CHAPITRE QUINZIÈME
Prédicatiou de Chrysostôme plus morale que dogmatique. — Caractère militant de son éloquence. — Grandeur de Thomme. — Sa dégradation par le péché. — Vices attaqués par Torateur. — Orgies. — Avarice. — Portrait de Tavare. — Usure. — Immoralité du théâtre. — Luxe des femmes. -- Toilette des jeunes gens. — Mendicité. — Dons h l'église. — Corruption générale. — Douleur de Chrysostôme. — 11 croit à la fin prochaine du monde.
Noas avons multiplié et nous multiplieroQS encore les citations; elles nous semblent d'une indispensable utilité pour faire connaître Chrysostôme. Ses œuvres, en effet, discours au jour le jour et pour la plupart improvisés sur une foule de sujets divers, ne sont pas de celles qu'on analyse ou qu'on résume en quelques mots ; aucune vue philosophique ne les coordonne, aucune synthèse n'y préside. Sage commentateur, moraliste éminent , catéchiste sublime, grand et puissant orateur, apôtre avant tout , n'attendez de lui ni les controverses savantes , ni les discussions approfondies, ni les hautes spéculations, ni la gravité imposante et sévère de la parole théologique. Vous ne le verrez guère planer avec Grégoire ou Basile dans les régions transcendantes de l'ontologie divine ; il n'a ni le génie précis et vigoureux d'Athanase , ni le regard d'aigle d'Augustin : son œil redoute les éblouissements du mystère. Quand il expose le dogme , c'est moins pour le venger de l'erreur qui l'insulte , moins pour en montrer la divine économie , que pour le faire aimer et goûter dans les vertus qui en découlent ; généralement, son éloquence est morale plus que dogmatique.
Deux choses avaient contribué à imprimer aux travaux T. 1. 32
de Jean cette direction : d'abord le caractère positif et pratique de son esprit , ensuite une science profonde et compatissante de la société et des maux au milieu desquels il vivait. Jeune , il avait connu au désert les joies sublimes et les extases de la contemplation , et , six ans durant , il s'était abreuvé avec délices , par la prière et Tétude , aux sources les plus pures de la vérité. Mais , soit impuissance de sa nature à se maintenir long-temps à ces hauteurs surhumaines où le vertige saisit si vite , soit ce généreux besoin d'une âme que la foi consume de ses ardeurs et qui ne peut se résoudre à garder pour son seul usage les trésors dont elle jouit , il s'arracha de bonne heure à la solitude et vint se mêler aux hommes pour les instruire , les consoler^ et leur apporter, avec un sentiment plus parfait de l'Évangile , une plus grande' part des biens quil promet à ses sectateurs. Aux yeux de Jean , toute science est vaine qui ne tend pas au bonheur de l'humanité ; de-là , son mépris hautement professé pour les superbes inutilités de la philosophie. « Quel profit , s'écrie-t-il , le monde a-t-il retiré de cette prétendue sagesse? Diogène n'est pas plus admirable que ces charlatans qui avalent des clous et mangent des souliers ; car tout travail qui ne produit aucun fruit , n'a droit à aucune louange. C'est le devoir de l'homme de bien de régler toutes ses actions sur l'utiUté publique et de travailler à l'amélioration de ses semblables >. » Ce but, Chrysostôme , revenu du désert , ne le perd plus de vue ; c'est sa passion ; il y consacre toute son existence ; les livres, les études , les méditations , tout lui devient indifférent hors ce peuple pressé autour de sa tribune et palpitant sous sa parole ; et plus il s'approche de lui par sa vie , plus il s'aperçoit de ses misères et de ses besoins , plus il se dévoue à l'éclairer et à l'affranchir. C'est pourquoi son auditoire
^ Ghrys.» t. 2 , p. 549, de S. Bab,