SAINT JEAN CHRT80ST0ME
Uche qui sent toujours l'improvisation, contient ^ la fois un enseignement très simple du dogme, donné au moyen d'une exégèse qui recherche dans le texte sacré, plut6t que l'allégorie, le sens historique et l'exemple; et une prédication morale qui se ratUche tantôt de près, tantôt plus librement h l'exégèse, s'attaque successivement à tous les vices, selon les besoins du moment, et apporte aux auditeurs une règle précise de conduite pour toutes les conditions de la vie. L'homélie ainsi comprise est en un sens tout originale et exclusivement chrétienne; en unautre sens elle se rattache, par une filiation visible, à ces formes populaires de l'exposition philosophique [Protreptiquet, Diatribe^, etc.), dont le stoïcisme en particulier avait donné de si remarquables modèles. Je ne dis point que Jean les imite de parti pris, et je crois même que rien n'est plus loin de sa pensée; mais il use tout naturellement, et sans en avoir nettement conscience, de formes qui par un long usage étaient devenues le bien commun de tous.
"- — ème temps il est arrivé déjà, pendant que tome n'était encore que prêtre de l'Église ;he, que, dans certaines circonstances parement tragiques, dont la sédition de 387 est le le plus noLable, et où cette manière si e, ce ton familier et pressant n'étaient plus ientdemise,il a fait usage tout à coup d'une
OTtadoni, Entretiena....
autre éloquence, à l'éclat prestigieux, au pathétique puissant, qui rappelle, malgré toutes les différences, la grande éloquence classique d'Athènes ou de Rome% et souvent l'égale. A Constantinople, quand Chrysostome, devenu évêque, et revêtu d'une autorité plus grande, se trouve mêlé à de grands événements, politiques, entre en conflit avec les puissances, soutient dans l'Église du haut de la chaire des luttes oratoires aussi ardentes que, du haut de la tribune, Démosthène auPnyx ou Cicéron au Forum, cette grande manière, qui lui était en somme exceptionnelle à Antiocbe, devient presque sa manière ordinaire. Jamais son génie ne s'est plus complètement révélé que quand il a prêché ses deux homélies sur la disgrâce d'Eutrope, ou, pendant sa lutte avec Théophile et Eudoxie, certains sermons auxquels nous avons fait de larges emprunts.
Distinguer plus exactement ces deux manières et les caractériser en recherchant avec précision quels éléments entrent dans chacune d'elles, analyser aussi le talent de Chrysostome en s'appliquant à marquer quelle en fut la véritable originalité, et ce qu'il dut à diverses influences, serait très intéressant, mais exigerait une longue étude. Ce n'en est pas ici le lieu. Qu'il nous suflSse de donner quelques indications très générales. Chrysostome était nourri de l'Écriture; sa prédication n'en est que le commentaire ; et
I. C'est ce qu'on trouvera si bien analysé dans la thèse de Paul Albert,
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quand ils s^en sont inspirés à leur tour, nos grands sermonnaires, comme Bossuet, n^ont pas trouvé de meilleur modèle que lui. La hardiesse de certaines métaphores, le pathétique de certaines apostrophes, un emportement de passion extraordinaire, une franchise de langage qui va jusqu^à Textréme, ce sont quelques-uns des traits les plus frappants de son éloquence, et il les doit en partie à la lecture assidue de la Bible, surtout à la lecture des Prophètes. D^autre part, s'il est profondément biblique, il n'est pas moins grec. Il connaît les grands classiques, et parfois il les imite. II n'ignore pas non plus les procédés de cette manière oratoire, post-classique, que les historiens de la littérature grecque sont convenus d'appeler asiatique, et il ne craint pas de lui emprunter quelques effets d'un goût douteux^ Il serait curieux de montrer ce qui a passé ainsi de la sophistique dans l'éloquence chrétienne. En poursuivant cette analyse, dont nous ne pouvons tracer ici que le programme, on verrait mieux ce qui fait la supériorité de Jean. On ne négligerait pas non plus de marquer ses défauts, car il en a ; sa facilité étonnante l'expose à devenir verbeux; si sincère que soit son inspiration, il n'est pas exempt d'une certaine coquetterie et de quelque rhétorique; son
I. Les contemporains 8*en aperçurent. C'est ce qui résulte d'un des griefs diriges contre Chrjsostome au synode du Chêne ; on avait relevé dans ses sermons des expressions qui rappellent certaines manies de la i* Sophistique. Cf. sup. page i63.
imagination si féconde ne choisit pas toujours, et parfois s'égare.
La renommée qu*a valu à Jean son éloquence est si éclatante qu'elle a fait ombre quelquefois à ce qui est cependant son premier titre de gloire : son apostolat. N'oublions pas, que si amoureux qu'il fût de la parole, il n'aima pas la parole pour elle-même. Il fut avant tout un grand directeur de conscience et un moraliste pratique incomparable. Comme son éloquence était tour à tour familière et simple, ou majestueuse et pathétique, dans son apostolat il fut tour à tour insinuant et tendre, ou autoritaire et hardi. C'est surtout sous le premier aspect qu'il nous apparaît encore à Antioche, sous le second à Constantinople.
Les plus belles années de sa vie sont celles qu'il a passées à Antioche, dans un milieu qu'il connaissait admirablement bien, où il lui était facile de proportionner ses efforts aux résultats qu'il voulait atteindre. C'est alors qu'il a su faire concourir à la même œuvre cette fougue et cette douceur qui s'unissaient si étrangement en lui ; c'est alors que les qualités opposées qui se partageaient son âme ont trouvé leur équilibre. Quand il rentre à Antfoche, après quelques années de retraite au désert, reçoit le diaconat, écrit ses premiers traités, il nous apparaît, malgré quelque impatience de jeunesse et un certain manque de sens pratique, comme préparé par de mûres réflexions à la tache qui va lui incomber. Après qu'il a reçu la prêtrise, que Flavien a fait de
lui son prédicateur ordinaire, très vite, au contact journalier de son public, il prend le sens de la réalité. Et pendant cet apostolat d'un peu plus de dix années, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de son talent inépuisable, ou de son dévouement journalier à son œuvre, ou de ce don qu'il avait entre tous d'entrer en sympathie avec son public, et de cet art qui en résultait d'agir sur les âmes, de les émouvoir, de s'en emparer.
Il est plus difficile de porter un jugement tout à fait impartial sur son épiscopat. D'abord nous ne sommes qu'imparfaitement renseignés sur le détail des faits. Ensuite, en fussions-nous très minutieusement informés, il n'en resterait pas moins inévitable que chacun jugeât un peu diJQTéremment, selon ses propres tendances, la conduite à tenir en des conjonctures fort délicates. Il me semble que, malgré tout, il n'est pas impossible de faire comprendre à la fois quelles furent, ici encore, la noblesse et l'élévation des vues qui inspirèrent Chrysostome et à quelles imprudences sa générosité même put l'entrainer.Quand on a lu ses homélies, on connaît à merveille son âme si droite, si ouverte, qui se livre â nous sans réserve. On ne risque guère de se tromper sur ses intentions. En somme, que lui ont reproché ses adversaires ? Sa réforme du clergé de Constantinople ? Elle était tout à son honneur. Sa prédication contre les riches ? Nous avons vu quel en fut l'esprit véritablement chrétien; Jean veut réconcilier les riches et les pauvres par la charité, enseigner aux uns la résigna-
tion, aux autres Taumône, les unir tous dans un commun mépris des biens terrestres. Ses violences de langage ? Il faut reconnaître que, quelle qu'en fût rinspiration généreuse, elles purent parfois surprendre et choquer Topinion moyenne.
Restent ses démêlés avec la cour ; sa querelle avec l'impératrice. C'est ici qu'il importerait singulièrement de connaître un à un les incidents qui marquèrent cette grande crise, afin de déterminer jour par jour les responsabilités de chacun. Jean finit par se trouver en lutte ouverte avec le pouvoir civil. Jusqu'à quel point avait-il provoqué cette lutte? Avaitil épuisé, quand elle éclata, tous les moyens d'action pacifique dont il disposait ? Les actes de l'impératrice étaient-ils de telle nature qu'il ne restât à l'évêcpie, après avoir inutilement protesté, qu'à rompre publiquement avec elle? Autant de points incertains. Nous pouvons mieux juger, parles homélies conservées et par les lettres, delà conduite qu'il tint une fois le conflit déclaré et après le conflit. A ne considérer que les actes, elle fîit irréprochable. Chrysostome eut parfois le geste et le langage d'un tribun ; il n'en avait pas l'âme.
Mais, à l'origine du conflit, il n'est pas sans vraisemblance qu'il ait cédé à son emportement naturel, et commis quelques témérités. Il avait quelquesunes des qualités de l'homme d'action ; il ne les avait pas toutes. Surtout, il ne fut pas un politique. Il n'est pas le seul évéque qui soit entré en lutte au IV® siècle avec l'autorité civile, dans l'empire devenu
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chrétien. Saint Ambroise de son côté a été en conflit avec elle, et qu'elle fïkt représentée par Justine et Yalentinien, ou même par Théodose, chaque fois la victoire lui est restée. Cest qu'Ambroise calculait plus exactement que Jean les forces quHI avait à combattre, et celles dont il disposait lui-même; et, toujours maître de sa parole comme de sa conduite, il ne donnait prise sur lui par aucune imprudence. Il savait gouverner les hommes ; Jean ne savait que diriger les âmes.
Pas plus qu'il ne fut un homme d'État, Chrysostome ne fut un théologien ^ Les subtilités de la dialectique ne l'attirèrent pas plus que les habiletés de la politique. Nous avons vu combien son enseignement restait simple et qu'il s'attachait uniquement à prêcher les grands devoirs que la foi chrétienne impose à l'homme ; mais il les prêchait avec une ardeur entraînante faite pour triompher des résistances les plus entêtées, et une précision dans le détail qui dans les âmes timorées ne laissait de place pour aucun scrupule, aucune hésitation de conduite. Plus encore que par l'intelligence, il fut grand par le cœur. Il retrouva, en plein iv® siècle, le plus pur esprit apostolique. Si, entre tous les Apôtres, il s'attacha de préférence à saint Paul, c'est parce que saint Paul a été par excellence l'apôtre de la charité. Lui aussi, même au temps oh il se laissa em-
I . Sur la théologie de Chiysostome, voir Néander et un bon résumé dans Bardeuhewer, p. Saa-SaS.
porter par de saintes colères, ne fut jamais au fond que charité et qu'amour. Il aima passioanément ses fidèles, et c'est pourquoi il fit tant d'efforts poi corriger. Il vit que le monde, devenu chrétien, resté le monde. Il s'en effraya. Il vécut, ayant jours présent à l'esprit, comme un idéal qui l mulait, ce chapitre des Actes oii saint Luc a c l'Église naissante de Jérusalem : « Et erat mw dinis credentium cor unum et anima una ». '.
voulut rien moins que faire revivre à Antioche Constantinople cette communauté de saints; i réussit pas, et il ne pouvait sans doute pas y réu mais eût-il fait tout le bien qu'il a fait, nous i laissé les grands exemples qu'il nous a laissés n'avait eu le viatique de cette espérance?