CHAPITRE r Une excursion dans Saint-Jean au XVI* siècle
Il y a quelques années, nous rencontrâmes sous les portiques de la Rue-Neuve un vieux Frère Capucin, natif de Montaimont et bien connu des personnes qui fréquentent l'église du couvent de Ghambéry. Il cherchait la ville où, dans sa jeunesse, ce qui remontait à plus d'un demi-siècle, il était venu souvent pour les marchés et les foires. Le bon vieillard ne l'avait pas vue depuis 1830, et il avait désiré lui faire une visite avant de mourir. Mais n'en retrouvant que quelques extrémités à peu près conservées, il allait comme une àrae en peine et il s'en retourna tout désappointé.
Bien plus grand serait le désappointement d'un de nos ancêtres du xyV siècle qui reviendrait visiter sa rue et sa maison. Supposons qu'il arrive par
la route de Ghambéry, et refaisons, à Taide des documents de nos archives communales, le Saint- Jean qu'il avait connu. Le plan mis en tête de ce volume permettra au lecteur de nous accompagner en même temps dans l'ancienne et dans la nouvelle ville.
D'abord, rendons-lui le titre sous lequel elle était toujours désignée : la cité. Le voyageur entrait sur son territoire au pont d'Hermillon, un pon t de bois, très étroit, comme ceux d'Arvan et de Villard-Glémentsur l'Arc, situés au-delà de la ville, le dernier à l'autre extrémité du territoire. Au milieu du pont se dressait un portail. Une épidémie s'était-elle déclarée sur quelque point de la Savoie, on plaçait la porte et des gardes, principalement à l'approche des foires, et nul ne pouvait passer sans produire un certificat constatant qu'il n'avait traversé aucun lieu infecté ou suspect. La 'même précaution était prise au pont de Villard-Clément, si le danger venait du Piémont; à celui de Bonrieu, si l'on craignait les communications avec le Dauphiné par Fontcouverte et les Arves. Mais l'ennemi n'était pas facile à reconnaître ni à arrêter, et nous verrons qu'il rendit plus d'une fois inutile la surveillance des gardes.
Du pont d'Hermillon, la route côtoyait la montagne du Rocherai, dont la pente était alors plus vêtue de bois et de pâturages qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le lit de la rivière d'Arc s'étendait jusque-là; car elle jouissait d'une entière liberté et pouvait, , à son gré, longer le Rocherai ou se promener dans sa propriété de Longefan jusqu'au pied de la mon-^
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tagne d'Hermillon. Souvent elle décrivait une courbe, beaucoup plus rapprochée de la ville que son lit actuel, et il est facile de reconnaître, en amont du pont du chemin de fer, les limites où la côte devenait trop raide pour qu'elle pût les franchir. Mais, du côté du Rocherai, l'Arc était parfois en lutte avec le ruisseau du Piœ, dont les eaux, grossies par les pluies ou par la fonte des neiges et chargées des alluvions de Jarrier, lui disputaient le terrain. Ce ruisseau avait déjà été resserré par des digues, tomes, au moins dans une partie de son cours, et c'est ce qui amena plus tard la substitution du nom de la Tome, par lequel on le désigne aujourd'hui, à celui du Piœ, qui lui était donné au xvi" sîècle. A côté de ces deux ennemis, la route se tirait d'affaire comme elle pouvait
Dans les mois de mars et de septembre, le voyageur avait chance de la trouver dans un état passable ; car le châtelain devait la visiter à ces deux époques chaque année, après avoir convoqué les propriétaires voisins, et y faire faire, à leurs frais, les réparations nécessaires (1). Ensuite, la route était abandonnée à elle-même, c'est-à-dire au
(i) Les statuts de 1430 attribuent aux routes une largeur de huit pieds, et de seize dans les détours. Les baillis ou les châtelains doivent les visiter au commencement des mois de mars et de septembre, en présence des propriétaires voisins. -F^ «i par visitationem hujusmodi reperiant ipsas vias aiit earum aliquam spinis, dumis, paludibus et fossaîibus, clausuris, veî alias occupatas vel restrictas, aut alias reparatione egentes, illasjubeant et faciant reparari et ad debitum statum reponi per illos qui habent passessiones ipsis viis conliguas, ac eliam remotas si opu4 sit per injunctiones eis fiendas.
soleil, à la pluie, à la neige et au bon plaisir des propriétaires et des ruisseaux voisins, jusqu'à la visite suivante, à moins que des circonstances importantes, comme le passage de troupes ou de quelque grand personnage voyageant en litière, n'obligeât le gouvernement, l'évêque et le duc de Savoie, à prescrire au châtelain une visite et des réparations extraordinaires. Ainsi, le voyageur , cavalier ou piéton, ne trouvait souvent qu'un chemin semé de fondrières, de tas de poussière ou de flaques d'eau et de boue, coupé par un ruisseau, rétréci par les broussailles et les empiétements des propriétaires. Quant aux voitures, elles n'étaient guère connues et, du reste, elles auraient été fort empêchées pour se croiser dans des routes de huit pieds de largeur et dans les rues de la ville, excepté sur les places, qui n'étaient que des rues plus larges, de la Croix-de-t Orme , du Pointet-du-Bourg et de VOfficialité,
La route, même dans l'intérieur de la ville, où elle comprenait les rues de VOrme, de la Granaterie, des Bourses et du Mollard-d'Arvan, est souvent désignée dans nos documents du xvi* siècle sous, le nom de route ducale (via ducalis)^ et de route royale pendant l'occupation française.
Revenons à notre voyageur, que nous avons laissé au pied du Rocherai. Après avoir dépassé la maison de Lancessey, appartenant aux nobles Baptendier, plus tard la Charité, quand ils l'eurent donnée à l'Hôpital, il tournait brusquement à gauche, traversait le Pix et entrait dans le Pré-derÉvêque, C'était le champ de foire, alors beaucoup
plus vaste qu'aujourd'hui. Il appartenait à Tévêque, sous la servitude des foires et du pacage public, ce qui réduisait le produit à un peu de foin coupé prématurément, si le Pix n'avait pas étendu trop loin ses incursions. De plus, l'évêque servait au Chapitre, sur ce pré, une redevance de treize livres six sols huit deniers. Ainsi, il ne fit pas un grand sacrifice, quand il en céda la propriété à la ville par l'acte d'affranchissement de 1768.
A une petite distance de l'entrée du Pré-de-rÉvêque s'élevait une antique chapelle, appelée chapelle de la Réclusiêre. Elle fut rebâtie sur, de plus vastes proportions vers 1595, pour devenir deux siècles plus tard une caserne, et elle a conservé ce nom. Nous la retrouverons plus tard.
Au fond du pré se dressait une tour, qui avait retenu le nom de son propriétaire en 1465, Jean Paradis ; elle Ta légué aux constructions qui l'ont remplacée
Le voyageur pouvait se diriger vers la rue Saint- Antoine, ou suivre, à sa droite, la route ducale qui le conduisait à la porte de la Réclusière. Près de Tendroit où s'élevait cette porte, on voit encore, audessus de la porte d'une maison, les armes de la ville, la main de saint Jean-Baptiste et le millésime de 1586. La tradition dit que c'était la poste aux chevaux ; c'était peut-être aussi le logement du gardien de la porte.
Quelques pas conduisent à la petite place de la Croix-de-l'Orme (ad C7nœem ubni). Cette croix, maintenant adossée au mur de la propriété de M. Grange, était plantée au milieu de la place,
près d'un orme vénérable. Derrière la croix, une tour carrée, dont on voit encore la base dans la maison de M. Florimond Truchet, appartenait, en 1581, à Bon du Pont, qui en fit déclaration pour l'impôt de la gabelle : le secrétaire de la ville ne lui donne pas la qualification de noble, probablement parce que, comme on le verra, à cause de son peu de fortune, il exerçait un art mécanique. Tout à côté, fermé par une porte, était le vaste fief du Pont, où nous reviendrons. La petite rue du Pix conduisait de la place au ruisseau.
Nous descendons dans la principale et la mieux conservée des vieilles rues de la ville, en ce tempslà la plus fréquentée, maintenant la plus déserte. Dans les documents de l'époque, elle porte les noms divers de : rue tendant à FOrme, de YOrme, rue du Plâtre (i), rue du Four-du-Plàtre, Au milieu de cette rue se trouvait, au bout d'une ruelle, la maison et le fief des nobles Sauvage (propriété Grange).
La rue de l'Orme aboutit à la place du Marché. C'était alors la rue ou la place du Bornel-de-la- Pierre, moins grande qu'aujourd'hui; la fontaine a retenu ce nom et son eau était renommée, parce que, ne venant pas de Bonrieu, elle coulait presque constamment et ne se transformait pas en boue délayée, comme celle des autres fontaines, quand il pleuvait pendant quelques jours. Cette place se continue par la rue Beauregard, élargie il y a quelques années; à l'extrémité se trouvaient les manoirs Baptendier et du Pont et l'église Saint-Christophe.
(1) CarreHa Plastri seu Ulmi,
Le prolongement de la rue de l'Orme, maintenant rue Grenette, portait le nom de la Granaterie. La place où elle débouche était le Pointet ou Poentetdu-Bourg ; pointet était synonyme dépôt. Là étaient placés le poids et les mesures publiques, sous un appentis en bois qu'ont encore vu ceux qui possèdent la cinquantaine. C'était le centre du mouvement et du commerce, le lieu des publications, des affiches et des ventes aux enchères, la plus grande place de la ville, car elle avait peut-être bien trente pieds de largeur.
Au sommet du Pointet-du-Bourg, on avait, à gauche, la rue des Fours, maintenant rebaptisée et complètement transformée par la construction du palais-de-justice et de la sous-préfecture ; à droite, la rue de la Sonnerie- Vieille (1), aboutissant à la maison et à la tour de noble Baptendier. D'où venait le nom de la rue et pourquoi la tour est-elle appelée tour Bossue ? Nous l'ignorons. Quant à ce qu'était la tour avant de devenir la propriété de cette famille, la Géographie Joanne dit : ancien hôtel des monnaies des évêques.
La rue du Collège, qui suit la place du Pointet, faisait encore, au commencement de notre siècle, partie de la rue Bonrieu ; l'extrémité supérieure de cette rue porte souvent, dans les actes duxvi* siècle, le nom de rue des Forts. Ces forts s'élevaient audelà du torrent de Bonrieu, sur le plateau où existent encore la tour de la Poudrière et deux autres vieilles tours dont nous verrons quels étaient les
(1) Maintenant rue de TAncien-Hôtel-de- Ville.
propriétaires au xvi* siècle. La poudrière était probablement un de ces forts qui furent démolis en 1615 ; la fleur de lys qui la surmonte laisse supposer qu'elle fut rebâtie pendant l'occupation de la Savoie par Louis XIV.
En descendant la rue Bonrieu, mentionnons pour mémoire le couvent des Bernardines, actuellement petit-séminaire. Il fut construit en 1623. Auparavant, laplace qui le précède etl'emplacement de l'église étaient occupés par une rangée de maisons, coupée vers le milieu par une petite rue, ou plutôt un chemin tendant au Glapey et portant le nom de rue des Champs.
Le vieux Pointet communique avec la Rue-Neuve par un passage voûté, où commençait la rue Saint- Antoine. Quelques pas plus bas, entre l'hôtellerie du Bœuf et un portail gothique donnant entrée dans les rustiques de l'évêché, se dressait le donjon du palais épiscopal, et vous pouvez le voir encore, tout fier d'avoir conservé sa belle taille et son échauguette accrochée à son sommet; seulement, l'échauguette a dû accepter une coiffure moderne, et la tour laisser ouvrir ses flancs pour livrer passage à un portique.
La rue Grenette se prolonge, au-delà du Pointet, par la rue Borcière, de son vieux nom rue des Bourses ou Bourse (Burse), pris à une famille noble et fort importante, que nous y trouvons dès le xr siècle.
En 1075, Jean Bourse est témoin à une donation de dîmes faite aux églises de Saint-Jean-Baptiste et de Sainte-Marie, de Saint-Jean. Deux Guillaume
Bourse assistent, en 1112 et 1219, à des donations en faveur du Chapitre de la cathédrale. En 1270, révoque Amédée de Miribel achète des frères Théobald, Philippe, Jacques, Roger et Richard Bourse des fiefs et usages aux Oulles, au Tilleret et à Gevoudaz. En 1299, le chanoine Hugues Bourse et Aynard Bourse sont propriétaires à côté du Pré-de- VÉvèque{\). Les Bourse disparaissent dès lors de nos chartes.
L'extrémité de la rue des Bourses tournait brusquement à gauche et débouchait dans la place de VOfficialité. Ce nom avait remplacé celui de Mauconseil (platea înali co^istlii) qu'elle portait au XV* siècle.
La place de l'Officialité était le centre de la justice et de tout ce qui s'y rattache, comme le Pointet était le centre du commerce. A droite, au rez-dechaussée des maisons qui ont été rasées, il y a quelques années, pour laconstruction de Thôtel-deville, s'ouvraient les batiches des études (operatoria) des principaux avocats, notaires, procureurs et praticiens ; à gauche, dans l'aile de Tévêché qui s'allongeait jusqu'au clocher, percée d'un passage voûté, la porte Maranche, donnant entrée dans le cimetière, siégeaient les deux tribunaux de l'officialité et de la judicature temporelle de l'évéché. Au fond de la place, s'avançant, en face du clocher, jusqu'au milieu de la rue actuelle, étaient assis les bâtiments de la Correrie ou Cour commune, composés principalement d'une maison-forte et d'une
(1) Chartes du diocèse de Maurienne,
prison. La maison-forte se dessine encore au milieu des constructions modernes.
Au sujet de la Gorrerie, on lit dans le traité du 2 février 1327, par lequel l'évoque Aimon de Miolans, impuissant à réprimer l'insurrection des Arves, associa Edouard, comte de Savoie, à sa souveraineté sur la plus grande partie de la Terre épiscopale : « Le comte et ses successeurs ne pourront acquérir dans cette terre aucun autre fief ou arrière-fief de l'évêque, que ceux qui sont compris dans la présente association, à Texception d'une maison-forte où le corrier commun habitera pour punir les malfaiteurs et rendre la justice, de telle sorte cependant que cette maison sera tenue en fief de l'évêque et de son église, et que les gens de l'évêque pourront, au besoin, s'y réfugier. »
Un autre article du traité porte que « la tour de la Cluse, située sur la voie publique, au-delà de l'Arc, entre le pont d'Hermillon et Saint-Jean, sera aussi occupée par le corrier, pour la sécurité des dits seigneurs et la terreur des méchants. »
La tour de la Cluse n'existait plus au xvi* siècle; du moins nous ne la trouvons mentionnée nulle part. Quant à son emplacement, il nous paraît qu'il faut le mettre au fond de la plaine de Longefan, du côté d'Hermillon, sur un rocher où se voient des ruines que des reconnaissances du xvii* siècle désignent sous le nom de château de Longefan; une voie romaine passait tout à côté.
Revenons à la place de l'Officialité.
L'espace occupé, de la place Fodéré à l'extrémité du portique de droite, par la Rue-Neuve, ouverte
en 1832, était rempli de constructions entre lesquelles serpentaient des allées étroites et tortueuses communiquant, par des passages voûtés, avec les rues Granaterie, de l'Orme et Saint-Antoine.
Entre le clocher et la correrie commençait la rue (ÏArvan, du MoUard-d'Arvan ou de VÉcole. Ce dernier nom était particulièrement donné à une petite rue transversale qui, d'un côté, montait au Glapey et, de l'autre, passait entre les maisons qui portent présentement les numéros 21 et 22 de la Grand'Rue-
La rue d'Arvan était fermée par une porte, à l'extrémité de la propriété de l'hôpital actuel. Audelà, la rue empruntait le nom de Saint-Roch à une chapelle qui bordait la route, à gauche. Il y avait là un groupe de maisons que M»' de Lambert acheta, pour construire le collège en 1572, et le couvent des Capucins en 1578.
Les rues des Bourses et d'Arvan sont souvent désignées sous le nom de Grande- Rue-Mercièrjs.
Ginq portes fermaient les avenues de la ville. Nous avons déjà mentionné celles de la Réclusière et du Mollard-d'Arvan. Les autres étaient placées entre les rues Bonrieu et des Forts, au sommet de la rue Beauregard, et au débouché de la rue Saint- Antoine dans le Pré-de-l'Évéque.
Entre les ponts d'Arvan et d'Arc, la route s'éloignait le plus possible de la rivière, en suivant è, peu près la direction du chemin actuel de Villargondran et la courbe que la montagne décrit audessous de ce village. Mais il y avait les Combes; l'Arc aussi s'avisait de temps en temps de passer à côté du pont, quand il ne se donnait pas la peine
de remporter. Alors, on mettait en réquisition les gens et les pièces de bois des communes voisines.
Le voyageur qui ne voulait pas attendre avait la ressource de traverser TArc au pont de l'Echaillon, si ce pont existait, ou à celui d'Hermillon, de grimper à Greny et de descendre à Villard-Glément ou à Saint- Julien, selon les caprices du ruisseau de Montdenis.
Il y avait dans la ville deux maisons que, dans le dernier quart du xvi* siècle, le voyageur ne pouvait ne pas remarquer et où nos récits nous conduiront plus d'une fois : la Confrérie et VÉcude-France.
La première était située dans la rue d'Arvan (1). Elle appartenait à la Confrérie du Saint-Esprit, une curieuse institution de fraternité communale, sur laquelle on trouvera plus loin quelques détails. Comme la maison avait de vastes salles, le conseil général de la commune y tint ordinairement ses assemblées depuis Tannée 1580 jusqu'à sa suppression.
Dans la rue Grenette, on voit sur un portail les armes de la ville et le millésime de 1576. Cette maison était, en 1530, une auberge à l'enseigne de VÉcude-France. Elle appartenait à Thomas Vibert, qui la donna en hypothèque au Chapitre de la cathédrale, auquel il devait un capital de cent florins, sous la caution du notaire Louis Girollet. En 1567, les filles de celui-ci durent, selon la coutume des cautions, payer cette dette. Mais Vibert en avait laissé beau-
(1) Sur l'emplacement de la maison Garloz.
coup d'autres. Sa maison, qui tombait en ruine, fut mise en vente et acquise, le 30 janvier 1570, par la Confrérie du Saint-Esprit, de concert avec le conseil général de la ville, pour le prix de 1,060 florins. M^ de Lambert en prêta la moitié. Pour le reste, la Confrérie y employa la somme réservée pour le repas de la Pentecôte, qui n'eut pas lieu cette année-là. La maison fut rebâtie et servit de lieu de réunion au conseil de la Confrérie et au conseil des syndics, jusqu'à ce que la ville fût devenue, vers le milieu du siècle suivant, propriétaire de la maison des Flammes.
Quant aux églises, aux écoles et aux hôpitaux, nous en parlerons tout-à-l'heure. Le voyageur pauvre n'avait qu'à se présenter à la Miséricorde pour trouver le gîte et la nourriture. S'il avait de l'argent, il avait l'embarras du choix entre les nombreuses auberges qui, dans toutes les rues, balançaient sur sa tête leurs grandes enseignes peintes : au Bornelde-la-Pierre, la Tète-Noire et le Lion-d'Or; autour du Pointet-du-Bourg, YÉcu-de-France, la Croix-- Blanche et les Trois-Rois, dont l'enseigne pend encore aujourd'hui à sa tige de fer; à St- Antoine, le Bœuf, le Soleil-d'Or, l'Ange et le Griffon; au MoUard-d'Arvan, la Couronne-d'Or, Saint-Oeorges, etc. Partout il y avait lits nombreux, vastes écuries, amples approvisionnements , et même des vêtements tout prêts, pour réparer les accidents du voyage.
Pour les environs de St-Jean, disons seulement que les montagnes de Rochenoire et du Rocherai gardaient de plus larges lambeaux de vêtements,
brodés de pâturages, d'arbres et de vignes; mais que les plaines de Longefan et des Plans, appartenaient, en grande partie, à l'Arc et aux épines ; et laissons la parole à un voyageur du xvr siècle, Jacques Peletier, du Mans. Il était, dit Jacques Bertrand son ami (1), mathématicien, poète -et médecin. Chassé de Paris par la guerre civile, il s'était réfugié dans notre pays. Son poème sur la Savoie, imprimé à Annecy (2), prouve qu'il n'y trouva pas l'exil trop triste.
Peletier rêvait une réforme de l'orthographe française, et il a là-dessus deux livres adressés à Louis Meigret et imprimés à Lyon par Jean de Tournes, en 1555. Sa réforme, dont on va voir quelques échantillons, était assez bizarre, et il n'y a pas à regretter qu'elle n'ait pas été adoptée.
Le poète vint à Saint-Jean dans les premières années de l'épiscopat de M^ de Lambert, dont il fait un grand éloge, ainsi que des trois principaux personnages de la ville : le juge-mage Baptendier, le corrier Rapin et le médecin Bibal. Voici ce qu'il dit de la ville :
C'est Maurienne, où entre à un get d'arc Le trouble Arvan dedans le bruyant Arcq ; Vile posée au cueur de la Savoye Et à peu près au milieu de la voye De Chambery et du célèbre mont Qui la départ d'avecques le Piémont.
Meintz ornements font le lieu digne et noble, Prez, chams, vergers et liquoreus vignoble, Enrayonné par Tentredeus du val
(1^ Diva Virgo Charmensis, cap. v.
(2) Chez Jacques Bertrand, 1572.
D'un clair soleil qui au temps estival
Plus tost se montre et plus la nuit diflfere,
Qu'il ne feroit en un plein hémisphère ;
Bien qu'en hyver un peu soit retardé
Par le haut mont de l'Austre ( Orient ) regardé :
Alant autour la montagne pendante, Vous y voyez la campagne abondante, Et en tems deu, beuz, chèvres et brebiz. Que si du mont vons est longue la peine, Vous descendez en la vallée pleine.
Vous passag'ant au long des prez plaisans, Qui par trois fois se fauchent tous les ans. Là au travers et au long se conduisent Les ruisselets qui du fleuve s'épuisent : Dont le clair bruit vous fait si voulontiers Prendre repos souz les arbres fruitiers, Où vous cueillez la prune violette, La pomme douce, ou la guigne mollette.
Tout en son tems si bien entretenu.
Qu'un fruit failli, l'autre est desia venu. Par ces pourpris sont les herbes tendrettes, Pour meslier les salades aigrettes, Brief ce solage apporte sans grand coust Tout ce que veut Thonnesteté du goust.
A Tartichot il est si profitable.
Et au melon, friandises de table.
Que celui là de ces jardins génois Cederoit bien à l'air mauriennois.
Puis le safran, de rougeur jaunissante.
Et de saveur aus cueurs réjouissante, Y vient bien tel qu'un mont cilicien Lui cederoit son renom ancien.
La culture du safran, aujourd'hui abandonnée, était, au xvr siècle, très répandue en Maurienne, particulièrement à Saint-Jean et à Saint-Michel.
Les actes de l'époque y mentionnent de nombreuses safraneries.
Peletier n'a garde d'oublier les eaux de l'Echaillon, qu'il pense venir de la même source que celles de Salins, près de Moùtiers :
Encor' se voit la fontaine salée,
En Eschalon, sur l'Arcq, franche vallée :
Qui de Salins sa source doit tenir.
Et souz les rochz jusqu'en ce lieu venir.
Là les brebiz, qui la salure sentent,
Pour la sucer bien souvent se présentent ;
Mais TArcq, qui pend tousiours sur ce costé,
A le signal du sel tout presqu'osté.
L'Echaillon, de scala, échelle, parce que, dit M^' Billiet (1), on n'y arrivait autrefois que par un escalier taillé dans le roc, se compose d'une très étroite langue de terre, nue et inculte, serrée entre l'Arc et la montagne de Mont-André, et d'une gracieuse petite plaine, toute couverte de maisons de campagne, de champs, de vignes et de vergers. Ces deux parties communiquent par un chemin pris dans le rocher, et la seconde a eu de tout temps beaucoup à souffrir des incursions de la rivière ; les eaux thermales sont dans la première et elles appartiennent à la ville de Saint- Jean, quoique le territoire dépende de la commune d'Hermillon.
En 1344, la chavannerie (métairie) de l'Échaillon, depuis les bains jusqu'à la balme (rocher) de Villard- Clément, était un fief des comtes de Savoie, dont les tenanciers, tous du hameau de Mont-André,
(1) Chartes ^u diocèse de Maurienne, p. 197, note 3,
situé dans la montagne, firent une reconnaissance en faveur d'Amédée VI (1).
Aujourd'hui, comme au temps de Jacques Peletier, l'Arc môle ses eaux à celles de TEchaillon; mais nous ne savons si les brebis se présentent toujours pour sucer la salure. Malheureusement pour elles, si les baigneurs ne leur font pas grande concurrence, la source est enfermée dans une cage de bois, dont elles n'ont pas la clé. Il y a, en outre, depuis longtemps, de beaux et vastes projets, dont on parle régulièrement tous les quatre ans, ce qui, paraît-il, ne suffit pas pour la création d'un établissement thermal.
(1) Chartes du diocèse de Maurienne, p. 195.