint Jacques était encore, même dans le royaume asturien, moins en vue que la note d'Adon ne le donnerait à croire; les deux chroniques locales du ix« siècle \ le Chronicon SebasHani et le Chronicon Alheldense, n'en soufflent pas le moindre mot. Adon s'est proba, blement fait l'écho de quelque pèlerin enthousiaste.
Quoi qu'il en puisse être de la notoriété du sanctuaire galicien dans l'ensemble du royaume des Asturies, le culte de saint Jacques ne cessa ^ de prospérer à Compostelle et l'on vit bientôt se produire, en dehors des chartes, des documents soi disant historiques destinés à expliquer ses origines.
Au xii® siècle, alors que Santiago était arrivé au plus haut degré de splendeur, on y voyait deux livres fort instructifs sur ce point. L'un d'eux, connu sous le nom d'Historia Cornpostellana ^, traite surtout des événements contemporains des narrateurs, lesquels s'arrêtent à l'année 1139; c'est une histoire de l'évêque Diego Gelmirez, mais il y est aussi question des temps anciens, de la translation de saint Jacques et de la découverte de son tombeau. L'autre livre était un recueil assez complexe*. On y trouve une Translatio s. lacoMj suivie d'une lettre de saint Léon, pape: puis un recueil de miracles de saint Jacques, censé formé par le pape Calixte II; la passion de saint Eutrope de Saintes; l'histoire fabuleuse de Chaiiemagne par le pseudo-Turpin; enfin, une lettre apocryphe d'Innocent II % laquelle authentique l'ensemble. De cette