I. Peut-être était-ce même le vendredi saint
Ce n'est point assez que le parfait chrétien, tel que l'imagine Chrysostome, marié de bonne heure et observant la stricte pureté des mœurs, élevant ses enfants dans la piété et la vertu, s*abstenant de tous les plaisirs infâmes et de tous les spectacles immodestes, se conforme aux régies de la moralité la plus rigide ; il faut encore qu'il soit bien instruit des vérités de la religion, et qu'il évite tous ces compromis avec l'héllénisme ou les hérésies auxquels se prête si facilement la foule indifférente ou ignorante. La société du IV* siècle était en effet à la fois une des plus divisées qui aient jamais existé, et, par cela même une de celles où de groupe en groupe, malgré l'hostilité apparente, s'échangeaient le plus facilement des influences insensibles. Dans les grandes métropoles orientales, en particulier, païens, juifs, hérétiques de toutes sortes, et chrétiens se coudoyaient sans cesse, et agissaient les uns sur les autres. Dans la communauté catholique, composée généralementnon plus, comme aux temps antérieurs, d'une élite convertie à TÉvangile en pleine maturité, mais de chrétiens de naissance, le relâchement était plus commun et la routine s'introduisait; la foule était accessible à toutes les impressions et se laissait entraîner par tous les courants.
On est surpris, en lisant Chrysostome, de l'igno-
rance où la plupart des fidèles étalent alors de leur religion. Nous avons vu que presque toutes les homélies qu'il a prêchées revêtent la même forme : celle d'un commentaire de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Sans doute il introduit dans chacune, outre mille digressions, une partie d'enseignement moral appropriée au texte dont il fait l'exégèse ; mais manifestement aussi il a l'intention de faire connaître à son public l'Écriture qu'il ignore et de lui en expliquer le sens^ Scrutamini Scripturas, répétait-il sans cesse avec l'Évangéliste ; et il annonçait à l'avance le texte sur lequel il devait prêcher; il voulait qu'après le sermon le père de famille, de retour chez lui, le redît aux siens, en résumant ce qu'il avait le mieux saisi du commentaire qu'il avait entendu. Selon Photius, Jean avait ainsi expliqué, soit à Antioche, soit à Constantinople, tout l'Ancien et tout le Nouveau Testament; en tout cas, les séries d'homélies qui traitent de la Genèse, de FEvangile selon saint Mathieu, de l'Evangile selon saint Jean, des Epîtres de saint Paul sont particulièrement importantes. La méthode d'interprétation de Jean est simple, familière, plus attachée au sens historique, selon la tradition de Diodore, qu'à l'exégèse allégorique, et pleine de finesse, d'observation morale, déUcate et pénétrante.
Parmi les hérésies qui, plus ou moins directement,
X. Voir in Joannem 39. In Gen. ai. In Joannem 47* ^^ Aot. Ap. I, etc.
influaient sur l'état d'esprit des fidèles, il faut citer le Marcionisme et le Manichéisme ; beaucoup d'entre eux, bien qu'ils ne s'en rendissent pas toujours très bien compte, penchaient fortement au dualisme. La croyance à l'action incessante des démons, par la-* quelle on interprétait toutes sortes de faits, prédisposait les esprits à des superstitions singulières ^ Jean mettait ses auditeurs en garde contre ces excès. Il ne voulait pas non plus qu'on réduisit en quelque sorte toute la religion a la foi au miracle : « Ditesmoi, si quelqu'un vous donnait le choix, ou bien de réveiller les morts au nom du Christ, ou de mourir pour son nom, que préféreriez- vous ? Ne choisiriezvous pas le martyre ? Or, la première chose est un signe, la seconde une œuvre. Si quelqu'un vous donnait le choix de transmuer la paille en or, ou de fouler aux pieds toutes les richesses, comme de la paille, ne choisiriez-vous pas le second privilège? Et certes vous auriez raison. Car le premier sans doute séduirait tous les hommes; s'ils voyaient la paille devenir de l'or, ils voudraient tous obtenir le même pouvoir, comme Simon, et l'amour des richesses ne ferait que s'accroître. Si au contraire tous dédaignaient l'or comme de la paille, depuis longtemps le mal aurait disparu du monde. Qu'est-ce qui constitue véritablement notre vie, les signes, ou la bonne conduite? Assurément c'est la bonne
I. Cf. par exemple in Matth. 28. De Lazaroa, etc., et les homélies sur les Démons qui datent des premiers temps de la prédication de Cbrrsostome.
conduite*. » Il n'attachait pas non plus un prix exagéré aux pèlerinages, qui entraînaient dès lors tant de gens en Palestine, en Egypte, etc. Il ne les condamnait pas; il se contentait de proclamer qu'il ne fallait pas réduire la foi aux manifestations de ce genre.
La ville d'Antioche était en majorité chrétienne, mais les païens y étaient encore nombreux. De même à Constantinople. Beaucoup d'usages païens ne se laissaient pas facilement déraciner. J'ai déjà parlé des rites du mariage et de ceux des funérailles. Beaucoup de chrétiens se détachaient difficilement aussi de la croyance aux augures et aux présages, de l'observation des jours fastes et néfastes, d'une foule de pratiques magiques* (amulettes, formules de conjuration, ligatures, etc.). L'astrologie gardait un très grand nombre d'adeptes, surveillés d'ailleurs de près par la police impériale. Jean était particulièrement sévère pour eux; car nulle doctrine ne lui était plus odieuse que le fatalisme, et le libre arbitre a toujours trouvé en lui un défenseur ardent.
Les Juifs étaient assez nombreux à Constantinople ; mais ils l'étaient bien plus encore h Antioche, où leur influence était très grande. Là, les chrétiens à la fois les méprisaient, comme le peuple souillé du sang du Christ, et les respectaient cependant»