CHAPITRE I
monter, que de prodiges à accomplir! Il avait devant lui , contre lui , le paganisme vivace , des goûts , des mœurs , du langage , attaché aux âmes comme une lèpre rentrée; Tempire démantelé, croulant, qui menaçait d'écraser tout sous ses ruines; une civilisation condamnée, défendant à outrance ses vices et ne conservant de ses anciennes grandeurs que sa corruption ; les barbares s avançant à grands pas, et portant avec eux des espérances inconnues et des malheurs trop visibles ; le relâchement , la mollesse, l'ignorance, l'insubordination, l'esprit rétrograde et païen de ses propres disciples; dans l'abaissement des caractères et la dissolution de toutes choses , la flèvre des esprits s'agitant sans prévoyance autour de questions brûlantes, et remplissant de vaines disputes un monde qui avait tant besoin de se reposer dans la vérité; la philosophie recueillant toutes ses rancunes , toutes ses forces , et tentant , à l'aide d'alliances nouvelles , un suprême effort pour ravir l'empire à la foi ; les cent têtes de l'hydre de l'hérésie s'acharnant à tous les dogmes , souillant toutes les vérités, et, sous les coups (jui l'abattent , versant encore dans les âmes des flots de poison ; l'orgueil et l'entêtement du schisme ; la politique jalouse et envahissante des empereurs ; la disposition d'une partie du clergé à vendre au pouvoir civil , pour quelques avantages temporels, la dignité et la liberté de l'Église ; Tinfamie des grands , l'abrutissement du peuple , le scepticisme mêlé à la superstition, l'orgueil et l'insolence dans l'avilissement , la soif des jouissances et de l'or rendue plus vive par le malheur des temps ; l'éternelle aversion de tous les vices contre la vertu , de toutes les lâchetés contre le courage , de tous les mensonges contre la vérité : voilà quels ennemis entouraient, étreignaient le Christianisme triomphant, embarrassaient sa marche, et menaçaient, s'il n'avait eu qu'une existence humaine , de l'étouffer et de l'éteindre dans sa victoire ! Et c'est dans cette fermentation
de tant d'éléments divers, dans le chaos de toutes. ces résistances, dans cette immense anarchie des intelligences et des cœurs , qu'il avait à faire prévaloir et fonder l'unité , la charité , la sainteté , l'Evangile !
Au milieu d'une lutte si vaste , si complexe , si animée , si féconde , éclate sa force divine . Comme elle avait suscité les martyrs, elle suscite les docteurs, et jamais les défenseurs illustres ne manquent à la cause de Dieu. Au fort de la mêlée , on les voit surgir à propos , dominant tout de la taille et de la voix. Le chef immortel, dont ils sont les soldats , les arma lui-même de pied en cap pour les grands combats de la parole et de la pensée. 11 leur a ouvert tous les trésors de la science et de la sagesse cachés en Jésus- Christ i . Les grandes âmes des Apôtres et des Prophètes revivent dans leurs âmes. Ils portent au front l'empreinte lumineuse de leurs communications avec Dieu. Quand la poussière de tant d'écroulements , la fumée de tant d'incendies , les nuages condensés de tant d'erreurs enveloppent le vieux monde d'une épaisse nuit , merveilleuses constellations du génie et de la foi , ils montent à l'horizon , versant au milieu de ces ombres des flots de lumière ^ , et marquant au ciel le pôle immuable d'un monde nouveau.
Entre ces astres de première grandeur, non loin de S. Athanase, à côté de S. Augustin, apparaît saint Jean Ghrysostôme. Son nom , synonyme de la charité aussi bien que de l'éloquence , rayonne dans l'histoire du Christianisme du plus pur éclat. Le. Ciel s'était plu à réunir sur cette existence privilégiée tous ces dons de la grâce et de la nature qu'il partage d'ordinaif e à plusieurs de ses favoris , la splendeur du talent , la magnificence et la royauté de la parole , une âme intrépide et grande , l'enthousiasme de la foi , la passion du bien , l'amour sublime des âmes qui fait
* Paul, ad. eoLt c. 2.
'^ Grég. le Grand J. 9 , Moral., c. 6.