CHAPITRE XIX Les Évoques. — Pierre de Lambert
Pierre de Lambert naquit à Ghambéry, de Philibert de Lambert, receveur général à la Chambre des Comptes de Savoie et de damoiselle Philippine Lotier. Devenu chanoine de Genève, il fut chassé de cette ville en 1535 avec l'évêque, Philibert de La Beaume, et pourvu du doyenné de la Sainte-Chapelle de Ghambéry. C'est là que l'acte de résignation du cardinal de Ferrare, obligé enfin de se conformer aux décrets du concile de Trente, alla le chercher, le 21 novembre 1567, prour le placer à la tète du diocèse de Maurienne.
Son sacre dut avoir lieu à Ghambéry au mois de mai de Tannée suivante; car une délibération du conseil général de Saint-Jean, en date du dimanche 23 de ce mois, porte que la ville paiera sa part des mille florins dus au nouvel évoque pour les frais de sa consécration ; cette part fut de soixante-dix florins. Mais il ne j)ut se rendre à Saint- Jean qu'au mois de septembre 1569. Une délibération du 17 juillet porte, en effet, ce qui suit : « Ont remonstré au conseil général M* Claude Michaelis, docteur es droicts, scindic des nobles, Jean Rossât et Jac-
ques Villar^ scindics des bourgeois^ leur estre venu à notice comme de prochain monseigneur et reverendissime de Lambert, evesque de Maurienne, doibt arriver et faire son entrée en ceste cité, et que pour le debvoir, honneur et obéissance que luy est deub comme estant nostre souverain prélat et pasteur, est requis faire venue, comme est accoustumée faire aux précédents reverendissimes evesques, et mieulx s'il est possible, attendu le bon traictenient, solaigement et voloir qu'il a monstre et continue faire envers ses subjects. » Le conseil nomme une commission, composée des syndics, de noble Gueur, avocat, on, à son défaut, de Jacques de Collo, et de six bourgeois. Le 4 septembre il vote une taille pour les frais de la réception.
On voit que le bon évoque n'avait pas attendu son arrvée à Sainî-Jean pour prendre possession de son siège, et qu'il y avait vite conquis toutes les sympathies. Le tiers -état lui en donna une preuve naive le 29 avril 1570, a A esté résolu, dît une délibération^ faire présent, de la part des bourgeois et tiers-estat de la cite au seigneur reverendissime le jour de la célébration de sa messe, tant en venaison que gibier des plus excellents et exquis que Ton pourra trouver, jusques environ la somme de dix à doze escus, et prendront et emprumpteront les modernes scindics des dicts bourgeois, pour fournir à Tachept du dict présent et don^ des deniers de la taille dernièrement faicte, *
M^' de Lambert commença la visite de son diocèse dès le 22 juillet 1570 et la poursuivit jusqu'au 29 septembre. Alors, dit-il dans un procès- verbal
faità Montdenis, le froid étant déjà très vif dans les paroisses de la montagne, il fut forcé de l'interrompre. Il la reprit le 26 mai de l'année suivante et la termina le 26 novembre par la visite de l'église Notre-Dame à Saint-Jean.
Le volume des procès-verbaux donne la liste des personnes de sa suite. Ce sont : le P. François Ad Boves, de l'ordre de Saint-François, prédicateur de l'évêque ; François de La Grose, vicaire général ; deux chapelains ; un prêtre porte-crosse ; noble Jean- François de Ghabert, maître d'hôtel; noble Philibert de Ghabert, secrétaire; nobles Gaspard Salière d'Arves et François Sébastien , valets de chambre, et quelques autres domestiques et familiers.
Les frais de la visite, avons-nous dit, étaient à la charge de la paroisse; nous pouvons nous rendre compte de leur importance par une note de Pierre Salière d'Arves sur la visite que M«' Philibert Milliet fit dans les Arves en 1592.
Il arriva à la Tour le lundi 1" juin, vers le soir. Gomme il allait d'abord visiter Saint-Sorlin, les frais du soupe furent au compte de cette paroisse. Voici la note du métrai :
« Goster de celluy qui apporta le bagage de monseigneur de Villarembert à la Tour, cinq sols.
« Soupper de mon dict seigneur et ceulx de la première table, scavoyr : vin claret, 2 flaccons et ung pot ; vin roge, 1 pot, 8 sols ; 1 perdrix, 18 sols ; 4 pollatons, 16 sols; 3 livres èaccon ; 2 artichaux, 8 sols; 1 cytron; 2 orenges; amandes; capercs (fromage de chèvre) ; dragées et confitures.
€ A la seconde table : pain gruaz pour les mula-
tiers et lacquaîx, 6 livres; vin claret, 1 flaccon, 15 sols ; vin rouge, 6 pots, 3 florins.
€ A la troysiesme table des soldats de Saint- Sorlin qui feront la garde : pain gruaz, 8 livres; vin roge, 3 pichelettes, 5 florins.
€ Collation de M. le Vicaire et autres : vin claret, 1 pot; chandoilles, 1 livre.
€ Pour les chevaux : aveyne, 2 quartes. >
Le lendemain, l'évêque partit pour Saint-Sorlin et le métrai délivra au syndic : 2 flacons de vin clairet, un jambon et 2 pigeons. Il note 2 florins 6 sols pour le déjeuné des serviteurs et 5 sols donnés à un messager qui avait apporté une lettre.
Le compte de Saint-Jean d'Arves est plus long. Le 1" juin, le métrai a fourni 6 livres et demi de pain gruaz et 1 pot de vin rouge^ pour le dîner des syndics ; 7 livres et demi de pain gruaz et 3 pots de vin, pour leur soupe et celui des soldats qui sont allés au-devant de Tévêque.
« 2 juin, pour le diner des syndics, ung pot de vin claret; aux soldats d'Arve estant retournés d'accompagner monseigneur et attendant son retour en Arve, pour leur diner, 13 livres et demi pain de seigle et 4 pots de vin roge.
€ Le mesme jour, estant mon dict seigneur arrivé de Saint-Sorlin à Saint-Jehan d'Arve, livré aux dicts scindics : 24 peings blans de froment, desquels en avoyt douze de bouche et douze de service; pour le soupper des scindics, un pein gruaz et un pot vin rouge ; pour apprester le soupper de mon dict seigneur : 8 pingeons, 2 onces poyvre pillé, 2 onces gingembre pillé, 3 quarts
d'once canelle pillé , 1 citron , 2 orenges , caperês . amandres, espars (1) à troys soûls ; àsoupper, pour la première table, 4 pots vin claret, 2 pots vin roge ; item à la seconde table, 7 CBuchons vin claret et 2 pots vin rouge.
« 3 juin. Pour mettre cuire la teste de porceau et jambette, 3 pots vin rouge; pour M' Annibal^ 1 pot vin claret; pour le dejung de monsieur le vicaire et autres, 1 pot vin claret; pour le dejung de certains conseillers d'Arves et M* Gravier, 1 pot vin claret et 1 pot vin rouge. »
Voici le menu du dîner à la première table : une tête de cochon, deux douzaines de pains blancs, huit poulets, deux douzaines d'œufs, un saucisson, des dates, des fromages de chèvre, deux oranges et un citron; on y but cinq pots de vin. Pour la seconde table, la note ne porte que six pots de vin. Au souper, Pierre Salière d'Arves n'a fourni à la première table qu'une douzaine d'œufs, un artichaut, des fromages, deux oranges et du vin ; et à la seconde, que du pain et du vin.
M^ Milliet passa encore la journée du 4 à Saint- Jean d'Arves. On servit à sa table, au compte des syndics, à dîner, six grives et du riz, à souper des artichauts; le dessert comme les deux jours précédents. Il y eut aussi les tables des soldats, des syndics et conseillers, mais on ne porte en note que le vin clairet et le vin rouge.
Dans une note supplémentaire, le métrai confesse qu'il a oublié les salades, les chandelles, le lait, le sel, la saraziaz, trois verres cassés et un plat fendu.
(1) Épices.
Nous avons dit ce qu*êtaient les visites pastorales à cette époque. Dans la dernière des paroisses comme dans son palais de Saint-Jean, Pierre de Lambert ouvrait son cœur et sa bourse à tous ceux qui avaient besoin d'y puiser. Les syndics s'adressaient à lui dans leurs embarras et il se chargeait volontiers de négociations auprès du Sénat et du duc de Savoie, faisant, s'il était nécessaire, le voyage de Ghambéry ou de Turin. En 1583, il fit annuler une réquisition que César Piston, commissaire de la gabelle, avait adressée à toutes les communes d'avoir à fournir des bêtes pour le transport du sel, qui était à la charge de F entrepreneur. Ses conseils, que Ton savait toujours éclairés et impartiaux, étaient suivis religieusement. Il n'y a que deux points où il ne put se faire entendre, c'est à propos des procès entre la noblesse et le tiers-état de Saint- Jean, et de Taumône du Carême.
Malgré sa bonté, il ne sacrifiait pas les droits de son siège, qui avaient été fort entamés- En 1570, il fit une transaction avec les habitants d'Argentine sur la dîme du vin et du hlé. La môme année, son procureur fiscal poursuivit devant le juge temporel les communautés de Jarrier, Saint- Pancrace et Fontcouverte, qui contestaient à Tévêque le droit de percevoir deux quartes de blé par sétorée sur toutes les terres non chargées d'autres dimes. Les communes furent condamnées. Fontcouverte fit appel au Sénat qui, par arrêt du 3 juillet 1582, coufirma la sentence du premier juge (1).
(1) Archives de révôché.
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En 1582, il obtint de la Chambre des Comptes un arrêt qui reconnaissait à Tévêque de Maurienne le droit de percevoir douze éminées de sel et soixante florins d'argent sur la gabelle du sel à Saint-Jean.
Beaucoup de reconnaissances de dîmes et de redevances en nature, négligées depuis longtemps, furent renouvelées à cette époque, sur les poursuites du procureur fiscal. Pour les arrérages, M«' de Lambert transigeait facilement. En 1574, il obtint un arrêt du Sénat prescrivant à tous les notaires de lui délivrer des extraits des testaments et autres actes contenant des legs et donations en sa faveur ou en celle de ses prédécesseurs. C'est que, outre le devoir qui incombe à tout administrateur de conserver les biens dont il a la charge, ces revenus étaient plus la propriété des pauvres que celle de l'évêque, dans la bourse et les greniers duquel ils ne faisaient guère que passer. Nous voulons surtout parler ici de l'aumône du carême, une des plus lourdes charges de l'évêché et des plus curieuses institutions de cette époque.
€ Une obscurité profonde plane sur l'origine de la fondation de cette aumône, dit M. Florimond Truchet dans un Mémoire auquel nous empruntons une partie de ce récit (1). Le document le plus ancien dont nous ayons connaissance est un compte
(1) Travaux de la Société d'histoire et d'archéologie de Maurienne, t. II, p. 267. — Nous devons relever une inexactitude échappée à l'auteur. On a vu : 1* que la dîme des évoques n'était pas du dixième des produits ; 2« qu'elle ne s'étendait pas à tous les produits agricoles, ni sur toutes les terres du diocèse, ni môme de la Terre commune.
de Tévôché, de rannée 1343, sur parchomiu, mentionné dans rinventaire des titres de Tévêché, qui a été fait par ordre des héritiers de M°' de Rosi*
gnan Nous ne possédons pas ce titre qui ferait
remonter au xiv" siècle cette foiulatton et qui peutêtre pourrait jeter du jour sur son origine.
« Elle se faisait tous les jours du Carême, depuis dix heures du matin jusqu'à une heure après midi,
et les dimanches, de neuf heures à midi Elle
consistait en pain d'orge bluté ou criblé, confectionné avec le grain que Tévêque retirait des dîmes de ses terres* Ce ne furent d^abord que quelques hottes de pain, préalablement divisé en morceaux* Chaque pain était de six livres et ou le coupait eu six morceaux- La distribution se faisait à la porte deFévèché, En 1486 et 1487, Taumône ne s^élevaâ giieres plus de rentz scstiers de blé ; plus tard^ cette proportion fut triplée et M^^ Bobba (1619-1636) la fît de quatre cents sestiers, L'affluence de pauvres qui y arrivaient de toutes parts n'était pas moindre de trois à quatre mille, chiffre supérieur à celui de la population de la ville» et cependant la part de chaque pauvre était nng lopin de pain quipeult valoi/r au plus hauU pris un liard et demy^ d'après un mé* moire de M^' de Lambert.
« Le jeudi saint, l'aumône était double et consistait en deux lopins de pain, plus le vin, les fèves et les liards d'argent (quarts) que Ton distribuait jusqu'à concurrence de 300 gros (1) annuellement. »
Cette affluence de pauvres ne pouvait manquer
(1) Lo gros on denier gros était la même chose que le aou, douzième partie du florin de Savoie petit poids.
d'apporter de graves désordres dans la ville et il n'est pas étonnant que M^ de Lambert ait fait tous ses efforts pour supprimer cette aumône, ou plus tôt pour la transformer complètement. Mais il échoua devant la résistance opiniâtre du Conseil général. Un des abus qui le révoltaient le plus, c'est que les riches eux-mêmes ne rougissaient pas d'aller prendre leur morceau de pain depuis que, dit M. F. Truchet, le légat de Gorrevod avait voulu que tout individu qui n'était pas plus riche que lui vînt participer à cette aumône, ce qui en faisait non plus une œuvre de charité, mais une agape.
Nous allons analyser les documents publiés par M. F. Truchet et quelques autres que nous avons pu nous procurer.
Le premier est du samedi 8 mars 1567. En présence de Jacques Rapin, vicaire général, de Nicolas Michel, juge temporel de l'évêché, et de Pierre Rapin, corrier et juge-commun, les syndics de Saint-Jean : Pierre de La Balme, Jean Couvert et Vincent de La Rivière, et les syndics des autres communes de la Terre épiscopale, assistés de quelques-uns de leurs conseillers, requièrent, par l'organe d'Antoine Baptendier, juge -mage de Maurienne, Vincent Cartary, secrétaire et procureur général du cardinal de Ferrare, de continuer à faire la distribution de Taumône du Carême, selon la coutume. Cartary le promet, saufs et réservé le bon plaisir du souverain Sénat de ce pa^is de Savoie et droicts de messieurs les generaulœ.
M'" de Lambert paraît avoir eu, dès les premières années de son épiscopat, la pensée de modifier la
distribution de cette aumône, de manière à en
écarter les abus et à réaliser des économies qui seraient employées à la fondation d'un collège. Mais, comme il arrive toujours quand on veut toucher à un vieil usage, les objections ne manquèrent pas. Il y répondit par plusieurs mémoires qui furent lus le C janvier 1575, dans une séance du Conseil général- Dans le premier^ écrit de sa main, 11 tâche de prouver que F aumône faîte en blé et envoyée dans les paroisses sera plus utile aux pauvres que le pain distribué à la porte de Tévêché ; qu'on sera ainsi délivré des étrangers, dont leurs communes peuvent avoir soin; que, si M^"" de Gorrevod, par bonté de cœur, a introduit des abus, on a la même autorité que lui pour les corriger ; que cette dépense superflue n'a produit aucun résultat utile ; tandis qu'employée à fonder un collège ou un hôpital» elle profiterait à la terre de Tévêché et môme à tout le diocèse. C'est pourquoi il invite les communes à bien réfléchir avant de rejeter sa proposition, et il les menace de céder cette charge avec les revenus qui s'y rapportent, k quelque seigneur qui sera moins accommodant que lui. ti Et d'ailleurs, dit-il, mieulx employée sera partie de la dite aumosne (quand Ion seroit contraiuct de la donner abusivement comme de coustume) à quelque valliant gentilhomme qui yra exposer sa vie à la mort contre les infidelles que de la donner à deux mille poltrons qui la viennent prendre sans besoing, et à un tasts de ruffieus, de paillards et paillardes» n II termine par une phrase latine où se trouve une
définition de la foule, qui n'est pas précisément à l'honneur du suffrage universel (1).
Le second mémoire, divisé en trois parties, est du procureur fiscal de l'évéché et un développement de celui de l'évêque. Il commence ainsi : c Puisque Dieu entre autres grâces qu'il a departy à reverendissime seigneur messire Pierre de Lambert à présent evesque et prince du dit evesché de Maurienne luy a donné ceste-cy d'estre bien aymé de son peuple et petit troupeau ainsy que il de son costé luy porte une amitié sincère et paternelle, il ne faut point s'estendre en long discours pour persuader combien le dit seigneur evesque désire l'avancement de l'honneur et service de Dieu, le maintenement de son église et solagement de son dit peuple, car facilement l'on a peu conoistre qu'en cherchant de reparer et corriger les choses que par laps de temps estoient despravées , cecy soit dit sans aucune gloyre ny jactance, il ne le fait tant pour l'avantage de son profit particulier et pour cumuler des biens terriens que pour en acquerir^des spirituels et permanents et pour reduyre toutes choses à leur ordre et debvoir, et qu'il soit ainsi ceulx qui le voient le scavent... Voudroit le dit seigneur en levant l'abus y laisser l'us et institutions et bonne costume, car tant s'en fault qu'il veuille defrauder les pauvres, qu'au contraire son intention est qu'ils soient nourris et substantés,
(1) Videant igitur prestantiores cives et qui sunt capaciores rationis ne omnino acquiesçant futilibus opinionibus vulgi qui est (ut aiunt) Bellua quedam multorum capitum, ne in posterum comitetur eos sera penitentia aç irividU proverbium : Sero sapiunt Phriges,
mais aussy il ne veult souffrir que celluy qui n'a aucun besoin ny indigence vienne abusivement prendre le pain de Dieu et de l'église. ^
Quant à l'origine de cette aumône que le peuple attribuait à une dame (la dona), le procureur fiscal dit « qu'il n'y a aucune dame qu'ayt institué telle aumosne que madame Charité et la bonté des seigneurs evesques qui de leur libéralité ont aussi volu despartir de leurs biens aux pauvres et ne se trouvera qu'il y ait aucuns biens de Tevesché qui soient esté spécialement donnés pour tel eflfect, ains les dits seigneurs evesques ont institué telle aumosne des grains provenants des dismes qui sont les plus justes revenus qu'ayt l'église. »
Le procureur fiscal montre ensuite : !• qu'en 1487, l'on ne donnait que le pain de cent sétiers de blé, parce que les pauvres seuls venaient à l'aumône, tandis que maintenant il en faut quatre ou cinq fois davantage, parce que les riches y viennent aussi bien que les pauvres, ou y envoient leurs valets et chambrières qui vendent ce pain aux muletiers, et de V argent acheptent quelques affiquets; 2* que la plupart de ceux qui y viennent, soit de Saint-Jean et des environs, soit de la haute et de la basse Maurienne, n'en ont aucun besoin, puisqu'ils prêtent de l'argent à intérêt et vendent du blé; 3* que cette aumône ayant lieu à une époque où il n'y a pas de travail, il y vient « une infinité de populace de Tharantaise, de Genevoys, de la vallée de Myollans et Grisevaudan, de Besses, de la Grave, du bourg d'Oysens, Monestiers et Brianson qu'est une chose bien estrange, absurde et
abusive que le seigneur evesque de Maurienne doibve nourrir tous les pauvres estrangers des lieux circonvoysins, que debvroint estre nourris par ceulx de leur province, et, outre ce, qu'il en nourrisse grand nombre tant du dit Maurienne que des dits estrangiers auxquels n'y a point de nécessité; » 4** qu'il est notoire que plusieurs nourrissent leurs chevaux et leurs mulets avec ce pain et qaeles chambrières amassent le pain de Vaumosne de caresme potcr acheter la coiffe verte au 7noys de may ; 5** que, si les habitants de Saint-Jean retirent quelque argent du louage de leurs granges à telles bellistraillesde gens, ils y perdentplus qu'ils n'y gagnent, car ces gens là occasionnent des incendies, volent tout ce qu'ils peuvent attraper, infectent la ville et corrompent les mœurs au point que, quand ils y sont, la cité de Sai^ict Jehan de Maurienne est le plus infâme et abominable bordeau (soit dict avec révérence) qu'il y en ayt point en tHeurope.
Le moyen de remédier à ces abus et à beaucoup d'autres, portés à tel point que sont venus par dedans ceulx qui ont bien de quoy vivre jusques à forcer la maison épiscopale et rompre les portes de là ou Von tenoyt le pain pour en prendre à leur volunté, ce serait de déterminer une quantité fixe de blé dont on ferait une part soit à la ville, soit à chaque commune des terres de l'évêché ; on l'enverrait vers Noël et les syndics, conseillers, curés et vicaires en feraient la distribution aux pauvres. L'aumône des liards, et celle du jeudi-saint en vin et en fèves, seraient converties en grain.
On pourrait aussi « appliquer quelque quantité
et partie des dits grains au seminayre et escolles pour amplier le stipende et gage des régents afin qu'on puisse tousiours havoir des plus doctes en bien et faire une fondation pour la nourriture et entretennement de quelques pauvres enfants de bon esprit de nombre tel que seroyt advisé, qui avec le temps pourroient devenir gens de bien et d'honneur et doctes, honoreroient et serviroient la cité et tout le public, soit en profession séculière ou ecclésiastique, là où, à faute de moyens, ils demeurent endormis en leur pauvreté. î
Pour le cas où l'on tiendrait absolument à ce que l'aumône continuât à être distribuée en pain, l'évêque demande au moins que la quantité de blé qui doit y être employée soit déterminée d'un commun accord ; que le pain ne soit distribué qu'aux nécessiteux et que le blé qui restera à Pâques soit réservé pour les pauvres honteux ou pour quelque œuvre d'utilité publique ; « et afin, dit le procureur, qu'on ne fit doubte que le seigneur reverendissime ne fist distribuer toute la quantité de bled que l'on aura accordé, l'on la remettra entre les mains des scindics de la cité et autres députés à ce faict pour fère fère le pain et le distribuer à leur volunté et députeront conteroUeurs et, sy aura du reste, la cité s'en servira comme dict est cy-dessus, moyennant toutes fois qu'elle ne fasse point de tort aux pauvres. »
Incontestablement, les vues de M«' de Lambert étaient aussi sages qu'avantageuses aux communes des terres de l'évêché. Mais le moyen de faire entendre raison à des gens auxquels des abus, quelque
criants qu'ils soient, font gagner quelques sousl ^
A tous les raisonnements de l'évêque, les conseils \
généraux, celui de Saint-Jean en tête, répondirent : ^
la coutume fait le droit, et nous le maintenons.
M'' de Lambert voulut au moins supprimer les abus les plus graves et pouvoir employer à des ,
œuvres utiles la valeur du blé qui ne servait qu'à ^
faire acheter des coiffes vertes au mois de mai et à ^
nourrir les chevaux et les mulets. Il recourut au Sénat qui, le 25 janvier 1575, rendit un arrêt par lequel défense est faite < à touts gentilshommes, marchans, bourgeoys et roturiers ayant en biens ou par art et industrie moien d'entretenir leur famillie, de n'aller prendre eulx ny aulcungs de leur famillie l'aulmosne sus peyne de cinq cents livres, i Les communes dresseront un rôle des pauvres mendiants qui ont besoin de recevoir l'aumône et ces rôles seront remis au juge commun « afin de chastier ceux que se trouveront contrevenants aux dictes deffenses et les mulcter par peynes pecuniayres applicables à la dicte aulmosne. » En même temps le Sénat exhorte l'évêque « de continuer les aulmosnes aux pauvres necessiteulx de myeulx en myeulx et plustout par augmentation que diminution, publicquement selon l'ancienne costume. >
Mais M«' de Lambert ne lâchait pas facilement une idée quand elle lui paraissait juste et utile. En 1580, il fit appeler les syndics de la ville et les chargea de demander au conseil s'il ne serait pas plus à propos d'envoyer à chaque paroisse sa part de l'aumône que de la distribuer à la porte d% son
palais. Le conseil, tout en se remettant à sa bonne
providence, le pria de ne rien changer à F ancienne coutume. Le 28 avril 1587, le Sénat rendit une ordonnance enjoignant r à tous prélats et aultres ecclésiastiques tenants bénéfices astreincts et obligés aux aulmosnes de les faire distribuer aux dits pauvresj chascung en son endroict et lieux et à la manière accoustumée,--*. à peine de réduction de leur temporel, s
Il parait que cette année-là^ et peut-être môme les années précédentes, la distribution de Tauraône fut renvoyée au mois de mai. Le 28 février 1588, le Conseil général priaTévêque de la remettre à Tépoque accoutumée. La contagion , dit-il, a disparu dans toute la Maurienne. Mais dans les montagnes, les pauvres sont plus nombreux que précédemment, parce que les blés ont été gâtés par la grêle et que les greniers sont vides. Au mois de mai, il y a d'autres aumônes fondées par des ecclésiastiques, et aussi du travail* De plus, en Carême, le pauvre, venant à Taumône, peut apporter quelques denrées^ il peut aussi trouver du travail dans la ville, taudis qu'en mai, il n'a plus rien et il se jette dans les vignes dont il mange les jeunes pousses.
Cependant l'aumône n'eut pas lieu pendant le Carême^ car, le 1*' mai, M^' de Lambert chargea les syndics de demander à leur conseil si son avis était que Taumône fut distribuée à Saint-Jean ou envoyée daus les paroisses. Le conseil répondit que, pour Tannée courante, il s'en rapportait à la prudence de Tévéque, mais que, pour Favenir, il le priai trde remettre T aumône à Tépoque accoutumée.
Nous ne trouvons plus aucun incident au sujet de l'aumône du Carême jusqu'à Tannée 1620, sous l'épiscopat de M«' Bobba.
Pierre de Lambert avait conçu un autre projet qui, de prime abord, ne laisse pas de causer quelque étonnement, et, ce qui étonne encore davantage, c'est que la Cour de Turin ait consenti à le discuter. Il ne s'agissait de rien moins que de résilier le traité du 2 février 1327 et de replacer la ville de Saint-Jean et les autres paroisses de la Terre commune sous la souveraineté unique de l'évéque.
Quand on a un peu étudié cette grande figure si loyale, si généreuse, si exclusivement préoccupée du bien public, il est impossible de voir dans ce projet une pensée d'ambition. Les raisons que l'évéque alléguait peuvent se réduire à trois :
1*^ La division de la souveraineté multiplie les fonctionnaires, engendre les conflits de juridiction, complique les procès et augmente les frais et les charges des sujets. Un pays soumis à deux cosouverains est nécessairement mal gouverné ; l'autorité y devient oppressive ou sans force, et les rivalités des administrateurs ont leur contre-coup parmi les administrés. La plupart des abus et des procès interminables qui existent dans la Terre commune, n'ont pas d'autre origine.
2* Le traité de Randens n'est avantageux ni au duc de Savoie, ni à l'évéque de Maurienne, maintenant que le Dauphiné est une province française. Si une guerre cclate, Tennemi peut arriver à Saint-Jean par toutes les avenues du Dauphiné, le duc étant trop faible pour occuper efficacement tous
ces points, et les habitants dans Timpossibilité d'y suffire eux-mêmes. Les droits de Tévéque sont donc sacrifiés, sans profit pour le duc de Savoie. Le rétablissement de la souveraineté intégrale de révoque assurerait à ce petit pays la neutralité, fermerait la frontière de Valloires à Saint-Sorlin d'Arves et donnerait au duc la liberté de ses mouvements. Quand à la route entre Villard-Glément et Hermillon, il serait facile d'en établir une sur la rive droite de TArc, qui est du domaine ducal.
Au point de vue financier, ce que le duc retire de la Terre commune, déduction faite des dépenses qu'il est obligé d'y faire, est amplement compensé par les embarras que l'association lui donne aussi bien qu'à l'évéque.
Avant de faire aucunes démarches à Turin, M'' de Lambert avait tenu à s'assurer du consentement des communes et il avait exposé ses vues dans une assemblée du Conseil général de Saint-Jean, auquel plusieurs syndics des autres paroisses avaient assisté. Le tiers-état les avait adoptées sans contestation, mais la noblesse s'était partagée en deux camps et le corrier Rapin n'hésita pas à attribuer à cette affaire la cause des procès suscités à un certain nombre de nobles.
De son côté, Emmanuel-Philibert consulta ses représentants à Saint-Jean et c'est en grande partie la minute du rapport de Pierre Rapin, qui nous fait connaître ces faits (1). Cette minute n'est pas
(1) Mémoyrepour le prouffit de S, A. sus le don que monsieur de Morienne recherche, (Travaux de la Société d'histoire et d'archéologie^ t. IV, p. 335.
datée, mais un mot de l'auteur indique qu'elle a été écrite en 1576. Naturellement ses conclusions sont défavorables aux propositions de Tévêque, moins pour l'intérêt du prince que pour celui de la noblesse et, en particulier, du seigneur corrier; Rapin ne s'en cache pas trop. La suppression de la co-souveraineté ducale privait la noblesse des avantages qu'elle trouvait à la Cour, au Sénat et à Tarmée, et elle entraînait la suppression de la correrie.
Les raisons de son opposition sont : 1* que le prince renoncerait à la moitié de la ville de Saint- Jean et de dix paroisses, esquelles y a plies grand nombre de nobles qu'en toutte la vallée de Morienne, lesqueux servent en V arrière-ban et ont fait la fidélité à Son Altesse ; 2**que, par les avenues de ces paroisses, l'ennemi pourrait en quatre heures arriver à Saint- Jean et couper la route du Piémont, en rompant les ponts ; 3** que le comte Edouard a fait de grandes dépenses pour acquérir la co-souveraineté et aussi la maison de la correrie et ses dépendances, qui valent au moins 300 écus ; 4* que Son Altesse perdrait 500 florins de revenu, qu'il pourrait retirer si, selon l'acte d'association, la connaissance des causes criminelles était entièrement enlevée au juge de l'évéque et réservée au corrier; 5" que le choix du juge est un avantage pour les plaideurs et que, si l'on veut en supprimer un, on peut statuer que celui qui restera sera nommé par le duc et par révoque, les deux juges pourraient encore exercer alternativement pendant une année. Dans le cas où Son Altesse se rendrait à la demande de l'évô-
que, il faudrait au moins convenir : 1** que les nobles resteront soumis à la seule juridiction ducale; 2* que les sujets de la Terre commune, qui voudront aller habiter sur les terres du duc, seront (.^xempts de la juridiction temporelle de l'évêque; 3° que la défense de la Terre commune sera à la charge de l'évêque ; 4° que celui-ci remboursera les sommes dépensées par le comte Edouard; 6" que le corrier sera indemnisé par une pension convenable. Il ajoute que, si le prince retire peu de chose, cela vient de ce que, depuis quelques années, l'évêque, pour mettre Veau à son molin, a fait prendre connaissance des causes criminelles et des amendes à son juge, lequel, en 1575, a jugé pour 800 florins d'amendes et n'en a rien participé à Son Altesse. On voit que ce dernier argument tient tout à fait au cœur du bon corrier.
Citons le passage final relatif à l'adhésion du tiers-état et d'une partie de la noblesse aux vues de l'évêque : « Quant à l'information prinse , qui chercheroit par le menu les choses que sont estes démenées tant par escript que de parolles, jointte I;i présence du dit seigneur evesque, la crainte de luy déplaire et les persuasions resultans de ses propres memoyres et du procès -verbal, semble wiihs correction qu'il ne se fault guyères arrester au dire des gens du tiers estât qui, comme pécores, D»? considèrent la conséquence et sont craintifs. Les chanoynes déposent pour eux et leur prouffit. Une partie des nobles à ce adhérants sont domestiques du dit seigneur. Ne reste qu'envyron neufs ou dix qui ont dict la vérité pour Son Altesse et
pour rinterest public à l'advenir. Mais Dieu scaît en quelles recommandations depuys ils ont estes tenus, les procès contre eulx suscités en sont la preuve. Mais Dieu par sa grâce inspirera Son Altesse et son conseil à garder son patrimoyne et fere rechercher ce que luy est usurpé sellon les tiltres et escripts et à préserver de toutte oppression et moleste indeues ses bons et très affectionnés subjects. »
Nous ne savons quelle impression ce mémoire produisit sur la Cour de Turin, mais la demande de M°' de Lambert n'eut pas de suites, en sorte que Pierre Rapin continua à rendre la justice aux craiu* tives pécares du tiers-état. Le lecteur trouve sans doute que Tadjectif n'était pas bien choisi ; mais Pierre Rapin avait ses raisons de bouder le tiersétat.
Si M^ de Lambert savait mettre à son 7nolin Teaii que Pierre Rapin aurait préféré voir aller au moulin du duc de Savoie, parce qu'alors il en aurait mi quelques filets, il faut reconnaître qu'il ne l'y retenait guère. En ce moment même, il fondait à l'entrée de la ville un collège qui, pendant trois cent vingt ans, formera les jeunes gens de bon esprit à honorer et servir la cité et tout le public soit en profession séculière ou ecclésiastique, comme disait M°' de Lambert. Nous imaginons que peu de personnes regrettèrent que les amendes s'arrêtassent là au lieu d'aller à Turin. Nous avons parlé de cette fondation.
Elle fut suivie d'une autre non moins importante, au point de vue religieux.
Dans les visites pastorales qu'il avait faites dès
les premières années de son épiscopat, M^ de Lambert avait rencontré presque partout de graves désordres, auxquels le ministère des curés était impuissant à remédier, les maladies morales ayant souvent besoin d'un traitement énergique et extraordinaire, comme les maladies corporelles. Il songea donc à établir à Saint-Jean un couvent de Capucins, qui iraient donner des missions dans les paroisses où il serait possible de les appeler, principalement avant les visites pastorales. Il obtint, dès Tannée 1575, l'approbation du duc Emmanuel-Philibert et arrêta les bases de la nouvelle institution avec le P. Jérôme Bellintani de Salo, commissaire général de la province des Capucins de France. Puis, en attendant que le couvent fût bâti, il installa quelques religieux dans la maison et la chapelle de Saint- Roch (1), précédemment unies au collège. Nous les y trouvons déjà en 1578.
Ceci amena des difficultés avec le Chapitre qui, malgré l'union de la chapelle au collège, approuvée par le Pape, prétendait posséder encore le droit de patronage et, en outre, avait quelques redevances sur le jardin et sur lagrange dépendant delamaison. L'établissement même des Capucins ne lui était pas très sympathique. C'était une nouveauté. Or, le Chapitre avait encore plus que les autres corps de la cité l'aversion des nouveautés et le culte des vieilles coutumes. Il s'imagina que son consentement était indispensable et il y mit de nombreuses conditions
(1) La chapelle de Saint-Roch avait été fondée, en 1528, par messire Claude Morand, prêtre.
cpii furent rédigées, le 1" juin 1582, en assemblée capitulaire tenue, selon la coutume, dans la salle du réfectoire.
Elles portaient en substance : 1* que les Capucins reconnaîtraient par acte le droit de patronage du Chapitre sur la chapelle de Saint-Roch ; 2" qu'ils reconnaîtraient pareillement les redevances dues au curé de Sainte-Marie, au recteur de la chapelle de la Magdeleine dans la cathédrale, et au Chapitre; 3* qu'ils ne pourraient ensevelir dans leur église et leur cimetière que les religieux de leur ordre, nonobstant tous privilèges et toutes clauses testamentaires ; 4° qu'ils n'administreraient aucuns sacrements dans leur église, particulièrement pendant le temps du Carême et des Pâques, et qu'ils ne pourraient célébrer la messe hors des lieux consacrés, sauf en cas de nécessité et avec le consentement du Chapitre et de l'évêque ; 5* qu'ils se placeraient après le clergé de la ville dans les sépultures et les processions générales ; 6** qu'ils ne pourraient prêcher que dans la cathédrale et hors le temps des offices divins ; T qu'ils s'engageraient à reconnaître et à payer les censés et droits quelconques qui affecteraient les biens qu'ils viendraient à acquérir ou à recevoir en legs.
Ces conditions ou capitulations avaient déjà été communiquées à M^ de Lambert. Quatre chanoines, accompagnés du notaire Jean Reymond, furent délégués pour aller les signifier aux Capucins. Les Pères (1) se promenaient dans leur jardin. Ils ré-
(1) Ces Pères étaient: Jérôme de Milan, provincial; Thomas, de Turin, gardien du couvent de Lyon ; Théodose, de Bergame, gardien de celui de Saint-Jean; Marcelin, de Bergame; Philippe, de Verceil; Léonard, de Cuines, et Second, de Bresse.
pondirent que, pour le spirituel, ils se soumettaient à la volonté de messieurs les chanoines; mais que, quant au temporel, ils s'en remettaient à celui qui les avait appelés et installés, de quoi le notaire dressa acte.
Il résulta de là un échange de lettres entre Tévêque et le Chapitre, Celui-ci fut d'abord obligé de céder sur une partie de ses exigences, relativement à radminîstralion des sacrements et à la prédication. Les bulles des Papes accordaient aux Capucins des privilèges auxquels il fallait d'autant plus se résigner, que le duc Emmanuel-Philibert approuvait fort rétablissement de ce couvent. On finit aussi par s'entendre sur le reste, au moyen d'un échange entre la grange et le pré du Chapitre, dont révéque avait besoin pour la construction du chœur de Uéglise des Capucins^ et quelques morceaux de prés, terres et vignes appartenant à la chapelle Saint- Rocli, dont les Capucins étaient chargés (1). Gomme il s'agissait, de part et d'autre, de biens ecclésiastiques, qui ne pouvaient être aliénés sans Tautorisation du Saint-Siège, M«' de Lambert adressa une supplique au pape Grégoire XIII, qui approuva cet arrangement par un bref du 1" avril 1584 (2).
Nous n'avons plus à mentionner de M^' de Lambert que la restauration du palais épiscopal (3), la construction des boiseries du chœur de la cathé-
(1) Les documents desquels nous extrayons ces faits appartiennenl aux archives de la Société de Saint-Jean.
(2) Archives de l'ùvôché,
(3) Angley; p. ail.
drale, le tombeau qu'il s'y fit élever en 1580 et les mesures qu'il prit pour la défense de la frontière de la Terre commune en 1589, dont nous parlons ailleurs. Nous avons aussi indiqué les principaux legs de son testament, qui est du 17 avril 1591* M. Angley (1) donne quelques détails sur les donations qu'il fit au Chapitre : nous y renvoyons le lecteur. Mais les prescriptions minutieuses dans lesquelles il entre relativement à sa sépulture, peignent bien son caractère et le calme parfait avec lequel, après avoir fidèlement servi Dieu et tant aimé le peuple qui lui était confié, ce grand prélat voyait approcher sa dernière heure : nous les résumons ici.
Aussitôt après sa mort, son neveu et coadjuteur, assisté de deux chanoines et d'un curé, bénira son corps avec la croix d'argent et le crucifix en broderie qui sont au pied de son lit, et avec le cierge bénit. Lacroix et le crucifix seront ensuite portés dans la sacristie de la cathédrale, à laquelle il les donne.
Les Pères Capucins voudront bien venir laver^ habiller et mettre son corps dans la bière. « Requérant aussi, dit-il, les bons Pères d'avoir en recommandation mon âme parleurs prières et oraisons, et pour recompense je prieray aussi Dieu pour eulx, s'il luy plaira par sa miséricorde mettre ma dicte ame en repos. » En outre, il leur donne, pour faire la clôture de leur couvent, les six cents écus d'or que le duc Charles-Emmanuel lui a alloués
sur la succession de son frère, François de Lambert, évêque de Nice.
La bière sera en bois de melèse du Freney pour ce qu'il est de phis de durée, ou bien d'Albane ou de Montricher.
Le corps sera déposé dans une chapelle ardente dressée dans le chœur de la cathédrale par Nicolas Briguet, menuisier et serviteur de Tévôché. « Mais ne veuls pas qu'on la face de trop grande despence, car ce n'est pas pour la gloire de ma personne, mais pour Thonneur de la dignité qu'il a pieu à Dieu que je porte, » Au-dessus de la chapelle, on placera des chandelles de cire d*un sol l'une; et autour, quatre cierges de deux livres Tun, aux angles, et vingt-quatre torches ornées des armoiries du défunt.
Les obsèques dureront trois jours. Le premier jour, ou chantera les vêpres et vigiles des trépassés en plain-chant, avec la solennité qu'il plaira à ses héritiers et aux chanoines, « désirant plus tost les biens faicts à mon ame que toutes ces pompes temporelles. )>
Le second jour on chantera trois grand'messes, une du Saint-Esprit, une de la Sainte Vierge et la troisième pour un évéque défunt, « laquelle sera respoudue en musique. ï> Après quoi, on fera les absoutes « et sera mis le dict corps et inhumé avec la dicte caisse couverte du mesme bois et bien clouée dans le cueur de la dicte esglise au-devant la sépulture que avons faict faire et que la teste soit mise dernier la dicte sépulture et les pieds vis ans contre la porte de la chapelle de saincte
Tigre. > Ce jour-là, on habillera cinquante pauvres de bon drap noir de Maurienne, c robbes, chapperon et chausses et à chescung sera donné aussi une paire de gros solliers de vache à simple mais forte semelle, et à chescung une chandelle de cire d'ung sol, qui les tiendront allumées à la main dans le cueur pendant la célébration de la grande messe dernière pro deffuncto episcopo, ausquels paouvres sera donné à disner au palais des biens et vivres qui se trouveront, mais Ton advisera que les dicts soyent vrayement pauvres. »
Le troisième jour, on célébrera autant de messes basses qu'il y aura de prêtres présents. La rétribution des messes basses sera d'un florin ; celle des grand'messes, de deux florins. « Sera donné deux escus à ceulx qui chanteront la musique qui, oultre leurs droicts et livrés, les se départiront à chascung selon son mérite. »
Enfin, il veut que l'on fasse une aumône générale aux pauvres, le jour que ses héritiers choisiront. Elle sera publiée à la poincte du bourg. Chaque pauvre recevra « ung quartier de pain de la grosseur de ceulx qui se donnent la caresme, ung cruchon de vin et ung potage de fèves ou poix ; mais, se hâte de dire le testateur, « je n'entends qu'aux pauvres seullement et non aultres qui abusivement y pourroient accourir pour la prendre comme en caresme. »
On voit que l'abus n'avait pu être déraciné entièrement, malgré l'arrêt du Sénat, et que M»' de Lambert l'avait tout-à-fait sur le cœur. En présence de ses œuvres, l'histoire n'a pas le droit de Ten blâmer,
« Dès qu'on apprit dans le dioG<^se le danger de son état, dit M. Angley d'après le chanoine Damé, la consternation fut générale. Chacun s'affligeait comme s'il allait perdre un père. Dans la ville, les églises se remplissaient à toute heure de fidèles qui allaient conjurer le Maître de nos destinées de prolonger encore les jours de leur vénérable pasteur ; et les habitants des paroisses de la ville épiscopale, comme s'ils avaient été menacés d'un de ces grands fléaux qui accablent les peuples, venaient en procession jusqu'à la cathédrale, afin d'intéresser plus sûrement le Ciel en leur faveur, par rintercession du saint Précurseur, patron du diocèse. »
Il rendit son âme à Dieu le 6 maîj à l'aurore, tt Aussitôt, ajoute Jacques Damé, que le premier coup de la cloche annonça sa mort, la consternation et le deuil se répandirent dans la ville et il n'y eut presque pas un seul de ses habitants à qui la perte du père du peuple, du clergé et de la patrie n'arrachât des larmes. »
Pierre de Lambert eut pour suceesi^eurson neveu, Philibert Millet, qui était déjà son coadjuteur depuis le mois d'avril 1590, avec le titre d'évéque d'IIiéraple ùi partibus. Dans son testament, son oncle lui avait fait ce beau legs : <t Je laisse par ung prélégal au seigneur révérend issinie esleu la sincère amytié de laquelle m'ont aymé tous ceulx de la province, car combien que par sa sagesse et débonnaîreté il pourra s'acquérir envers eulx la mesme amytié s! est ce que je m'asseure aussi qu'ils Taymeront doublement pour l'amour de luy et pour Famour
de moy, et pour ce qu'il a toutes les nobles qualités requises à la prélature je ne dis aultre sinon que je luy feray la mesme assistence par mes prières envers Dieu que je m'asseure qu'il fera pour mon ame pendant qu'il vivra en ce monde où je luy souhette la vye aussi longue que je m'asseure ses louables dépourlements mériteront. i>
Philibert Millet était digne de cet éloge; car, dit le chanoine Damé, sa science et ses grandes qualités lui méritèrent la considération des grands et l'affection de tous ses diocésains. Son premier soin fut de régler l'administration du collège et d'asseoir sur des bases durables cette œuvre capitale de son oncle. Il eut pour cela bien des luttes à soutenir, mais nous laissons ce récit à une autre plume qui s'en occupe spécialement et, comme nous n'avons, pour cet épiscopat, aucun autre document inédit, nous renvoyons le lecteur à l'histoire de M. Angley.