CHAPITRE XVI
s'écrie : « Voas vous scandalisez de voir sur la terre des riches et des pauvres , et vous en prenez occasion d'accuser Dieu d'injustice. Je dis, au contraire, que l'inégalité des conditions parmi nous est une preuve de plus de sa Providence. Qu'il n'y ait pas de pauvres, et vous n'aurez ni matelots, ni pilotes, ni laboureurs , ni forgerons, ni boulangers. Qui voudra exercer un art mécanique quelconque? Tout sera confusion et désordre. La pauvreté est une grande institutrice des hommes : elle les pousse et les contraint au travail et à la pratique des arts. Si nous étions tous riches, nous nous endormirions tous dans la paresse : l'économie du monde serait troublée, la société ne pourrait subsister* .» Que de fois le saint orateur se plaît à redire qu'il condanme , non la possession , mais l'abus de la fortune ^ ; et qu'au surplus Abraham et Job ont prouvé par leur vie que l'opulence et la sainteté étaient loin d'être ennemies Tune de l'autre 3. «On m'accuse, disait-il, de tomber toujours sur les riches ; mais eux , ne sont-ils pas toujours sur les pauvres? Non, je n'attaque pas les riches, mais ceux qui usent mal de leurs richesses. Je ne cesse de le tépéter : je blâme , non le riche , mais le spoliateur. Or, autre chose le riche , autre chose le spoliateur ; autre chose l'opulence , autre chose l'avarice. Distinguez donc ce qui ne saurait être confondu. Es4u riche? Je n'y mets pas obstacle. Es -tu spoliateur? Je t'en fais un crime. Ce que tu possèdes t'appartient-il? Tant mieux, tu as le droit d'en jouir. Mais t'es-tu approprié le bien d'autrui? Je ne puis garder le silence. Tu veux me lapider ? Je suis prêt à donner mon sang , pourvu que je t'empêche d'être coupable. Que m'importent les haines et les attaques ? Une seule chose me préoccupe , le progrès de mes auditeurs. Si tu es l'ennemi du pauvre , je t'accuse ;
* Chrys., serm. 5, deAnfi.,t. i, p. 5i3-5ii. 2 /d., t. 5, p. 508; l. 7, p. 269.
Biais eofliprends bien qae la dareté du riehe est plus funeste à lui «môme qu'au pauvre « . »
Du reste , la voix éloquente qui rappelait aux ridies leurs devoirs , n'excitait dans le cœur des pauvres d'autres sentiments que la résignation, un humble et pieux abandon aux desseins de la Providence. Dans les discours du prAtre bien-aimé qui plaidait leur cause avec un dévouement d pur, ils apprennent , non à jalouser, non à maudire les heureux du siècle, mais à supporter, à bénir, à sanctifier la pauvreté. Le pauvre , répétait*il sans cesse , est plus heureux que le ricbe. Il a moins de soucis, il court moins de périls, il dort d'un sommeil plus doux». Plus apte à comprendre l'Évangile', il a plus de facilités pour pratiquer la vertu ^ et faire son salut »» Préférable à l'opulence «, la pauvreté sert à mater le corps , à corr^er l'âme ' ; elle engendre la sécurité et la liberté ^ ; elle est la mère de la sagesse *. Élie, Elisée, Jean^Baptisle, taus les ap6tres l'ont pratiquée *^^ Jésus-Christ l'a ennoblie et consacrée , et, loin d'humilier le chrétien ^s elle est pour lui un titre de gloire ^^. Elle mérite d'être acceptée avec reconnaissance et même d'être désirée i<.
L'auditoire ne se méprenait pas sur la portée de ces enseignements. Les riches , tout en se plaignant de l'insistance de l'orateur, n'adressaient aucun reproche à sa doctrine, et ne se défendaient que par de vulgaires et misérables excuses.
1 Chrys., t. 3, p. 389.
• /rf.,t. 9, p. 109.
^ /tf.» t- 3, p. 256; t. 5, p. 106, & /d., t. 10, p. 535.
1* /d., t. 9, p. 70; t. 5, p. 95 et 267.
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Lear objection faMmie^ c'était Findigne oondoite des paoTree ; et il faut convenir qae chez un grand nombre de ceux-ci les misères morales l'emportaient de beaucoup sur tes miseras physiques. Cette pauvreté épousée par Jéeus-Cbrist , ils la déshonoraient par la paresse , la fourberie , la gour* mandise, le vagabondage, le mépris de Dieu et des lois, les vices les plus crapuleux. On les voyait , couchés à la porte desé^ses, sur les places, dans les galeries publiques, feindre des souffrances qu'ils ne sentaient pas , étaler des plaies qu'ils s'étaient faites volontairement , se livrer à de bonteuses jongleries et parfois même mutiler , aveugler leurs propres enfants pour exciter et exploiter la pitié. Ces désordres affligeaient leur généreux protecteur. Il les attaque avec force , mais il ne veut pas que la bassesse des uns serve de prétexte à la dureté des autres , et il s'élève éloquemment contre cette hypocrisie de l'égoïsme qui se fait de la vertu elle-même une arme contre la charité. Comme ceux de son divin maître , ses bras sont ouverts à toutes les infortunes.
« Le pauvre , s'écrie - 1 *il , n'a pas à vous rendre compte de sa vie , mais vous avez à pourvoir à son indigence , à lui venir en aide dans sa nécessité. Il n'a qu'un titre à faire valoir , son indigence même et sa nécessité ; ne lui demandez pas autre chose. Serait -il le plus pervers des hommes , que , s'il n'a rien à manger , nous devons apaiser sa faim. Ainsi l'a ordonné Jésus-Christ, quand il a dit : Soyez semblables à voire Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants , et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes < . L'homme charitable est le port de l'infortune. Or , le port est ouvert à tous les naufragés : bons ou Biauvais, tous, dans le péril, y trouvent asile. Toi donc, si tu vois un homme qui a subi ie
1 Math.» 5, Y. 45.
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naufrage d^la paorreté, ne recherche pas sa vie, ne le juge pas; mais occupe-toi de soulager sa misère. Pourquoi te donner tant de peine? Dieu fa épargné cette sollicitude , il t'a déchargé de cette surveillance. Que de paroles on dirait, que de difficultés on élèverait , si Dieu avait prescrit d'examiner d'abord exactement la vie et les actions de chacun, et après cela seulement d'exercer la charité ! Nous sommes affranchis de cette enquête. Pourquoi donc se donner un souci superflu? Autre chose est un juge, autre chose un homme qui faitl'aumAne. L'aumône ne s'appelle ainsi, que parce que les indignes eux-mêmes en sont l'objet. De là, cette exhortation de S. Paul : Ne nous Itissons pas de faire du bien à tous, principalemeni à nos frères dans la foi « . Si nous recherchions avec tant de sévérité quels sont ceux qui doivent être exclus de nos secours, ceux-là même qui les méritent nous tomberaient difficilement sous la main ; au contraire , en n'excluant personne , nous verrons venir à nous des hommes dignes , dont la vertu compense l'indignité des autres. Ainsi arriva- 1 -il au bienheureux Abraham , qui , ne s'enquérant pas trop sévèrement de ceux qui lui demandaient l'hospitalité , eut le bonheur de recevoir des anges chez lui. Imitons -le, imitons Job son petit-fils. Ma porte, disait ce généreux émule de la magnanimité de son aïeul, est toujours ouverte au voyageur^. Et il ne l'ouvrait pas à l'un pour la fermer à l'autre : il ne re[K)ussait personne. Conformons-nous à ces exemples; ne poussons pas nos investigations au-delà de ce qu'il faut. Pour que le pauvre ait droit à l'aumône , c'est assez de sa pauvreté. Si quelqu'un vient à nous avec cette recommandation, ne demandons pas autre chose. Nous as^stons l'homme , nous ne récompensons pas ses actions . nous sommes touchés , non de ses vertus , mais de ses malheurs ,
1 Ad Galat., c. 6 , t. 9 et 10.
^ Job.,c. 81,T. 3S.