CHAPITRE TREIZIÈME
Le Précurseur et la foule (étude sur l'humilité).
Non siiiii ego Christus.
(.loaan. i, 20.)
« Un des caractères de saint Jean, ditBossuet, est l'humilité qui paraît dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles' ».
Nous voudrions étudier ce caractère. Les détails du récit évangélique sont multipliés, précis. En les plaçant en un certain ordre, on découvre une gradation admirable, très-
I. Élév. sur les mystères, passage cité au chapitre précédent.
Nous nous permettrons à ce sujet une courte observation. L'hnmilité dont la conduite du Précurseur offre l'exemple se résume tout entière aux sentiments qui l'animèrent à l'égard du Sauveur, à l'altitude qu'il prit et qu'il garda constamment devant Lui. Nous oserions dire que c'est un épisode de l'humililé plutôt que l'histoire même et le complet tableau de cette grande vertu. Être humble, c'est se mettre en face de l'infinie plénitude de Dieu 1 1 se taire. Être humble, c'est se placer eu (ace des péchés dont on porte le poids et gémir. Jean-Baptiste ne se livre ni à ces repentirs ni à ces contemplations. 11 ne révèle que les secrets de son âme envers Celui qu'il vient faire connaître au monde. Mais en ces proportions et limites quelle perfection incomparable ! Quel type exquis et touchant des rapports des âmes sacerdotales avec N.-S. Jésus-Christ !
délicate, très-fine, des dispositions intimes du précurseur à l'égard de Jésus-Christ. C'est ce que nous désirerions marquer et établir.
Nous avons à parler d'abord de l'attitude de saint Jean- Baptiste en face du public : la foule qui se presse à sa voix et à son baptême, la députation fameuse du Sanhédrin. Pour être connue, même banale à force d'être connue, cette première page de l'histoire de la plus attendrissante humilité qui fut jamais n'en mérite pas uioins notre attention.
Saint Luc, au chapitre III, v. 15, s'exprime ainsi : « Le peuple commençait à penser, chacun supposait volontiers tout bas, que Jean pourrait bien être le Christ. Jean alors répondit, disant : « A la vérité, je vous baptise dans l'eau, moi; mais il en vient un autre tellement au-dessus de moi, que je ne serai pas même digne de dénouer sa chaussure. »
Émerveillé de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il entend, frappé de la sainteté manifeste du nouveau prophète, ému de sa brûlante éloquence, voilà donc le peuple qui se demande s'il ne se trouverait point en présence du Messie attendu. Un peu de science ou de réflexion le détournerait de cette conjecture, puisque le Messie doit naître de la race de David, et que Jean-Baptiste n'en descend pas. L'imagination et la spontanéité populaires ne s'arrêtent point à ce genre d'obstacles. L'opinion tend à se former. Elle est presque universellement formée.
Personne pourtant n'a rien dit encore. L'évangéliste semble prendre soin de noter qu'il s'agit d'une présomption favorable tout inlime, toute secrète, rien de plus Exisli-
mante populo...., cogitantibiis, in cordibus suis, mais, l'humilité vraie a des promptitudes et des sûretés d'intuition exceptionnelles. Il en faut peu pour lui donner l'éveil et la mettre en garde. Jean-Baptiste n'a pas besoin qu'on s'explique ouvertement. Au premier indice des sentiments qui se dessinent, il prend l'offensive. Il va au-devant de l'estiuie exagérée qu'on s'apprête à faire de lui, il se dérobe aux acclamations qui se préparent, il s'efface devant Celui qu'il est chargé d'annoncer au monde; en quels termes 1 avec quelle énergie et qutdle soudaineté! « Ma prédication, mon baptême, ma personne, vous inspirent de l'admiration!... ce que je fais n'est rien; ce que je suis, rien non plus. Venit fortior me. Il en est un qui l'emportera infiniment sur moi, en toutes choses! Il arrive! Il est là! Telle est la distance qui nous sépare tous deux que je ne mérite pas même de lui tendre sa chaussure, ni de la délier*.
Sans parler des expressions employées pour rendre sensible l'abaissement recherché et réclamé, combien à lui seul cet empressement à s'humilier est significatif! Au lieu de protester de la sorte, le Précurseur ne pouvait-il donc pas, momentanément du moins, accepter comme une juste récompense de son zélé l'unanime élan de considération dont il était l'objet? Au nom même du bien, pour mieux asseoir son autorité en l'entourant d'un plus brillant prestige, pour donner plus de force à ses enseignements, ne lui devait-il pas sembler opportun autant que légitime de laisser quelque temps à son mouvement propre
1. « Quantum testimonium perhibuit Joannes Christo ? ita ut diceret non se dignum es'e qui solveret corrigium calceamenti ejus? Lucernam se conlessus est de illo accensam, el ideo ad pedes ejus confugit, ne alla petensvento superbise exsting-iieretur
(S. AcG., sermoLXVI, \.)
Topinion publique, quille à l'éclairer et à la redresser quand il faudrait* °? Pourquoi refuser un appoint de secours si précieux ? En son for intérieur, lui, Jean-Baptiste, n'eût pas cessé de rendre au Messie tout ce qui lui revenait de déférence respectueuse et de vénération. Grâce à celte heureuse conciliation des exigences opposées, tout eût été pour le mieux. De semblables illusions, ces sortes de subtilités ne sont pas absolument rares. Les meilleurs, hélas! se les permettent quelquefois. L'amour-propre est si ingénieux! Le Précurseur n'a pas un instant d'hésitation. On sent qu'à aucun prix, ni si peu que ce soit, il ne veut autoriser de méprise. Que paraît-on s'arrêter à lui? 11 ne s'agit pas de lui. Lui ne compte pas. Ce qu'on lui donnerait serait soustrait injustement au Messie véritable, qui seul est en droit d'attendre et de recevoir tout hommage. Il y a presque jalousie à rebours^. Il souffre de ses propres avantages en faveur de celui qu'il a pour mission de faire connaître. Tel est son malaise, qu'avant même qu'on ait rien dit expressément il se récrie et se plaint.
Le lieu où il prêchait et baptisait, Bethalara^ , le passage du gué n'est pas fort éloigné de Jérusalem. Soit par la
1. « Posset Joannes abuti errore liominum, et non laborare persuadere se esse Cliristum, quia hoc jam illi, qui eum audiebaiit et videbant, illo non dicente puiaverant. Non erat ei opus seminare errorem, sed confirmare. At ille sponsi amicus humilis, sponvo zelans, non se pro sponso adulterum supponens, perhibet testimoniuin aniico suo... » (S. AuG., sermo CCLXXXVIII, 2.)