CHAPITRE I
du chevalet des martyrs au trône des Césars , et ^ d'une main meurtrie encore du poids des chaînes , saisit , pour ne plus les laisser tomber, les rênes de la destinée humaine ! Son sang n'est pas étanché , ses blessures ne sont pas bandées 9 que ce monde qui lui crachait au vi^e , qui la traînait dans la boue pour la jeter aux cloaques , qui ne trouvait pas dans Tatroce fécondité de son génie de suppUce assez raffiné quand il s'agissait des chrétiens , s'étonne d'être devenu chrétien lui-même ; et , s'agenouillant devant la croix maudite, adore ce qu'il abhorrait , jette au feu ce qu'il avait adoré , et déjà dans ses lois , dans ses mœurs , partout , il découvre l'esprit et le sceau de la reh'gion nouvelle ! Une telle révolution n'a pas d'analogue dans l'histoire. Les causes humaines ne suffisent pas à l'expUquer ; le doigt de Dieu est là, ou il n'est nulle part sur la terre.
Mais ces grands déplacements de l'humanité ne s'accomplissent pas avec la précision d'une évolution miUtaire , et sans laisser en arrière bien des traînards. Quelque merveilleuse que fût cette transformation inespérée , elle n'atteignit pas de si tôt les profondeurs sociales ; et bien qu'elle eût remué et renouvelé bien des cœurs , elle n'avait pas encore changé et refait le cœur humain. Désarmé et vaincu, le paganisme n'était plus redoutable ; cej^endant il comptait encore , surtout dans les campagnes , des adeptes obstinés et nombreux. Soit routine, soit ignorance ou lâcheté du cœur, soit peut-être , de la part de certains esprits , cet orgueilleux besoin de se raidir contre le mouvement qui entraîne les autres , soit enfin que les efforts précipités et maladroits de Constance pour déraciner l'idolâtrie eussent rendu quelques forces à ce corps usé , en soulevant une opposition inattendue , bien des gens restaient fidèles aux dieux tombés , fréquentaient leurs temples , célébraient leurs fêtes > , se
1 Théodoret , 1. 5 , c. 21.
4 S. JEAN GHRYSOSTOME.
livraient à toutes les pratiques de leur culte , les défendaient à outrance. Long-temps après Constantin , le nombre de ces dévots , plus ou moins sincères , plus ou moins fanatiques du passé, bien qu'il décrût de jour en jour, était considérable. Daiis Tarmée, les païens se trouvaient à côté des chrétiens , et souvent même les hautes charges de TÉtat étaient remplies par des païens. La ferveur des disciples de rÉvangile ne pouvait que souffrir d'un contact incessant et inévitable avec ses ennemis.
Il était , d'ailleurs , difficile que , sur tant de conversions au Christianisme que les derniers temps avaient vu s'opérer en masse , il n'y en eût aucune qui ne fût le fruit de la conviction ou le miracle de la grâce. L'exemple du prince , l'esprit de courtisanerie et de servile imitation , des complaisances de famille , chez quelques-uns peut-être le besoin de prendre part à un culte quelconque quand celui de leurs affections était frappé de défaveur, avaient poussé vers l'Évangile une foule de gens qui , l'embrassant sans le goûter, sans le connaître , restaient catéchumènes toute leur vie , ou , admis au baptême , n'étaient jamais que de mauvais chrétiens. S. Âthanase ne montre-t-il pas l'épiscopat lui-même envahi par des malheureux sans vocation, sans foi , prosternés la .veille encore aux pieds des idoles , ne connaissant ni les livres sacrés des chrétiens ni la doctrine du Christianisme , toujours païens sous le manteau de Tévêque , qui n'étaient dans l'Église que ce qu'ils pouvaient y être, les suppôts naturels.des hérésies, le fléau du sacerdoce qu'ils déshonoraient par la bassesse de leurs sentiments et la plus infâme vénalité > ?
Certes, ces profanations, ces hypocrisies ne laissaient ni éclaboussure ni ombre sur la splendide sainteté de l'Église hautement glorifiée par les touchantes merveilles de
1 s. Athanate , HUt, Anati. , n« 78.