CHAPITRE SIXIÈME
Mort de Valentinien. — Valens persécute les catholiques. — Pierre successeur de S. Âthanase. — Intrusion de Lucius. — Horreurs qui raccompagnent.— Les solitaires attaqués dans le désert de Nilrie. — Le philosophe Thémislius. — Martyrs d'Édesse. — Quatre-vingts prêtres brûlés sur mer. — Guerre aux moines. — S. Basile. — Douleur et courage de Chrysostôme. — Livres contre les ennemis de la vie monastique. — Corruption générale. — Éducation chrétienne. — Services rendus par le monastère. — Bonheur de la solitude. — Comparaison du solitaire et du roi. — Les Goths menacent Constantinople. — Prophétie d'Isaac — Bataille d'Andrinople. — Mort de Valens. — Son règne et son caractère. — Dangers de l'empire. — Gratien et Théodose. — Jean anachorète. — Attrait de la solitude — Vision prophétique.
L'orage grondant sur TÉglise arracha bientôt Tascète, trop heureux , à la douceur de ses travaux , aux célestes enivrements de la solitude et de la prière.
Valentinien venait de mourir; un accès de colère l'avait tué > . Prince éclairé , vaillant soldat , heureux capitaine , administrateur intègre , politique déloyal , caractère étrange pétri de sagesse et de fureurs , de grandeur d'âme et de barbarie, homme de sang qui faisait des lois d'humanité, il avait donné, sous Julien, de nobles gages à la foi chrétienne, et sacrifié sans hésitation sa fortune à son devoir. De sages rescrits empreints de l'esprit de l'évangile, valurent des éloges à sa mémoire , sur laquelle ses emportements et ses cruautés ont laissé d'horribles taches de sang « .
Son frère Valens , qu'il avait couvert de sa pourpre et qui
* 17 nov. 375. — Amn. Marc, l. 30, c. 6.
2 Amn. Marc, 1. 27, c. 7 ; — 1. 29, c. 3; — 1. 30, c. 8, etc.— S. Ambr., t. 2, p. 213, ep 13.
s. JEAN CHRYSOSTOME. — CHAPITRE VI. 161
régnait sur FOrient, ne loi ressemblait que par ses défauts. Esprit sans lumière et sans portée , tyran vulgaire , arien fanatique , n'ayant d'autre génie que sa cruauté , d'autre politique que sa perfidie , il mit autant d'ardeur à faire prévaloir ses idées de sectaire , que Yalentinien mettait de soin à laisser aux évéques l'enseignement et le domaine entier de la religion * . La mort de celui-ci le débarrassa d'une tutelle nécessaire qui pesait à sa médiocrité vaniteuse , et lui permit de s'abandonner sans ménagement à la haine farouche qu'il nourrissait contre les catholiques. Baptisé par l'arien Eudoxe, il avait avec TArianisme des engagements solennels qu'il tint largement ^ . Albia Dominica , sa femme , l'eût d'ailleurs empêché de les oublier. Il se mit donc à frapper sur les orthodoxes avec une fureur qui rappelle les premiers persécuteurs du Christianisme. Chaque victoire de ses lieutenants sur les barbares se traduisait en proscriptions , en spoliations de ceux de ses sujets qui professaient la foi de Nicée. Le sang des catholiques était l'holocauste de sa reconnaissance au Dieu des armées , le Te Deum de l'empereur. En revanche, les païens, les juifs, les hérétiques jouissaient de la pleine liberté de leur culte. L'encens brûlait dans les temples des idoles; le ps^anisme remplissait de ses fêtes et* de ses orgies les places publiques ; il n'y avait de persécutés que les adorateurs de Jésus-Christ. Les évéques étaient chassés de leurs sièges , les sohtaires de leurs cellules. Encouragés à la violence , les Ariens ne connaissaient plus de mesure.
Après quarante-six ans d'un épiscopat admirable et pendant lequel il n avait cessé d être , au miUeu des plus grandes épreuves, le fléau de l'erreur, le flambeau de l'orthodoxie,
1 s. Ambroise cite de lui celle parole : qu*il ne lui convenait pas de se faire juge entre des éviques. Malheureusement, elle ne fut pas toujours la règle de sa conduite.
2 Theod., l. i,c.l2.
T. L il
169 S. JEAN CHRYSOSTOHF.
Athanase était mort ; mais au moment de mourir, cédant aux instances de son clei^é , il avait désigné pour son successeur Pierre , Fintrépide et fidèle compagnon de ses travaux , de ses voyages et de ses périls , homme vénérable par Tâge et les vertus , d'une sagesse et d'une éloquence admirées. L'Église d'Alexandrie applaudit unanimement à ce choix que le pape approuva, et l'intronisation du nouveau pontife fut célébrée comme une fête publique. Yalens ne put le souffrir. Pendant que Pierre , arraché à son troupeau , chassé de la ville et de l'Egypte , se rendait à Rome , centre sacré du catholicisme, noble asile de tous les persécutés; un prêtre arien , Lucius , escorté de soldats , vint prendre possession de la chaire de S. Athanase. Cette installation à main armée fut le signal d'impiétés et d'atrocités sans exemple. Un jeune libertin, vêtu en femme, monta et dansa sur l'autel avec des gestes obscènes , que les assistants accompagnaient d'éclats de rire et de blasphèmes. Un comédien parut tout nu dans l'ambon , et , aux applaudissements de son infâme auditoire , prêcha la débauche et la sodomie ^ . On viola l'asile des vierges , et ces nobles femmes, dont la vie, selon l'expression de Théodoret, retraçait celle des anges , dépouillées de leurs vêtements , furent traînées dans les rues à travers les regards profanateurs et les insolences de la populace. Plusieurs moururent de douleur et de honte ; on tua les autres à coups de bâton '^ . Des soldats placés auprès des cadavres empêchaient les fidèles de rendre les honneurs funèbres à leurs martyrs. Il fut défendu de les plaindre.
Un ordre de l'empereur bannissait d'Alexandrie et de la province tous ceux qui seraient désignés par Lucius comme tenant à la foi de Nicée. On fit main basse sur les chefs du clergé. Conduits devant le lieutenant de Yalens et pressés
* Theod. , 1. i, c. 22. — Soc. , 1. 4, c. 20. ^ Theod. . ibid.