‹ Saint-Jean de Maurienne au XVIe siècleChapitre 1 sur 36 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre n'est pas une histoire proprement dite ; c'est plutôt ur.e photogi*aphie de la vieille petite ville de Saint-Jean de Maurienne. Pour son histoire, il eût fallu la commencer à son enfance : mais elle remonte bien loin ; ses premières années^ qui sont des siècles, ont laissé peu de tracesj et la pauvre ville a subi bien des catastrophes. Nous aurions souïiaité pouvoir au moins recueillir tout ce qui a échappé h ces nombreux naufrages : longues et difficiles recherches, auxquelles nous ne pouvons plus songer.

Nous avons essayé de prendre son portrait à ce que nous appellerons son âge mûr, et c'est pour cela que nous entrons dans des détails que plusieurs trouveront peut-être trop menus. Un portrait où il n'y aurait que les grandes lignes serait le portrait de tout le monde. Cette considération nous servira d'excuse.

Nous en avons une autre. Nous voudrions fournir notre petit contingent de niatérianx pour une histoire, non de ce que Ton appelle la Maison de Savoie, ni de nous ne savons quelle Bavoie, créée de toutes pièces avec des idées politiques amalgamées de fragments de chartes, choisis et découpés à dessein ; mais de la vraie Savoie et du vrai peuple savoyard, tels qu'ils ont existé et qu*ils existent encore, avec les usages, les mœurs, les institutions j les œuvres , la physionomie de chaque

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époque, de chaque province et des villes principales. Cette histoire devrait être écrite uniquement d'après les documents authentiques, par quelqu'un qui aurait soin d'oublier qu'il vit au temps présent.

Ce serait un beau et patriotique travail, dont il y a déjà de nombreuses pages éparses dans les Mémoires des Sociétés savantes de la Savoie et dans les travaux des Costa, des Ménabréa, des Chapperon, des Buniier, des Foras^ des Ducis, des Rabut et de bien d'autres. Nous avons voulu en ajouter quelques-unes. Le lecteur verra que nous les avons puisées aux sources inédites les plus sûres. La principale, ce sont les archives communales de Saint-Jean, dont M. le Maire a bien Toulu nous ouvrir la porte toute grande ; nous ne les citons presque jamais, parce qu'il faudrait le faire à chaque page. Nous pouvons affirmer qu'il n'y a pas un fait, quelque petit qu'il soit, dont nous n'ayions eu entre les mains la preuve authentique.

Pour une étude restreinte, nous ne pouvions mieux choisir que le xvi* siècle : le siècle des grandes luttes politico-religieuses; le siècle de la Renaissance, pas sous tous les rapports cependant ; la fin du Moyen Age et le commencement de l'ère moderne soi-disant libérale ; chez nous, le dernier siècle des États-Généraux, des conseils généraux des communes et de la liberté communale. L'État, nous voulons dire le gouvernement, va éprouver le besoin de se fortifier. L'unité va se faire plus compacte; l'autorité centrale, devenue l'autorité unique, s'insinuera dans toutes les parties de la vie sociale. Voici venir les armées permanentes, le papier timbré, l'enregistrement, la main de l'Etat dans la commune, dans l'école, dans l'hôpital, môme un peu, beaucoup trop, dans l'Eglise. Le xvir siècle verra naître la centralisation, ce poulpe gigantesque, dont les lanières se multiplient sans cesse, appliquant leurs innombrables

ventouses et suçoirs sur tous les actes de la vie et sur tous les produits du sol et de l'activité humaine.

Montrons ce qu'était la commune, telle qu'elle s'était faite comme d'elle-même, ainsi que naissent les plantes sous l'action du soleil et par les graines que le vent apporte. Montrons -la avec ses bons et ses mauvais côtés; car alors, comme aujourd'hui, il y avait du bien et du mal, et l'histoire n'est ni un panégyrique, ni une diatribe ; pour répéter le mot que nous avons dit en commençant, c'est une photographie.

Quant aux événements politiques, nous n'avons à étudier que les remous qu'eurent dans notre vallée les grands flots qui submergèrent et bouleversèrent l'Europe presque pendant toute la durée de ce siècle.

Si cette étude contredit les préjugés de quelque fanatique du temps présent, habitué à juger le passé sur les dires de certains journaux et de certains livres, ce n'est pas notre faute, mais celle des vieux papiers ; et Saint-^ Jean de Maurienne n'est pas le seul endroit en Savoie, ni même en France , où les vieux papiers parlent autrement que certains livres et certains journaux. Il faut plaindre ceux qui trouvent du profit à calomnier leur pays dans le passé ou dans le présent.

11 y a une troisième raison des petits détails dans lesquels nous entrons. Quelqu'un disait : « L'histoire de mon village, de son église, de son école, de son hôpital, de sa vieille tour, de ses vieilles coutumes et des familles qui y ont fait quelque bien ou quelque bruit, m'intéresse plus que celle de Rome et d'Athènes; car ce village est pour moi le premier élément et comme une réduction de la patrie. L'histoire de Rome et d'Athènes ne satisfait que mon esprit; l'histoire de mon village me réjouit le cœur et rien ne m'est indifférent. » Nous sommes ainsi, et vous de même, cher lecteur, puisque vous lisez ce livre, qui n'attirera point la foule.

Et voilà la grande misère de quiconque, pour l'amour de son pays, se laisse prendre à l'amorce des vieux grimoires. Que gagne-t-il à user ses yeux dans ces terriers, ces protocoles, ces parchemins et ces papiers jaunis, froissés, rongés des rats, jetés dans quelque coin d'armoire ou de mairie, en attendant qu'on les brûle ou qu'on les balaie , comme inutiles même à répicier ? Il y gagne de la poussière et des ophtalmies. Ceux qui le voient plongé dans ces paperasses, pour recueillir, joyeux, un nom, un fait, une date, lèvent les épaules ; les rares lecteurs qu'il trouvera le liront avec la loupe, et il aura pour profit la facture de Timprimeur^ si quelque Société savante ne s'est décidée à prendre son œuvre.

Soyez-lui indulgent, cher lecteur, à cause de ses patriotiques intentions ; et si vous pensez que son livre ne vaut pas ce qu'il lui a coûté, ne doutez pas qu'il soit de votre avis.

Saint-Jean de Maurienne, le 6 octobre 1884.

AU XVr SIÈCLE

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