‹ Saint Jean Chrysostome (344-407): (344-407)Chapitre 15 sur 88 · I. Début du IV* livre · texte numérisé non relu

I. Début du IV* livre

sauver le vaisseau, doit être reconnu de tous pour le meilleur pilote. » L'évêque est alors devenu en quelque sorte le patron de toute la cité, et ses clients sont difficiles à satisfaire ; il faut les protéger au besoin contre les exigences du fîsc ou des autorités civiles; il faut avoir pour eux mille ménagements, se garder d'aller fréquemment chez les riches si Ton ne rend pas visite aux pauvres. Mille soins absorbent le chef de la communauté chrétienne dans une grande ville : Tadministration des biens de rÉglise, la distribution des aumônes s'ajoutent au ministère de la parole et à la direction des âmes, et exposent à bien des tentations comme à bien des hostilités. Sur tous ces points, Chrysostome décrit avec le détail le plus précis les difficultés contre lesquelles ont h lutter les prêtres, et leur donne d'excellents conseils pour en triompher.

La maturité qu'il avait acquise, la modération d'idées qu'il savait maintenant garder, malgré la fougue de ses sentiments, se montrent surtout lorsqu'il traite des connaissances que doit avoir le bon évêque, du talent et du savoir qu'il faut exiger de lui. Comme il l'a fait souvent dans ses homélies, à propos d'autres questions délicates, il saie admirablement se garer de deux excès et combattre deux tendances opposées. Il arrivait, en effet, souvent au IV® siècle — (les élections improvisées comme celle à laquelle Chrysostome lui-même se déroba, en sont la preuve) — qu'on tînt peu de compte pour le choix d'un pasteur de la préparation professionnelle que

les divers candidats pouvaient avoir reçue. C'était un préjugé assez commun de penser que le nouvel évêque recevrait, avec l'ordination, comme un don du Saint-Esprit^ tous les talents qui lui seraient nécessaires. On rappelait à tout propos l'exemple des Apôtres, sans tenir compte de la différence des temps et des conditions. Il y avait là un double danger : d'abord celui de donner aux communautés des chefs de capacité médiocre, sur lesquels l'attention avait été appelée par leur haute situation sociale, plutôt que par leur mérite ; ensuite celui de paraître trop volontiers réduire les devoirs du prêtre à ses fonctions liturgiques. Chrysostome qui, du reste, a écrit dans le Traité sur le Sacerdoce d'admirables pages sur la liturgie, en particulier une page souvent citée et digne de l'être sur l'Eucharistie, s'est fort préoccupé aussi du péril que faisaient courir aux Eglises des pasteurs insuffisants. Comme Grégoire de Nazianze, comme Jérôme, comme tant d'autres grands chrétiens du siècle, il a montré avec précision et avec vigueur les différences qui séparaient son époque des temps apostoliques. Il s'est donné beaucoup de peine pour expliquer à ses adversaires le véritable sens de certains textes du Nouveau Testament auxquels ils en appelaient; pour leur faire comprendre par exemple quel a été en réalité le rôle de saint Paul, son apôtre préféré. Ainsi, à propos du texte P' Ep, aux Corinth.y^y il leur dit : « Voici ce qui a nui à la plupart et les a rendus plus négligents à connaître la véritable doctrine. Comme ils ne pouvaient bien pé-

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nétrerla pensée de TApôtre, ils se sont abandonnés à unesorte desommeilde Tintelligence, etont vanté Tignorancet non pas celle que Paul s'attribue, mais une autre, dont il était plus éloigné que personne. En admettant même qu'il fallût lui attribuer cette ignorance, que signifierait cela par rapport à nous? Car il avait une force plus puissante que la parole. Comment ne rougit-on pas de se comparer à un tel homme ? Si même, en faisant abstraction de ses miracles, nous nous rappelons sa sainteté et nous considérons sa vie toute céleste, nous verrons que le défenseur du Christ a vaincu plus encore par là que par ses miracles. Ces gens entendent par ignorant non celui à qui est étrangère la vaine éloquence du monde, mais aussi celui qui ne sait pas combattre pour la doctrine de vérité. L'apôtre, au contraire, ne parle d'ignorance que dans le premier de ces deux sens. Comment, dis-moi, fit-il rougir de honte les juifs de Damas, puisqu'il n'avait pas encore commencé d'accomplir des miracles ? Comment triompha-t-il des Hellénistes ? Pourquoi fut-il envoyé à Tarse ? N'est-ce pas parce qu'il l'emportait entre tous parla parole? Comment at-il combattu les judaïsanls d'Antioche ? Cet Aréopagite d'une ville livrée aveuglément à la superstition païenne ne suivit-il pas avec sa femme l'appel de l'Evangile uniquement après avoir entendu un discours de Paul ? Pourquoi les Lycaoniens prirent-ils l'Apôtre pour Hermès? Car, qu'on lésait regardés, lui et ses compagnons, comme des dieux, ce fut l'effet de leurs miracles; mais que

Paul ait été pris précisément pour Hermès, ce n'était plus là l'effet de leurs miracles, c'était l'effet de sa parole. Comment se distingue-t-ildes autres apôtres, et pourquoi est-il tant admiré non seulement parmi nous, maisparmiles juifs et les païens ? N'est-ce pas à cause de l'éloquence de ses épîtres ? » Voilà pour les adversaires de l'éloquence. Mais il y avait l'excès opposé. Dans ces cités grecques et orientales, si amoureuses de la parole, on risquait aussi de s'attachera la forme plus qu'au fond, de se laisser toucher uniquement par les beaux eflfets de style, de n'accorder qu'une attention toute superficielle à la parole de l'orateur sacré Nous verrons souvent, dans la suite, Chrysostome, prêchant à Antioche, arrêter, par de fortes protestations, les applaudissements de ses auditeurs et se plaindre qu'ils soient plutôt frappés par l'originalité d'une métaphore que par la sagesse d'un conseil. Déjà, dans le Traité sur le Sacerdoce, il a fait entendre les mêmes avis. Voici un passage dus® livre : «Ne savez-vous pas quel amour de l'éloquence s'est maintenant emparé des âmes des chrétiens, et que ce sont surtout ceux qui y excellent qu'on honore, non seulement chez les païens, mais aussi parmi nous ? La plupart se comportent au prêche comme les spectateurs à l'hippodrome, et nous voyons la foule se diviser en factions, les uns se déclarer pour ce prédicateur, les autres pour cet autre, et, selon leurs dispositions différentes à l'égard de l'orateur, ils écoutent son discours dans des sentiments différents. » Nous avons vu comment Chrysostome, après avoir

refusé d'abord les fonctions épiscopales pour lesquelles il se croyait encore mal préparé, crut nécessaire d'aller auparavant dans la solitude tremper son âme par les plus dures austérités. Peut-être même, quand il se retira ainsi dans les montagnes voisines d'Antioche, ne songeait-il pas au retour. Mais cinq ans d'ascétisme Tépuisèrent, et sans doute aussi il était trop incliné naturellement à la vie active pour ne pas ressentir un jour le besoin d'y rentrer. Il ne nous a fait nulle part cette confidence, mais pour qui le connaît Tinduction n'est point invraisemblable. Ce que Chrysostome alla demander à la retraite, ce ne fut pas la paix, le repos, l'oubli; il n'avait rien à oublier, les passions mondaines ne l'avaient point fatigué et la lutte l'attirait plus que la paix ; il voulait acquérir une provision d'énergie, une réserve de forces qu'il fut bientôt impatient de dépenser pour une grande œuvre, quand il les sentit déborder en lui. C'est ainsi qu'il revint à Antioche retrouver son cher évêque Mélèce, rappelé d'exil, et qu'il reçut d'abord le diaconat, puis la prêtrise. Environ à l'époque où il devenait diacre, le Traité sur le Sacerdoce nous montre qu'il était prêt pour l'accomplissement de la tâche à laquelle il allait se vouer; il avait gardé toute l'ardeur de la jeunesse; il avait acquis une haute et sereine raison; il était plein de zèle, plein d'éloquence, plein de charité; ses années d'apprentissage avaient pris fin; la plus belle période de sa vie allait s'ouvrir.

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