CHAPITRE PREMIER
l'orateur et l'auditoire
On se souvient que Jean naquit, selon Tillemont, en 347» selon Stilting en 344» Quand Flavien, après la mort toute récente de Mélèce, l'ordonna prêtre en 386, il arrivait donc à la quarantaine, ou l'avait à peine dépassée. Il était dans toute la force de l'âge et la maturité du génie. Le nouvel évêque d'Antioche, Flavien, qui déjà pendant l'exil de Mélèce avait été le véritable chef de la communauté chrétienne, était âgé; très attaché à son troupeau, il avait plus de dévouement que d'éloquence. Aussi confia- t-il volontiers à Jean le ministère de la parole, et celui-ci prononça, dès les premiers jours de sa prêtrise, sa
première homélie, que nous possédons encore. Depuis lors, pendant douze années consécutives à Anlioche (SSG-SgS), puis pendant six années à Constantinople (398-404), il a prêché à peu près sans interruption avec un talent inépuisable et une préoccupation constante d'être efEcace, de ne laisser, sans la combattre, aucune des faiblesses ou des superstitions contemporaines. Voyons d'abord quel fut son rôle à Antioche, pendant ces douze années qui, sauf l'épisodedes Statues, paraissent au premier coupd'œil moins brillantes, et sont à coup sûr moins tragiques que celles de son épiscopat; mais c'est bien alors qu'on peut le mieux connaître le fond de son âme, comprendre l'œuvre qu'il fut ambitieux de réaliser, admirer à la fois l'énergie et la mesure, l'ardeur et le tact avec lesquels il y travailla.
Antioche était après Constantinople et Alexandrie la ville la plus considérable de tout l'Orient. Nicomédie, qui avait eu une importance si considérable au comm^encement du siècle, avait été, à l'époque où nous nous plaçons, ruinée par un tremblement de terre. Antioche, qui était le point de départ habituel des expéditions dirigées contre les Parthes, avait servi plusieurs fois de résidence aux empereurs dans la première moitié du iv® siècle, et avait dû à ces divers séjours un surcroît d'importance et de nouveaux embellissements. Dioclétien déjà y avait élevé plusieurs temples, palais et thermes; Constantin y bâtit une église magnifique. On distinguait la vieille ville (la Palée, IlaXaià), qui s'étendait le long de l'Oronte, et
la nouvelle qui occupait une île au milieu du fleuve*. La merveille la plus vantée était une longue rue analogue à notre rue de Rivoli, mais bordée de portiques des deux côtés, parallèle au fleuve, et longue de 36 stades. La ville était très bien pourvue d'eau, ce qui n'était point rare dans Tempire romain ; et, ce qui, au contraire, était peu commun, l'éclairage nocturne y était merveilleusement organisé. Une ceinture de riches faubourgs l'entourait, parmi lesquels le village de Daphné était surtout réputé. La population, sans égaler celle de Constantinople, ni même celle d'Alexandrie, atteignait un chiflre élevé, âooooo âmes environ*. La majorité était chrétienne, et très fi ère des grands' souvenirs qui rattachaient la cité aux temps apostoliques mêmes; c'était là que la nouvelle doctrine avait été pour la première fois annoncée aux Gentils, le nom de chrétien prononcé pour la première fois; c'était là que Paul avait résisté en face à Pierre. Les souvenirs plus récents de la persécution de Dioclétien, pendant laquelle la Vieille Eglise, la Palée, avait été détruite, n'étaient pas moins glorieux. Après le triomphe du christianisme, la ville avait été assez longtemps déchirée par les querelles entre ariens et catholiques ; sous Julien
I. Ces renseignements sont dus en partie à Libanius (dans TAntiochicos), en partie à Dion Clirysoslome. Sur l'archéologie d'Anlioche, cf. Foerster, Jahrbûcher des archeol. Instituts, 1897. — 2. C'est ce qu'on peut établir par la comparaison de certains textes de Chrysostome (Panég. d'Ignace, 5., Adv. Judaeos I, 4) et Libanius (Ep. 1137). Le chiffre réel était plutôt inférieur à 200.000. — 3. Voir la 7® homélie sur taint Mathieu
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elle s^était montrée énergiquement attachée à sa foî, et l'empereur eut fort à souffrir de l'impertinence syrienne. Quand cette grande crise fut passée, les discussions recommencèrent au sein de la communauté; un parti exalté ne pouvait pardonner à Mélèce, malgré Texil qu'il avait supporté pour la foiy d'avoir été ordonné par des évêques ariens, et continua, sous Flavien encore, à former dans la nouvelle ville une église séparée, qui avait à sa tête Paulin.
Telle était la situation intérieure d'Antioche quand Jean commença à y prêcher. Les villes chrétiennes n'étaient pas alors divisées en paroisses, ayant chacune son clergé particulier. C'était donc à tous les membres de la communauté sans distinction qu'il s'adressait, et il parlait tour à tour dans les diverses églises, dont deux nous sont bien connues : la plus importante d'abord, qu'on appelait la Grande Église, que Constantin avait fait élever, et qu'Eusèbe* nous a décrite ; puis la Vieille Église, la Palée, moins vaste et moins ornée, mais très aimée de Jean et des fidèles parce que la tradition en faisait remonter l'origine aux Apôtres, et qu'elle avait été dévastée sous Dioclétien. Ajoutons que les offices (les synaxes, ainsi qu'on les nommait) se tenaient fréquemment aux environs de la ville, dans les chapelles en l'honneur
I. Vie de Constantin, III, 5o. C'était une rotonde, formée d*un dôme ëlevë sur un corps de bâtiment octogonal. On l'appelait l'Eglise Dorée, à cause de la magnificence de ses ornements.
de martyrs dont la campagne était parsemée. J'ai déjà dit que Jean fut le prédicateur attitré d'Antioclie pendant tout Tépiscopat du vieux Flavien. 11 prêchait à toute époque de Tannée, mais, comme il est naturel, plus fréquemment en certaines périodes ; pendant le carême, c'était à peu près tous les jours. Citons, parmi les carêmes les plus célèbres de Jean, celui de 887 où il prêcha les fameuses homélies sur le Renversement des Statues, et celui où il prêcha le Commentaire sur la Genèse (la date en est difficile à fixer). En temps ordinaire, Jean nous apprend luimême qu'il ne prêchait guère qu'une fois la semaine, le dimanche; deux fois au plus, le samedi et le dimanche. En règle générale, il s'adressait indistincte* ment à la communauté entière; parfois cependant ses homélies furent destinées à un public restreint, par exemple lorsqu'il instruisit les cathéchumènes (mais de ses catéchèses deux seulement nous ont été conservées) ; en d'autres occasions peut-être encore, dans des sortes de retraite où il conviait sans doute un pubUc d'élite (il est possible que les homélies sur l'évangile de saint Jean aient été prononcées dans ces conditions particulières). Outre les différentes séries de sermons que je viens de citer, appartiennent encore à la période d'Antioche les 5 homélies sur Anne (de 387), les 3 homélies sur David et Saûl (de la même année) ; les 2 homélies sur l'obscurité des Prophètes (386 environ) ; les 6 homélies sur Isaïe (même année); les 90 homélies sur l'évangile de saint Matthieu (390 environ); les 32 homélies sur
l'Épître aux Romains (Sgi); les homélies sur les deux Épîtres aux Corinthiens (892 ?) ; diverses séries d'homélies contre les Juifs (387-889); contre les Anoméens, etc.
Chrysostome était né orateur, et dès ses début» il conquit et charma le peuple d'Antioche. Entre tous les maîtres de la parole, soit profane j soit sacrée, il est certainement un des plus grands. Il a d'abord une facilité prodigieuse, et nous pouvons nous en rendre compte aujourd'hui encore ; car ses homélies, qu'il n'a point d'ordinaire pris la peine de revoir de près en vue de la publication, nous apparaissent manifestement comme d'admirables improvisations. Toute cette abondante parole est entraînée par un mouvement rapide comme elle est colorée et échauflfée par une vive passion ; la période n'est point ramassée et vigoureusement condensée comme la période latine ou comme celle de Démosthène ; elle se développe au contraire par degrés successifs, avec des reprises imprévues, avec un certain abandon, mais nn abandon plein de grâce. Le style, tantôt d'une majestueuse élévation, tantôt au contraire d'une familiarité aisée, est surtout remarquable par la variété inépuisable des images, des métaphores originales à la fois et naturelles, des comparaisons aussi justes que frappantes. Mais si merveilleuse que soit cette éloquence, j'avoue que ce n'est point elle qui me semble le don le plus précieux de Chrysostome : j'admire plus encore quelque chose de plus rare, quelque chose de presque unique, le
tour pratique et refficacité de sa parole. Nul par là Bêle dépasse ou même ne l'égale; nul peut-être n'a eu au même degré le souci constant d'être immédiatement utile, de choisir pour chacun de ses discours un but précis, d'exercer toujours une action directe et profonde sur les âmes. Et ce qui prouve bien que c'est là en effet, pour l'orateur sacré, non seulement le plus important, mais encore le plus difficile, c'est que Chrysostome n'y réussit pas, peut-on dire, absolument du premier coup; il s'y perfectionna peu à peu et n'arriva que par degrés à cette maîtrise qui le distingue. Nous avons la première homélie qu'il ait prononcée, je l'ai dit déjà; elle est bien apprêtée et bien fleurie ; on y sent trop que l'orateur en débutant croit se devoir à lui-même et devoir à son auditoire de parer son discours de toutes les fleurs et de toutes les grâces. Il faut noter encore que dans cette période de début, il se consacra moins exclusivement que dans la suite à cette tache obscure et modeste en apparence, si féconde en réalité, qui fut bientôt sa tache de prédilection, la direction des fidèles, leur perfectionnement moral. La théologie proprement dite, ou la polémique contre les sectes, qui permettait de frapper de grands coups d'éclat, l'attirèrent alors davantage : c'est ainsi qu'il fit des campagnes en règle contre les Juifs, contre les Anoméens, au lieu de se borner à les combattre par des allusions semées au fil du discours. Son auditoirCt fort amoureux de beaux mouvements oratoires, d'éclats passionnés, et aussi de raisonnements
subtils y l'eût volontiers encouragé dans cette voie. Nous voyons constamment, par les réflexions familières dont il entremêle ses homélies, que ce public syrien amoureux du bien dire l'applaudissait alors avec enthousiasme, tandis qu'il s'ennuyait à ces longs exordes, au développement détaillé et précis, où l'orateur s'efForçait de mettre à la portée des plus simples l'explication des textes sacrés, et qu'il supportait avec impatience ces péroraisons hardies, où tous les vices du temps étaient tour à tour combattus sans ménagements, sans réticence. Mais dès la seconde année de sa prédication, après la grande crise de la sédition, en 887, l'orateur change sensiblement de méthode. C'est depuis cette crise que l'union s'établit tout à fait intime entre le pasteur et son troupeau, et que le pasteur semble avoir été plus à l'aise pour parler en toute liberté. Depuis lors, les homélies de Chrysostome sont à peu près toutes construites sur le même plan : deux éléments y sont toujours mêlés, en proportions variables : une partie exégé tique et dogmatique, où l'enseignement cherche avant tout à être simple, clair, intelligible à tous; une partie d'exhortation morale, familière, pressante, topique. Mais dans Tune comme dans l'autre, la parole a le même caractère d'efficacité ; partout on sent l'orateur également proche de son auditoire. Lorsque Chrysostome s'absente un jour, il s'écrie : « J'ai été séparé de vous un seul jour; mais j'ai été inquiet et impatient comme si mon absence avait duré toute une année. Et vous savez
bien, par ce que vous avez ressenti vous-mêmes, que je vous dis la vérité*. » « Vous êtes comme les petits de l'hirondelle attendant la becquée' », dit-il un autre jour à ses fidèles. Son ardeur est plus vive quand il constate que la synaxe est bien remplie et Fattention éveillée, mais il ne se décourage pas quand le public est en petit nombre, a Le prédicateur doit prêcher, qu'on l'écoute ou non, comme l'eau coule, sans qu'on y puise*. » Tel est le ton fraternel de cette éloquence, qui évite toute affectation de supériorité, et s'insinue ainsi plus sûrement dans les cœurs. Afin de se sentir plus près de ses frères, Jean — et c'était là une innovation — prêchait, si nous en croyons l'historien Socrate, non pas à la place de l'évêque ou du prêtre, mais à l'ambon, au pupitre du lecteur. Et quel soin il prenait d'approprier chaque jour sa parole aux dispositions nouvelles de ses fidèles ! de connaître exactement la composition variable de son auditoire ! C'est tantôt un compliment de bienvenue aux paysans des campagnes environnantes, pauvres gens ne parlant guère que le syriaque, et qui viennent rarement à la ville*. C'est une autre fois un long exorde où il n'hésitera pas à reprendre en détail ce qu'il a dit déjà les jours précédents, afin d'être bien compris par des étrangers, de passage à Antioche, qui assis-
I. Homélie in illud : in facie ei restitL 9. In illud : Hoc autem scitote.