CHAPITRE XX Les Ducs de Savoie et les Rois de France
Pendant le xvi* siècle, six princes partagèrent avec les évoques la souveraineté de la Terre commune : Philibert II, duc de Savoie, mort en 1504; Charles III, son frère, jusqu'en 1536, date de la conquête par François I*'; Henri II, de 1547 au traité de Câteau-Cambrésis, en 1559 ; Emmanuel- Philibert, mort en 1580; et Charles-Emmanuel, son fils, dit le Grand, non à cause de ses succès, car, en définitive, toutes ses guerres n'aboutirent qu'à l'échange de la Bresse et du Bugey contre le marquisat de Saluées, mais sans doute à cause de ses qualités remarquables et de son ambition plus remarquable encore.
Nous n'avons à relater ici que quelques faits locaux concernant ces princes.
Le 27 août 1489 (1), le duc Charles II revenait de Lyon où il s'était abouché avec le roi Charles VIII,
(1) Damé tire cette date de documents qui existaient de son temps dans les archives du Chapitre. Guichenon se trompe par conséquent en fixant la mort de ce prince au 13 mars 1489. Du reste, il se contredit manifestement luimême.
au sujet de la question déjà pendante du marquisat de Saluées, et où il avait été reçu chanoine d'honneur de l'église primaciale. Il fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie et, comme il avait sollicité du Chapitre de Maurienne la même distinction, il fut installé solennellement ce même jour, revêtit pour la circonstance l'habit de chanoine et prêta serment en cette qualité. De plus, voulant assurer cette dignité à ces successeurs, il promit de fonder une prébende de 3,000 florins de capital, dont ils seraient titulaires, mais dont, comme ils ne résideraient pas, le revenu de 150 florins serait employé à l'éducation des jeunes clercs. Cette fondation fut approuvée par une bulle du pape Innocent VIII, du 18 septembre de la même année 1489. Le prince étant mort Tannée suivante et ses deux premiers successeurs, Charles-Jean-Amédée et Philippe, surnommé Sans-Terre, n'ayant pu réaliser cette promesse, le premier à cause de son jeune âge, le second parce qu'il ne fit que passer sur le trône, les 3,000 florins ne furent versés par le trésorier de Savoie qu'ensuite d'une ordonnance de Philibert II, datée du 20 janvier 1500 (1).
Charles II n'avait-il songé, comme le suppose M. Angley, qu'à donner à l'antique Église de Maurienne une marque de considération et de respect? N'avait-il pas voulu en même temps attacher le Chapitre à ses intérêts et se ménager le moyen d'exercer une influence dans le choix des évêques ? Cette dernière supposition est bien naturelle, si l'on
(1) Damé, Chronique et notes manuscrites.
— 399 ^ considère Tintérêt considérable que le duc de Savoie avait dans cette élection.
Philippe avait aussi pris possession du canonicat le 29 avril 1496, en revenant du Dauphiné, dont il avait été gouverneur, et en se rendant en Piémont pour recueillir la succession de Charles-Jean- Amédée, son petit-neveu. Voici comment Damé raconte ce fait dans ses notes.
Leduc Philippe arriva à Saint-Jean le jeudi 29 avril 1496 (1), dans la soirée. L'évêque Etienne de Morel, qui était son compère, alla au-devant de lui en procession jusqu'à la Croix de TOrme, avec le clergé, la noblesse et le peuple. Là il fallut attendre deux heures. Quand enfin le prince fût arrivé, l'évoque lui donna à baiser les reliques de la sainte Croix, de la tète de saint Biaise et de la côte de saint Laurent; puis, pendant un quart d'heure, il lui adressa un discours plein de doctrine, que le prince écouta avec bonté. Alors le chœur entonna le Te Deimi, et la procession reprit le chemin de la cathédrale. Le long des rues on fit diverses représentations et, quand on fut arrivé à la porte de l'église, le duc demanda qu'on lui donnât l'habit de chœur ; mais comme il était tard, la cérémonie fut renvoyée au lendemain. Cependant, avant de se retirer au palais épiscopal, Philippe alla faire ses dévotions devant le maître-autel et il y répandit des larmes (2).
(1) Et non le 29 août, comme dit M. Angley, p. 260.
(2) Cumille applicuit, ipse R. D. Episcopus dédit illi osculari primo reliquias Sancte Crucis, caput 5' Blasii et costam S' Laurentiiy et ibidem per spatium quarti hore audivit certam moralitatem quam bénigne cum multa Episcopi doctrina excepit. Deinde chorus decantavit Te Deum usque
Le vendredi, il se rendit à la porte de l'église, accompagné de Tévôque et de douze chanoines et renouvela sa demande. On le revêtit du surplis et de la chape de drap d'or, on lui mit l'aumusse sur le bras gauche, et l'évéque, ayant récité les oraisons ordinaires, le prit par la main droite et Fintroduisit dans l'église, pendant que le chœur chantait le Te Deum. Quand il fut arrivé au maltre-autel, il s'agenouilla dévotement et, posant les deux mains sur l'autel, il prêta le serment suivant que les chanoines ont l'habitude de prêter :
Moi Philippe, duc de Savoie, je déclare que moi et mes successeurs les ducs de Savoie devons être chanoines de cette sainte et insigne Église de Maurienne , que je lui serai fidèle désormais et que je défendrai et sauvegarderai de tout mon pouvoir le trésor et les choses, biens, droits , honneurs, libertés et propriétés que cette Église possède et pourra posséder à l'avenir. Je ne soustrairai ni n'usurperai rien de ces biens ou libertés, ni ne conseillerai ou permettrai à personne d'en rien soustraire ou usurper. Ainsi Dieu me soit en aide , et saint Jean- Baptiste dont je tiens des deux mains et embrasse Tautel.
Les témoins de l'acte de prise de possession furent Aimon de La Palud, seigneur de Varembon, maréchal de Savoie ; Jacques de Miolans, comte de Montmayeur; Amédée de Viry ; et Jacques de Ghaband, seigneur de Varey.
ad ecclesiam et veniendo fuerunt fdcte diverse historié per carrerias, et cum fuit ante ecclesiam petiit sibi dari et requisivii habitum ecclesie, et quia hora erat tarda fuit remissum ad diem crastinam, fecitque devotionem suam ante magnum altare flendo et inde reversus est ad palatium.
Philibert II fut installé avec le môme cérémonial le 20 janvier 1500. Il revenait de Grenoble et de Lyon, où il avait accompagné le roi Louis XII de retour de son expédition d'Italie. Ce prince acquit un nouveau titre sur la Terre épiscopale. Par patentes du 15 octobre 1503, datées d'Anvers, l'empereur Maximilien lui céda l'hommage que l'évoque de Maurienne lui devait comme feudataire de l'empire (1). Ainsi le duc de Savoie devint suzerain de l'évoque de Maurienne.
L'installation de Charles III, dont le chanoine Damé n'indique pas la date, a dû avoir lieu au mois de mars 1506, lorsque ce prince, ayant succédé à son frère, alla faire son entrée solennelle à Turin.
Il eut, comme M^ de Gorrevod, à réprimer les exactions de ses juges et métraux. Ce n'est pas que les chartes de franchises et libertés manquassent à ses sujets delà châtellenie de Maurienne; mais elles étaient conçues en termes assez élastiques pour laisser des interstices par lesquels les rongeurs se glissaient. Aux états-généraux tenus à Ghambéry le 19 février 1528, les syndics et communautés de la châtellenie représentèrent que, malgré les doléances qui avaient été faites dans les états-généraux précédents et les chartes obtenues, ils étaient « molestés journellement et indeuement par la multiplication des sergents, mestraulx et mestrallons qui se disent subalternes des dits mestraulx. »
Les communes demandaient que, conformément aux statuts de Savoie : 1" il n'y eut qu'un sergent
(1) GUIGHENON, t. II, p. 186.
général au pays de Maurienne ; 2* que le sergent et le châtelain fussent changés tous les trois ans, les métraux et leurs mestrallons tous les ans; 3* que les uns et les autres ne pussent c retourner aux dicts offices ny aultres de dix ans après estre passé et fini le dict temps. » Le duc accorda toutes ces demandes par lettres-patentes datées de Ghambéry le 19 avril de la même année 1528 (1).
Nous devons entrer dans quelques détails sur ces états-généraux de 1528, dont nos historiens ne parlent presque pas. Mais auparavant rappelons au lecteur ce qu'étaient ces assemblées de la nation.
Convoqués par une proclamation solennelle du duc régnant, dit Grillet (2), les États étaient' composés des prélats, pour le clergé ; des barons militaires, des gouverneurs, baillis, châtelains et bannerets, pour la noblesse; et des syndics de toutes les communes de Savoie, de Bresse, du Bugey et de la Val-d'Aoste, pour le tiersétat. Après que l'assemblée avait accordé et réparti les subsides demandés par le souverain, elle dressait ses cahiers, dans lesquels elle demandait la réforme des abus criants (3), la confirmation des franchises et libertés des villes et bourgs du duché, et la rédaction de nouvelles lois sur ce que Ton croyait être le plus avantageux à la patrie. Ces demandes étaient soumises à Texamen du conseil ducal qui, au nom du prince, faisait une réponse particulière à chaque article; on les convertissait ensuite en loi, par un édit publié au nom du duc, et alors l'assemblée était dissoute.
(1) Chartes du diocèse de Maurienne, p. 323.
(2) Dictionnaire historique, etc., t. I, p. 355.
(3) Voir doléances présentées par les communes de la Maurienne dans les États de 1496. — Travaux de la Société d'histoire et d'archéologie, t. I, p. 361.
Aj outons que souvent les communes adj oignaient quelques conseillers à leurs syndics et que souvent aussi la réforme des abus signalés par les États dut précéder le vote des subsides réclamé» par le prince.
Les assemblées des États-Généraux furent fréquentes sous le règne du duc Charles III ; les principales sont celles de 1513, à Annecy; de 1522, à Moûtiers ; et de 1528, à Ghambéry. François I" les convoqua en 1536 et en 1546.
Emmanuel-Philibert, malgré son antipathie pour cette forme de représentation nationale, fut contraint d'assembler les États à Ghambéry, peu de temps après sa rentrée dans ses États. Le trésor était vide, les populations appauvries parla guerre ; tout était à organiser : l'administration, l'armée, la défense du pays, et il n'y avait pas d'autre moyen légal de se procurer des ressources. Les lettres de convocation sont datées de Nice, le 14 juillet 1560. L'objet de l'assemblée est <t tant pour donner ordre aux afifaires du pays, selon l'exigence d'iceulx, que pour satisfaire à l'intention et volonté qu'ils ont de nous faire quelque don gratuit, comme aussi pour trouver moyen de pouvoir suppléer aux charges que pour nostre service et le bien public nous
convient supporter journellement et de imposer
sur l'universel des dicts pays somme de deniers qu'ils verront estre à faire, en soullageant tousjours nostre peuple le plus qu'il sera possible, et l'imposition faicte des dicts deniers, les pouvoir faire lever et cueillir à moindres frais que faire se pourra. »
Ce fut la dernière fois que les députés des trois ordres se réunirent en assemblée générale, Emma* nuel-Philibert préféra soumettre les deiiiandes de subsides au vote des Conseils généraux des com- •muneSj que leur isolement rendait moins redou* tables au pouvoir ducal et qui, d^ailleurs, étaient trop flattés de cet accroissement d'importance pour résister aux volontés du souverain. En i5G7, le duc fit don à Pierre Maillard, baron du Bochet et gouverneur de la Savoie, de la somme de deux mille écus de trois livres ducales, à prendre sur ce que les trésoriers de Savoie restaient k devoir au trésor pour les sommes perçues pendant roccupation française, « à la charge qu'il prendroit consentement du dict don des villes de Ghambéry, Annessi, Saint-Jean de Maurienne et Mostiers. » Le Conseil général de Saint-Jean donna son consentement par une délibération du 14 jan%der 1568. Revenons aux États-Généraux de 1528* La requête qu'ils adressèrent au duc porte ce titre (1) : « Cbappitres présentez a nostre très redoublé seigneur monseigneur le duc de Savoye par les troys estats de ses pays de deçà les monts ses très humbles ettrès obéissants subjects et serviteurs assemblé en ceste ville de Ghambery le XIX* de février mil V'XXVIII très humblement luy suppliant comme ceulx qui désirent vivre et mourir en nostre saincte foy catholicque et densuyvre les commandements de saincte esglise ainsiquils ont accoustumé iceulx leur octroyer et concéder pour obvyer a toutes nouvelles sectes et hérésies de
(i) Archivés dû la commune de Saiol-Michch
Luther et de ses suyvants, adhérants et disciples dont Ion veoitla crestienté si troublée, ce que mon dict seigneur leur accorde selon la responce faicte au bout dun chascung chappitre. » Ces réponses sont signées Vidliet.
Voici donc les ordonnances rendues par Charles III, à la requête des États:
1** Défense à toutes gemtmif gentilko7n7nes que aultres masles et femelles quils naient a parler publicquement ny en privé en faveur de Leuther, de ses suyvants, disciples et adhérants ny de leurs escriptSy sectes, hérésies et faulces opinions en tout ny en partie ny icelles maintenir et prêcher. Pour la première fois, trois jours de prison a pain et a Veau et au bout de trois jours de trois bouts de corde; pour la seconde fois, s'ils retombent en persévérant comme obstinés en ce erreur qu'ils soyent apprès leurs procès faicts bruslés combine hereticques,
2" Défenses sous les mêmes peines de disputer publicquement ny en privé de n^stre saincte foy catholtcque ny de la puissance de nostre mère saincte Esglise pour maintenir la dicte secte de Leuther ny aultres sectes et hérésies prohibées et reprouvées de la dicte saincte esglise,
3" Tous estrangiers qui en parleront seront gracieusement admonestés eulœ en desporter et taire, sous les mêmes peines.
4^ Seront réputés hérétiques ceux qui, ayant des livres de Luther ou de ses adhérants, ne les auront pas brûlés ou livrés au bailli ou au châtelain pour estre bruslés et annihilés , dans deux jours après la publication des ordonnances.
S** Les hostês^ faver'niers et tous aultres qui entendront des propos hérétiques, les révéleront à rofficierdu lieu, souspeine de trois jours de prison
et de t7'0^s estrapades de corde.
& Les châtelains et officiers qui ne puniront pas les hérétiques seront privés de leurs charges et recevront tt^oys estr^apades de corde.
T Tous les sujets se tiendront prêts à prendre les armes et à donner main-forte à la justice contre les hérétiques.
8' Messieurs de F es ff lise, nobles et aultres se dévoueront entièrement pour la defe/tssion de nostre foy sans e&pargner leurs personnes et bieiis. St à ce iis se so7it offert tn^stous,
9* Pour entretenir et nourir le peuple en toute fermeté, ferveur et dévotion, le duc ordonne au clergé commectre \ncaireset aultres qui soient si gens de bien et qualiffiés, qui saichent prêcher nostre saincte foy catholicque et les commandements de la loy divine et de saincte es ff lise prificipalgment toutes les di?nenches.
Ceux qui trouveront ces mesures par trop draconiennes etinquisitoriales,estiment-ilsqu'ileùtété préférable de voir en Savoie, pressée entre la Suisse et le Dauphiné, laguerre civile et les échafauds, les flots de sang et les monceaux de ruines qui couvrirent l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande et la France, pour le seul profit de donner les terres de rÉglise aux barons et des femmes aux moines défroqués ?
Les douze articles qui suivent ordonnent la réforme de divers abus. On fera bonne et briève justice, esgalle aussi bien pour les pouin*es que pour les riches.
On réprimera, selon] les statuts, le luxe tant des laïcs que des prêtres. On surveillera les étrangers qui, ayant obtenu des abbayes, prieurés ou autres bénéfices, les laissent tomber en ruines et n'acquittent pas les fondations. Les ecclésiastiques et les laïcs ne pourront plus prêter qu'au cinq pour cent, Auœ constitutions d offices, expéditions et accensements d'iceucc seront préférés gens discrets et de conscience qui n' oppressent point le peuple, comment plusieurs qui prennent les accensements si hault qui ne se peuvent salver sans piller et mal trecter les pouvres subjects, de quoi/ ^^^ ^^ sentent grevés. Nul ne pourra tenir deux offices, comme de commissaire des extentes et de châtelain dans le même mandement. On ne pourra acheter les actions et querelles d' autrui ; celui qui aura acheté un fief devra le louer dans le terme d'un an. On surveillera les sommeillers, poU lailliers, bouchers et pourvoyeurs. Il n'y aura qu'un ou deux sergents généraux par] mandement et on mettra ordre à ung tas d'eœacteurs et commissaires qui font des pilleries et extorsions. Les clavaires et recouvreurs ne feront payer que les actes qui seront signés et scellés. Les censiers et recouvreurs de redevances en blé les percevront dans le terme d'un an, après lequel ils ne pourront plus les estimer qu'au prix de l'époque du paiement. Les ecclésiastiques incarcérés seront remis àj^l'évêque, à moins qu'ils n'aient été arrêtés powr /a secte luthérienne. Le 22* article est une confirmation des jurisdictions, prérogatives, préhéminences , libertés, franchises et autres pacts, transactions et coustu7nes du clergé, de la noblesse et des communes.
~ 408 — Le Parlement de Ghambêry, institué par François I", maintint énergiquement les ordonnances contre les hérétiques, prises dans les États-Oénéraux de 1528. « Mais, malgré sa vigilance, dit M. Burnier (1), l'hérésie se glissa à Ghaml)ér\^ non seulement parmi les laïques, mais encore dans les rangs du clergé. La Maurienne surtout devint un foyer de propagande protestante. » Farel paraît y être venu après son expulsion de Genève en 1538; car, dit le même auteur, on montre encore à Montbéreuger la maison qu'il habitait. Il paraît qu'il fit des prosélytes dans la commune du GhâteL Le Parlement s'en émut. Voici à ce sujet un passage de la Pratique ecclésiasiîque da iSthmi de Sat^oie (2).
Nous trouvons un arrêt de la Cour du 13 décembre 1541, par lequel il fut enjoint îi Tévèque de M au rie nue j ou son vicaire, à peine de réduction do son temporel de faire prêcher par des bons et dignes prèclicurs eu la paroisse de Notre-Dame de Châtel Montbéreiigerj par de bonnes et salutaires exhortations, instruire et confirmer le peuple en la foi catholique, extirper les erreurs et fausses doctrines déjà formées et imprimées dans Tesprit des enfants imbus d'une méchante et dî aboli que oraison qu'ils appelaient le Pater des Italiens et autres illusions pernicieuses et vaines crédulités de synagogue procédantes par fausse déportation et prédication du peuple, et d'en certifier la Cour dans deux mois.
Ici se place un épisode que M, Burnier raconte ainsi (3) :
(1) Histoire du Sénat de Savoie, t. I, p. 197, (3) Chap. II, § 5, 4« page.
(3) lJ)id., p. 198.
Quelques années après, ce fut bien pis encore : un homme revêtu du caractère sacerdotal osa prêcher la Réforme dans la cathédrale de Saint-Jean de Maurienne, en présence de tout le clergé. Voici dans quelles circonstances cet événement eut lieu
En 1549,1e Chapitre avait choisi pour prêcher le Carême un orateur en renom, Raphaël Bourdeille. Ce prêtre, interdit à Turin en 1543, pour ses tendances hérétiques, avait, ce semble, donné depuis des gages sérieux de dévouement à l'Église, puisqu'on le chargeait de raffermir le peuple dans la foi en une province où la propagande protestante se montrait si active. Arrivé à Saint- Jean, Bourdeille sentit renaître toutes ses anciennes théories sur la grâce, sur la justification par la foi et sur les sacrements. Ce fut un grand scandale et un étonnement universel, quand on vit un simple prêtre, bravant la rigueur des édîts, venir proclamer, du haut de la chaire et en présence du clergé catholique, la doctrine enseignée par Calvin. Bourdeille fut jeté dans les prisons épiscopales, où une instruction commença immédiatement contre lui. Le Chapitre voulait un exemple sévère ; aussi fit-il des instances pressantes auprès du Parlement de Chambéry pour obtenir la condamnation du prêtre infidèle. La Cour délégua maître Jean Poille, conseiller, pour procéder à des informations contre Bburdeille ; Jean Poille déposa son rapport le 3 mai 1549. Il s'agissait d'un prêtre accusé d'hérésie simple, non compliquée d'excitation à la révolte, et, par conséquent, le tribunal ecclésiastique pouvait seul connaître de ce crime. Aussi par son arrêt -du pénultième juillet 1549, la Cour « renvoie le dit Bourdeille par-devant l'évêque de Maurienne ou son vicaire, pour lui être fait et parfait son procès, en l'assistance de rinquisiteur de la foi et d'un des conseillers de céans, et enjoint au dit vicaire de certifier la Cour dans trois semaines de ce qui aura été fait- »
Le chanoine Angley se trompe quand il dit que le
Parlement français condamna Bourdeille : il ne fit que proclamer son incompétence et renvoya le prévenu devant ses juges naturels. Peut-être ce malheureux y gagna-t-il de ne pas expier son audace sur le bûcher, car la sentence du tribunal ecclésiastique ne le condamna qu'à être dégradé et brûlé en effigie. Ce jugement fut exécuté à Saint-Jean de Maurienne, le jour du jeudi-saint (1550), sur la place de la cathédrale, et en présence d'une foule immense. Ce fut Pierre Meynard qui fit la cérémonie de la dégradation. Bourdeille fut ensuite reconduit en prison, et on brûla son effigie.
M, Burnier a raison de dire que Bourdeille gagna à être jugé par le tribunal ecclésiastique; car, à cette même époque, le Parlement de Chambéry condamnait des hérétiques à être brûlés vifs (1). On en compta neuf exécutés dans la capitale de la Savoie de 1550 à 1555 ; plusieurs furent étranglés avant d'être jetés au feu.
Au sujet de ces exécutions, conformes aux décrets des États-Généraux de 1528, nous nous bornons à faire observer trois choses : 1" que le Chapitre de Saint-Jean n'exécuta que sur une image de papier la condamnation portée par les États ; 2° que Thérésie se compliquait ordinairement de complot contre Tautorité et la paix publiques ; 3" que les protestants de Genève et de Berne, qui mirent tout en œuvre pour sauver les condamnés de Chambéry . et qui poussèrent ensuite de si hauts cris d'indignation, se réservaient le droit, non seulement d'étrangler et de brûler les catholiques , mais de
(1) Ibid., p. 201.
les pétrir dans la fameuse baratte de fer (1) et de se traiter entre eux comme de simples catholiques.
Quant à l'erreur commise par M. Angley relativement à Tarrêt du Parlement contre Bourdeille, il Ta puisée dans la Chronique de Jacques Damé, qui n'a pas toujours toute la précision et l'exactitude désirables. M. Angley ajoute que le Chapitre dépensa quatre cents florins pour obtenir cet arrêt.
Le jugement définitif doit donc avoir été rendu par le juge temporel de Tévôché. Malheureusement, de toutes les archives de ce tribunal, il ne reste pas une feuille.
François V% s'étant emparé de la Savoie, profita de son voyage en Italie en 1537, pour se faire recevoir chanoine de Saint-Jean, avec le cérémonial accoutumé pour les ducs de Savoie. Henri II fit de même le 7 août 1548. Il* arriva à Saint- Jean à neuf heures du matin , accompagné des cardinaux de Guise, de Ghâtillon et de Ferrare, du légat du pape, du duc de Nemours et du duc d'Aumale, gouverneur de la Savoie. Le clergé et le peuple, ayant à leur tête l'évêque Pierre Meynard, le reçurent en grande pompe (2) et, à la requête du Chapitre, il promit de respecter les immunités, franchises et libertés de l'Église, et de la garantir de toute oppression, de toutes tailles et contributions. L'acte fut dressé par le notaire Choudin, secrétaire du Chapitre, en présence d'Hippolyte et de Pierre de Collo,
(1) Voir les Mémoires de l'Estoile , grand audiencier de France.
(2) Voir les détails de la réception dans M. Angley, p. 290.
de François Bonnivard, vicaire général et officiai du diocèse, et de Jean de Piro.
Emmanuel-Philibert fut installé au mois d'août 1564 (1) et Charles-Emmanuel P le 9 octobre 1581, lorsqu'il vint en Savoie pour surveiller les préparatifs de la guerre qu'il voulait faire à Genève et à laquelle l'opposition de la France le força de renoncer.
Emmanuel-Philibert s*arr^ta encore à Saint-Jeau en 1574, quand il accompagna de Venise à Lyon le roi Henri III, qui avait quitté la Pologne pour succédera Charles IX, son frère; et, au mois d'octobre 1576, lorsqu'il conduisit à Chambéry son fils, Gharles-EmmanueL Les registres de la ville contiennent diverses réclamations pour logements et fournitures de bois, de chandelles, de paille et de denrées faites aux gens de sa suite dans ces deux circonstances. Entre autres choses, on fit venir des truites et de la glace des Arves ; la ville paya, sauf à se faire rembourser par le trésor dacaL De plus, les communes avaient fait aux princes un don en argent. Nous l'apprenons par une lettre de M^"" de Lambert aux syndics de la Terre épiscopale, en date du 2 août 1576, ainsi conçue : Mes amis,
Au sujet de la resolution qu^avez prinse do faire quelque présent à monseignenr le prince et aa seigneur Amedeo (2) jusques à la somme de trois-cent-cinquante
(1) Angley donne la date dn 18 juin ; Damé, celle du mois d*août, au retour du prince do î^é^ïi YOyiige h Lyon, où il avaU eu une entrevue avec Charles IX et Marie de Médicis.
(2) Amédée de Savoie, marquis de Satrit-Rambert> fils naturel d'Emmanuel-Philibert,
escus, a esté advisé que trois cents escus pouront souffire, scavoir est deux cents escus au dict seigneur prince et cent au dict seigneur Amedeo, que revient à cinquante escus le lot du ressort des terres de Tevesché, pour ce que Saint-André et Argentine font ung lot oultre celluy de la cité et les aultres quatre contribuables. Par quoy ne ferez faulte au X* de ce mois, actendue la venue si prochaine, estre icy avec vostre dicte quotte.
Emmanuel-Philibert était un grand chasseur, et il parait qu'il préférait à l'arquebuse les oiseaux de proie dressés selon la manière antique. Voici ce que nous lisons dans une délibération du mercredi 17 avril 1560 :
Les scindics ont remonstré que, par raison des lettres patentes de monseigneur, seront mandé garder et faire garder les ayres des ouyseaulx de chasse comme faulcons, espreviers et aultres, et mandé à tous scindics et officiers icelles faire garder, pour la garde desquels convient frayer et garder. Et pour ce qu'ils seroient trouvé ayres en la paroisse d'Albiez-le-Jeune, sur quoy auroit esté faict commandement es scindics du dict lieu icelles garder et entretenir, lesquels scindics remonstrent y voloir contribuer pour leur quotte partie, attendu qu'il s'agist du cas de Son Altesse, veu aussi qu'ils contribuent aux frais et charges que convient faire pour Son Altesse en la dicte cité à tant par teste, que où et quand la dicte cité ne contribuera en cest endroict avec eulx ils ne contribueront aux charges que surviendront à Tadvenir en icelle cité. Sur quoy a esté résolu et accordé par et entre les susnommés conseillers que la présente cité contribuera en ce que dessus py^o quota,
Charles-Emmanuel fut le dernier prince de IRavoie inscrit dans le Chapitre de Saint-Jean. Ce que nous avons à dire de lui appartient au chapitre des guerres. Nos archives possèdent la lettre suivante
qu'il écrivit peu de jours avant d'entreprendre sa fameuse expédition de Provence, résolue sur les pressantes sollicitations des Provençaux :
A nos chers bien amés et féaulx subjects et habitants de nostre cité de Saint-Jehan de Maurïenne. Le Duc de Savoye.
Chers bien amés et féaulx. Puisque Tune des principales choses que nous avons tousiour heu devant les yeux dès le commencement de nostre règne iusque à cest heure a esté le service de Dieu, l'extirpation de l'hérésie, l'aiant monstre en touttes les occasions qui se sont présentés, tachant de déraciner les mauvaises plantes qu'estoint en nos estats imbues d'un tel venin, gardant aussi que de tant de costés qui les bornent ne s'espandit une si mauvaise et dangereuse semence comme ceste cy, et outre ce avons de tout nostre pouvoir cherché tous les moyens à nous possibles pour tenir une secte si pernitieuse esloignée le plus qu'il se pouvoit de nos dicts estats, connaissant fort clairement que nous conduisant de ceste façon servant Dieu c'estoit vrayement régner, et que aultrement c'estoit avec nostre ame perdre nos dicts estats. Le marquisat de Saluces, la guerre contre les Bernois et ceux de Genève, et ceste cy contre les hérétiques nos voisins de ce costé de deçà monstrent assez le zèle qu'avons en si juste cause, ne regardant desplaire aux plus grands potentats. Aussi quand on pensoit d'englotir ces estats Dieu qui est juste a faict aparoir ces miracles, et parce qu'il faut remédier à la teste pour bien guérir ce mal là, Sa Sainteté nous feist entendre par son nonce résidant près de nous comme auafci a faict la Majesté catolique du Roy nostre beau père par le retour du sieur de Leyn qu'ils appreuvoint et treuvoint bon que du cousté plus voisin du Daulfiné et de la Provence nous feissions ce qu'en plusieurs autres
endroicts de la France se faict en faveur de la religion catolicque, nous aidant et assistant Sa dicte Majesté à ces fins de ses moyens, et nous estimons très heureus d'estre employés en une si saincte expédition qui ne tend qu'à l'augmentation de la foy Catolicque Romaine, repos du royaume de France et de nos dicts estats, et nous acheminant présentement du cousté dé Provence là où nous sommes appelles de trois estats comme vous aurez desja sceu, en espérance aidant Dieu d'y réduire les affaires bientost en bon estre, nous n'avons pas vouUu partir sans vous faire ceste pour vous prier qu'en ceste nostre absence vous nous gardiez et conserviez l'aflfection et fidélité que nous avez tousiours portée, et laquelle spécialement nous avez demonstrée Tannée passée (1) et dont nous restons tant obligés que le temps n'effacera jamais la mémoire que nous en voulons avoir pour le vous tesmoigner parles effects aux occasions qui se présenteront pour vostre bien et solagement. Nous laissons l'infante (2) qu'aura seing de tout ce qui peult 'concerner vostre conservation et repos, ayant sur ce aussi commandé nostre intention à Don Amedeo nostre lieutenant gênerai delà les monts. Nous ne serons pas si loing que s'il vous arrivoit quelque trouble, que Dieu ne veuille, nous ne allions toultes choses laissés incontinent vers vous pour y exposer nostre propre vie comme avons faict ci-devant. A tant Dieu vous ait en sa saincte et digne garde.
De Nice le 12 octobre 1590.