CHAPITRE XY
l'absorbe, le prend tout entier. Il ne loi vient pas à l'idée que ses discours paissent avoir un retentissement lointain , que la postérité puisse l'écouter , elle aussi ; il ne voit que son auditoire, que ce peuple qui l'appelle son pasteur, dont il a sondé les plaies , dont il veut briser les chaînes.
Or, ce peuple , incapable de suivre avec profit un eiposé purement dogmatique , ne permettait pas à Jean d'être philosophe ou théologien à son gré. Son génie l'eût-il emporté vers les hautes régions de la pensée , que la charité Teût ramené bien vite à terre et plié aux exigences de l'auditoire • Rester à la portée de ces âmes qu'il aimait , qu'il voulait guider et sauver ; ne s'en séparer jamais, ni dans le choix des sujets , ni dans la manière de les traiter, ce fut la loi qu'il s'imposa et qu'il garda fidèlement. Homme d'action môme à la tribune , il se porte comme dans un incendie , comme daus une bataille , où le péril est plus pressant ; et tout ce que le Ciel lui donna de talent , de courage , de fermeté , il l'emploie à combattre ces préjugés, ces superstitions, ces ignorances , ces bassesses , ces vices dont il a sous les yeux le désolant spectacle. Que d'autres s'occupent d'explorer les trésors de doctrine cachés dans chaque parole de Jésus- Christ ; lui , ce qu'il veut avant tout , cest de pénétrer de l'esprit de l'Évangile ces masses frivoles, désœuvrées, voluptueuses , accroupies dans une servitude indolente, et toutes pleines encore de souvenirs païens ; c'est de saisir ce pauvre peuple qu'un pouvoir ombrageux s'applique à tenir loin de toute préoccupation sérieuse, dans une enfance* éternelle , de l'arracher à ce grabat pourri où il git dans l'abandon , comme le paralytique de la piscine , de lui rendre le mouvement et la vie , de lui donner une autre pensée , un autre cœur, une autre existence. C'était là, sans doute, la mission de tous les pontifes , de tous les apôtres de Jésus- Christ , à cette grande époque de rénovation sociale ; ce fut plus particulièrement celle de Chrysostôme ; et certes , elle
500 S. JEAN CHRYSOSTOMB.
ouvrait à sa parole , à sod talent , une assez vaste carrière. Ne regrettons pas qu'il s'y soit enfermé.
 ne prendre que le point de vue littéraire , nous dirons avec un critique plusieurs fois cité : « Il fallait à cette éloquence un grand théâtre et la liberté ; le Christianisme donna Tun et l'autre à Forateur. Mais comme la cité politique n'existait plus, comme les orages des assemblées publiques étaient tombés devant la morne tranquillité du despotisme, comme le Christianisme ne connaît d'autres combats que ceux de l'homme contre lui-même, d'autres tempêtes que celles des passions ; Chrysostôme fut l'orateur de ces luttes nouvelles dont chaque homme est le théâtre et l'acteur. Comme àDémosthène, aux Gracques, àCicéron, il lui fallait des amis à défendre , des ennemis à attaquer : il en trouva. Ces ennemis , ce furent les vices , les erreurs , les préjugés , les misères du corps et celles de l'esprit ; tout ce qui, dans cette triste société, pouvait attrister le cœur ou révolter la conscience. Il était né, non pour la controverse, mais pour la guerre. Ardent et opiniâtre , il ne quittait point son adversaire dès qu'il l'avait saisi. Cet adversaire, en d'autres temps , eût été Philippe , Antoine , le Patriciat ; ce fut Satan , le péché , souvent le pécheur. Guerre acharnée, mais interminable ; qui pourrait énumérer les formes que revêt l'ennemi ? Avarice, orgueil, luxure, envie, colère et tant d'autres fléaux de l'âme ; superstitions , préjugés et tant d'autres fléaux de l'esprit ; tous les maux qui dégradent la nature humaine. Voilà les adversaires qui appellent les coups de l'orateur chrétien * . »
Dans ce grand combat de tous les jours, de tous les instants , où l'ennemi cent fois terrassé se relève cent fois pour défier son vainqueur , Chrysostôme déploya non-seulement le talent , l'éloquence , le courage d'un grand orateur
1 Albert, Thèse, p. 310.