CHAPITRE I
cables racines, qui avait infecté Thomme jusque dans la moelle des os , vicié les sources mêmes de la vie ; à soulever le poids de la nature déchue ; à enseigner l'humilité aux grands , le désintéressement aux riches , aux petits le sentiment de la dignité humaine , et la liberté des enfants de Dieu à des êtres dégradés de longue main par la servitude ; à rectifier , à épurer une foule de conversions hâtives et imparfaites ; à rendre dignes de leur nom de chrétiens tant d'hommes qui semblaient ne le porter que pour TaviUr et le compromettre ; à leur inculquer son esprit, l'esprit d'abnégation , de mansuétude , de générosité , de dévouement ; à en pénétrer ces masses habituées aux jeux barbares,^ aux fêtes sanglantes de l'amphithéâtre ; à substituer un spiritualisme délicat et saint au sensuaUsme grossier, par lequel l'idolâtrie tâchait de se survivre à elle-même ; à établir le règne de la charité sur des cœurs desséchés par l'égoîsme ; à faire goûter , pratiquer sur une vaste échelle le culte sublime de la croix , les hautes doctrines du renoncement et du sacrifice ; à élever le niveau de l'humanité , à lui donner un nouvel idéal , une nouvelle langue , un nouveau cœur ; à reprendre en sous - œuvre , à remanier, dans ses éléments, cette vieille société qui se débattait à ses pieds dans la boue et le sang , pour en faire une société chrétienne , une nouvelle humanité , à l* image de Jésus- Christ, V homme parfait, créé selon Dieu dans la justice et la saimeté de la vérité > .
Cette œuvre surhumaine de régénération, l'apostolat chrétien l'avait commencée au sortir même du Cénacle ; et , depuis trois siècles, en dépit des bourreaux et des empereurs , en dépit des obstacles dressés sur sa route , il la menait avec un zèle aussi heureux qu'intrépide. Le monde païen , la philosophie elle-même subissaient , en le repous-
> s. Paul, ad Eph.,cAi, y. 13 et 24.
iO s. JEAN CHRYSOSTOME.
sant, rinfluence de rÉvângile. Un vif reflet de sa doctrine répandait sur toutes choses un jour nouveau. Mais ce travail rénovateur , si puissant qu'il fût , n'empêchait pas un autre travail , déjà fort avancé , de dissolution et de mort. Deux courants opposés apparaissaient à la surface et agitaient les profondeurs de la vieille société : Tun , qu'accélérait de tout le poids d'une pression immense l'arrivée des barbares , et qui poussait fatalement à la destruction et au chaos ; l'autre , qui partait des autels du Christ, des chaires de ses pontifes, des sanctuaires de ses vierges et de ses ascètes , un contrecourant de vérité et d'amour, pénétrant, recouvrant en partie le premier, et refoulant, d'un choc vigoureux, le double fardeau de la pourriture romaine et de la brutalité barbare. Mais il eût été moins difficile de créer un monde nouveau que de refaire le vieux. La plupart des matériaux de celui-ci, trop pourris pour entrer dans une construction durable , étaient réprouvés de l'architecte divin. C'est pourquoi la Providence emmenait à grands frais et à grande vitesse , des lointaines régions du Nord et de l'Orient , sur le sol où elle voulait bâtir , des races neuves , au sang de feu , qu'aucune digue ne pouvait contenir , aucun échec déconcerter , dont la mission visible était de renverser , de brûler , de détruire , mais pour déblayer et niveler la route de Dieu. Comme à l'origine des choses, l'esprit de Dieu était porté sur le chaos. Il le travaillait , le fécondait ; et , d'un mélange confus d'or et de boue , d'erreurs et de vérités , de vices et de vertus , de sang et de flammes , de vieilles et de nouvelles idées , il s'apprêtait à faire jaillir la lumière et la vie , et tout un monde nouveau.
Et cette fois cependant , il ne voulut procéder qu'avec le concours d'instruments humains. Il créa les Pères de l'Église, et en fit les démiurges, les pères du monde nouveau. Étaitce trop , pour les approprier à son œuvre , de leur donner le talent , l'éloquence , la vertu , le courage , la soif du