CHAPITRE XYI
et nous cherchons à attirer sur nous , quoique fort indignes aussi y les infinies miséricordes de Dieu. Car, si nous voulons discuter les mérites et la vie de ceux pour lesquels nous ne sommes, après tout, que des compagnons de servitude , Dieu agira de même à notre égard ; et tandis que nous leur ferons rendre compte de leur conduite , nous serons repoussés nous-mêmes par la justice divine ; car l'Évangile a dit : Vom serez jugés comme vous aurez
jugé * Je vous exhorte donc à garder avec soin le
souvenir de nos enseignements , et surtout à ne pas oublier que, refuser aux pauvres Taumône, c'est se rendre coupable de vol à leur égard ^ • »
Cette objection de l'immoralité , de l'indignité des pauvres t était souvent reproduite , et nous ne pouvons que le constater de nouveau : pour plusieurs d'entre eux , l'indigence n'était qu'un hideux métier. Chrysostôme ne dissimule pas ce que de tels désordres lui inspirent de dégoût , mais il s'en prend aux riches de la dégradation des pauvres. 11 s'écrie :
« Ce misérable , dis- tu, simule le froid et la maladie. — Et tu ne crains pas que la foudre t'écrase à l'instant où tu prononces ce mot? L'indignation m'emporte. Pardonnez-moi... — Toi , qui donnes à ton ventre tout ce qu'il veut, toi gros et gras, qui prolonges jusque dans la nuit tes orgies , étendu sur de moelleux tapis , penses-tu que Die^i laissera impuni cet indigne abus de ses dons? Le vin ne nous est pas donné pour nous enivrer, ni les aliments pour assouvir notre gloutonnerie. Ce pauvre , cet infortuné, dont la condition n'est pas meilleure que celle d'un mort, tu lui demandes un compte sévère de sa conduite , et tu ne crains pas pour toi ce formidable tribunal de Jésus-Christ. Car , si ce pauvre use de feinte , il y est contraint , par
« Math. 7. 2.
2 Chrys., Conc. U. inLa%ar., l. 1, p. 73i, 735, 736.
MO S. JEAN CHHÏSQSIOME. .
Fborrwr ds m sîtiiotioD^ par ta darMé » qû la rené a^ OMsaife, par ta bariMie 40e rien ne pMl téchîr. Qnel homme, en effet, sans y être forcé par le èeseto, w dép^erait ainsi pour nn peu es pain ? Sa dîssimidation accuse ton inhumanité. Cest peut^e parce qu'il a tu ses prières, ses supplîcatioDs , ses larmes, ses cris impuissants , et qu'il a erré tout le jour , de porte en porte , sans ùbtAïÛT les quelques aliments dont il a besoin pour ne pas mourir, qu'il a imaginé ces expédients , qui sont une humiliation , un déshonnear pour toi plus encore que pour lui. Plaignons-le d'en être réduit à une telle nécessité; mais nous qui l'y avons réduit , nous sommes dignes de miUe supplices. Si nous étions plus accessibles à la pitié , descendrait*il à de pareilles bassesses ? Que parlé-je de froid et de nudité? Chose cent fois plus horrible ! des pères ont été poussés à cette extrémité de crever les yeux à leurs enfants ,' afin de nous toucher au moins par l'aspect d'une si profonde infortune. Â tant d'autres maux , ils ont ajouté celui-là, le plus lamentable de tous , afin de nous arracher un morceau de pain , regardant comme un moindre mal la privation de la lumière , de ce rayon du ciel dcmt tous les hommes jouissent , que la lutte perpétuelle avec la faim, avec la plus affreuse des morts. Parce que vous ne savez pas avoir pitié de l'indigence , et que ces maux font vos délices , ils cherchent à satisfaire vos insatiables désirs , et ainsi ils allument pour vous , comme pour eux , une flamme plus terrible que ia géhenne. Que ces choses arrivent par votre faute, en voici une preuve que personne ne contredira. D'autres indigents , plus vains , plus orgueilleux, préfèrent tout endurer plutôt que la faim, et, convaincus par expérience que leurs supplications sont inutiles, se livrent à la pire espèce de jonglerie : on les voit ronger le cuir des vieilles chaussures , s'enfoncer des clous dans la téte^ se plonger nus dans l'eau glacée, et
' GiArrmcxvi. Mi
se livrer à mitte Mtree {MratiqQes plus absvdee et plus atroces, poor lAtirer sur eux les regards. Et tu ris , ta applaudis à ces farces ignobles» et la dégradation de la natore humaine est un spectacle , un jeu pour toi ! Que ferait de plus un cruel démon? Pour encourager ces in* famieS) tu donnes volontiers de Taisent. Le pauvre qui t'aborde atec modestie , qui tlmplore au nom de Dieu , tu ne daignes pas lui répondre » tu ne le regardes pas , tu le repousses avec des paroles injurieuses. — Un tel homme ^ dis-tu , n'est pas digne de vivre ; est-il permis à de pareilles créatures de respirer Tair, de voir le soleil ? — Et ta main fermée à la pitié s'ouvre pour récompenser la bassesse ! On te dirait le rémunérateur et YagtmoAète de ces jeux sataniques , où le ridicule le dispute à la honte. En vérité , c'est de toi et de tous ceux qui encouragent ces turpitudes, qui ne savent rien donner s'ils ne voient faire le mal > qu'il faudrait dire : Méritent-ils de vivre , de jouir de la clarté des cieux , des hommes qui outragent à la fois et la nature et le Créa^ teur ? Quand Dieu dit : Fais l'aumône , et je te donne mon royaume , tu restes sourd ; quand le diable te présente une tête percée de clous, tu deviens à l'instant généreux. Une farce de l'ennemi de ton âme te touche beaucoup plus que les promesses et les bontés de ton Dieu« Alors qu'il faudrait donner ton or, ne rïm négliger, tout faire pour empêcher de telles sottises , tu ne négUges rien, tu fais tout poiu* qu'elles aient lieu, et devant de nombreux spectateurs. Et , après cela , demande-moi pourquoi il y a un enfer ; demande plutôt pourquoi il n'y a qu'un enfer * . »
Chrysostôme reprend ailleurs la même objection , et la repousse avec plus d'énergie encore. < Ce pauvre , dit-il , est homme comme toi , il a une âme comme la tienne, et tous les deux vous avez le même maître, vous participez aux mêmes
1 Gàryf.,Nil.mlConiU4. Aom. ill , n. 5 et 6 , t. 10, p. 186, 181, 188,
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mystères, yoqs êtes appelés au même ciel. Il a» d'aillears, pour se présenter à toi un grand titre : sa pauvreté , le mao- ()ue du nécessaire. Quoi ! tu ne regrettes pas ton argent pour payer de misérables bateleurs couverts de suie , qui n'ont à la bouche que des impertinences ; tu n'hésites pas à encourager leur déplorable industrie ; et , quand un pauvre te demande le pain dont il a besoin , tu l'accables d'outrages , tu lui reproches son oisiveté, sans penser que , toi aussi , tu es oisif , et que pourtant Dieu ne te refuse pas ses bienfaits. Ne me dis pas que tu t'occupes : montre-moi que tu t'occupes à quelque chose d'utile. Soigner ta fortune , faire valoir ton argent , exercer ton négoce , ce n'est pas là ce que Dieu te demande ; il veut l'aumône , la prière , la défense des opprimés, autant de choses dans l'oubli desquelles nous passons toute notre vie. Cependant il ne nous dit pas: Puisque tu vis dans l'oisiveté , je n'allumerai pas pour toi le soleil ; puisque tu ne fais rien de ce qui est indispensable , j'éteindrai la lune , je rendrai la terre stérile , je tarirai les sources, j'empêcherai la pluie. Non, il prodigue ses trésors même aux paresseux , même aux méchants. Souvent , à l'aspect du pauvre, tu te mets à dire : Je suffoque de voir cet homme jeune , vigoureux , qui veut qu'on le nourrisse sans travailler, c'est peut-être un esclave fugitif. Ce sont là des reproches qu'il faut t'adresser à toi-même. Que dis-je? Permets à celui que tu condamnes si lestement de te parler avec hberté, et il te dira : Je suffoque, moi aussi , de te voir, plein de santé , passer tes jours dans la paresse , dans le dédain des ordres de Dieu , et , déserteur d'un maître si parfait , vagabonder dans le vice , te vautrer dans la crapule , ne t'occuper qu'à tendre des pièges à tes frères , à les voler , à ruiner leur bonheur ! Tu m'accuses de mon inaction ; moi , je t'accuse de tes œuvres perverses , de tes mensonges , de tes parjures ,, de tes trahisons , de tes rapines. — En parlant ainsi, poursuit l'orateur, je n'entends
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pas favoriser la paresse ; car elle est recelé de tous les Tices. Je désire que tout le monde travaille ; mais je
désire aussi que vous ne soyez ni durs ni inhumains
Si vous ne voulez pas aider le malheureux , du moins ne l'insultez pas , n'écrasez pas une âme déjà si humiliée ; si vous ne savez pas être secourables , du moins ne soyez pas cruels * . »
Comme S.Basile», Chrysostôme repousse toute excuse de rang à soutenir, d'enfants à élever, de charges à acquitter. « Je rougis, s'écrie-t-il, de vous parler encore de l'admône , après l'avoir fait si souvent, sans beaucoup de fruit. Sans doute vous avez fait des efforts , mais non pas autant que j'aurais désiré. Je vois que vous semez, mais d'une main parcimonieuse , et je crains par suite que vous ayez peu a recueillir. Pour vous démontrer que nous semons avec trop d'économie , examinons s'il y a dans cette ville plus de pauvres que de riches , et combien il y a d'habitants qui , n'étant ni riches ni pauvres, vivent dans une condition moyenne. On peut compter un dixième de riches , un autre dixième de pauvres extrêmement pauvres ; tout le reste est de gens qui tiennent le milieu entre la richesse et la pauvreté. Partageons les pauvres entre toute la ville , et vous verrez combien nous avons à rougir. Le nombre des riches est assez petit , il est vrai , mais la classe qui vient après est très -nombreuse ; il y a en comparaison peu d'indigents. Eh bien ! quoique nous soyons tant pour soulager la misère , combien de pauvres se couchent le soir sans avoir mangé , non qu'il fût difficile de leur fournir le nécessaire , mais parce que nous sommes durs et inhumains ; car si les hommes opulents et ceux d'une fortune moyenne se partageaient les malheureux qui manquent de pain et de vêtements, cinquante ou même cent personnes auraient
1 Cbrys., in Math, hom. 35, a. 3 et i, t. 7, p. 401, 402, 403. ^ s. Basil., hom, in divit,^ t. 2 , p. 55 , 59.
à peine un panvre à lear charge < • Et cependant, an mlîeu de cette grande facilité à leur venir en aide, ils sont réduits à gémir inutilement sur leurs maux. Considérez ce que ftut l'Église : elle a les revenus d'une famille riche et d'une famille aisée ; et avec ces modiques ressources , que de veuves et dt vierges elle nourrit tous les jours ! Le nombre porté sur nos registres s'élève à trois mille , sans compter les prisonniers, les malades, «les estropiés, les étrangers, ceux qui servent l'autel , et tant d'autres qu'elle accueille , qu'elle vêtit , qu'elle fait manger. Si dix riches voulaient en faire autant, il n'y aurait plus dans la ville un seul pauvre < . »
Ce langage de Chrysostôme, si ferme, si pressant^ quelquefois si hardi , toujours si vrai , si évangélique , faisait d'autant plus d'impression qu'il était appuyé d'une vie plus sainte. Le cri du mauvais riche implorant, du sein des flammes vengeresses , l'assistance du pauvre Lazare couronné dans le ciel, retentissait avec la voix du saint docteur au fond des consciences et troublait leur fausse sécurité. Une salutaire terreur faisait de Fégoïsme lui-même un instrument de miséricorde. Le peuple d'Antioche , aux mœurs frivoles toais douces , s'abandonnait de plus en plus aux inspirations d'une sainte pitié. On entendait bien çà et là quelques murmures contre l'infatigable apôtre de l'aumône ; mais , en dépit de ces murmures , la pensée chrétienne faisait son chemin, le règne de la charité s'étendait. Du reste , ce que la parole de Jean obtenait dans la métropole de la Syrie , d'autres voix , moins éloquentes mais non moins puissantes , l'obtenaient ailleurs. Le monde se sentait mourir et renaître. Partout les ruines et la dissolution ; mais partout aussi ,
I II est difficile d*admeUre qu*il n*y eût & Antioche qu'un pauvre pour daquante et méine pour cent riches. ■ Évidenament, dit II. Wallon, le saint ëvèque ne faisait pas de la statistique.» (Wall., Hist. de Tesdav., t. 3, p. 5il, note 88.
3 Hom. 66. m Math., t. 7, p. 657.