CHAPITRE XXI Guerres et passages de troupes (de 1499 à
Le XVI* siècle est souvent appelé le siècle de la Renaissance. Ce titre, mérité sous plusieurs rapports, est contesté et contestable sous d'autres ; ce qui ne Test pas, c'est que ce siècle fut une époque d'effroyables calamités. La soi-disant Réforme couvrit d'échafauds le nord de l'Europe ; par elle la guerre civile déchira l'Allemagne, la France et les Pays- Bas ; les nations se jetèrent les unes sur les autres; la peste ravagea l'Italie, la Savoie et une partie de la France, affamées par la disette et la guerre. Voilà en résumé l'histoire du xvi* siècle. La transformation, plus ou moins heureuse (1), de l'architecture, les progrès réels de la littérature, de la peinture et de la sculpture, sont-ils une compensation suffisante ?
Quant à la liberté, dont on lui a attribué l'honneur d'avoir vu la naissance, il est plus exact de dire que le xvi* siècle a vu naître la licence légale et l'absolutisme gouvernemental, mourir ou agoniser la liberté communale et plusieurs autres libertés, et disparaître l'unité religieuse de l'Europe, sous prétexte de liberté de conscience, qui n'est que le
(1) Voir ViOLLET-LE-DuG , Entretiens sur V architecture,
droit — légal — pour chacun de se faire une conscience à sa guise, et même de ne point s'en faire du tout.
Nous n'avons guère que quelques menus faits de rhistoire de ce siècle à raconter, car, même en ce qui concerne la Savoie, nous ne toucherons aux événements politiques qu'autant qu'il le faudra pour rintelligence des faits locaux, objet de cette étude, et, sur ce petit terrain, nos documents laissent plus d'une lacune, on verra pourquoi.
Mentionnons, entre autres passtiges de troupes à Saint- Jean de Maurienne avant l'année 1536, celui de Tarmée de Louis XII, marchant, en 1499, à la conquête du duché de Milan, et, en 1502, à celle du royaume de Naples ; de l'armée de François ï'" en 1524 ; de l'armée envoyée contre Genève par le duc Charles III en 1534.
En l'année 1535, François I*' déclara la guerre à son oncle, le bon, mais faible Charles III. Les motifs ou les prétextes de cette guerre, nous les avons déjà vus. Louise de Savoie, mère du roi de France, était sœur du duc, et le premier avait des prétentions sur le marquisat de Saluées, que le second avait occupé. Ce marquisat de Saluées amènera, au commencement du siècle suivant, le démembrement de la Savoie.
Au mois de février 1536, l'amiral Philippe Chabot envahit la Bresse et la Savoie (1). Comme il n'y
(1) GuiGHENON, Histoire généalogique, t. II, p. 213, met à la marge la date de 1535. C'est une erreur évidente. A la page suivante, Guichenon lui-même dit que le 16 janvier 1536, le héraut des Bernois vint à Chambéry déclarer la guerre au duc de Savoie.
avait point de troupes pour lui résister, il put s'avancer jusqu'au Mont-Genis, sans coup férir, et faire prêter partout serment de fidélité au roi de France. Seuls les habitants de la Tarentaise prirent les armes, chassèrent quelques compagnies françaises cantonnées àConflans et surprirent Gliambéry: c'était au commencement de l'année 1537. Mais le comte de Saint-Pol, ayant amené des troupes du Dauphiné, les repoussa, les défit au passage de Briançon et pour les punir de leur fidélité ou de leur témérité, ravagea toute la Tarentaise (1).
La Maurienne n'avait pris aucune part à cette levée de boucliers ; elle en subit néanmoins les conséquences et nous trouvons sur ce point ([ueU ques détails dans deux manuscrits.
Le notaire et vice-corrier Georges Truchet écrit, à la suite d'un acte du 10 février 1537, la note suivante, en latin : « En cette année, le lundi 12 mars, vers les neuf heures du matin, les soldats italiens venant de la Tarentaise (2), entrèrent dans la cité de Maurienne et la saccagèrent, ainsi que les paroisses des alentours ; ils brûlèrent les protocoles de la cour commune, à l'exception du présent livre et d'une partie du registre de 1535, déchirèrent un grand nombre d'actes judiciaires et de dossiers appartenant à diverses personnes, et firent dans la ville tout ce qu'ils voulurent. »
(1) GuicHENON, ibid. — Grillet, Dictionnaire kisiorique, art. Ghambéry.
(2) Grillet, t. III, p. 276, se trompe donc quand il dît que € ces troupes italiennes avaient traversé le Mont-Cenis pour attaquer les Français. >
Jacques Damé (1), parlant des miracles que Dieu opérait dans notre cathédrale par Tintercession de Saint Jean-Baptiste, et des nombreux pèlerins qu*y attiraieut les vigiles de la Nati?ité de ce saint et de la fête des miracles (27 avril), dit: « Un grand nombre de ces faits n*ont pas été consignés par écrit ; pour ceux qui Tant été, la plupart des actes ont péri dans rinondation de Bonrieu, en 1439, ou dans le pillage de la ville par les Italiens, en 1537< Ces Italiens emportèrent ou détruisirent le trésor et les archives du Chapitre, et principalement les titres relatifs aux antiquités de notre église. » Dans le chapitre suivant, il ajoute: t C'est contre le Chapitre surtout que s'exerça la fureur de ces Italiens ; ils dévastèrent ses propriétés, incendière nt ses maisons et (ô douleur!) déchirèrent ou brûlèrent presque tous ses papiers , eu sorte que
les chanoines furent réduits à une si grande détresse, que, pour vivre, ils durent vendre une grande partie de leurs propriétés et, ce qui est encore plus lamentables, les vases et les autres objets précieux de la cathédrale. »
On voit que les troupes du comte de Saint-Pol se composaient, au moins en grande partie, d'aventuriers italiens, probablement imbus des erreurs nouvelles et possédés de la haine du catholicisme, qui a toujours été le fond du protestantisme et qui est tout ce qui en reste aujourd'hui.
Pendant Foccupation française, la Manrienne ne cessa d*ôtre foulée par les troupes allant en Italie ou en revenant A Saiut- Jean, elles faisaient souvent
(1) Chronique, ehap. v.
une halte de quelques jours. On y établit aussi une petite garnison, qui fut logée chez les habitants, auxquels elle fit subir toute sorte de vexations. Chaque commune devait fournir une part proportionnelle de vivres. Au mois de mars 1543, une ordonnance du juge royal de Maurienne et un arrêt du Parlement de Grenoble décidèrent que les communes de la Terre épiscopale porteraient leurs parts à Modane et celles de la mestralie de Pontamafrey (1), à Saint-André. Un commissaire général du roi (serviens regtt4s generalis) était chargé de leur transmettre les ordres de fournitures. Les commuues de la haute Maurienne, intéressées à ce que les envois se fissent exactement, pour qu'elles ne fussent pas exposées aux fureurs d'une soldatesque sans discipline, élisaient deux procureurs pour y veiller en leur nom. Le 6 décembre 1543, le commissaire royal, Guillaume Filliol, fait dresser procès-verbal parle secrétaire des actes judiciaires de l'évêché, Mathieu Davrieux, d'une réquisition de vivres qu'à la requête de noble Jean Palluel et
(1) La mestralie de Pontamafrey était composée de dixsept communes : Pontamafrey, Hermillon, Notre-Dame-du- Châtel,Montvernier, Montpascal, Montaimon, Saint-Alban et Saint-Golomban des Villards, Sainte-Marie et Sainte Etienne de Guines. la Chapelle, Épierre, Saint-Martin-surla-Chambre, Saint-Avre , Montgelafrey, Saint-Réroy et Saint-Léger. Comme chacune de ces communes avait des sujets du duc de Savoie et des sujets du marquis de La Chambre, chacun avait un syndic des ducaux et un syndic des ctom&rien* , qui s'accordaient plus ou moins. Si les sujets d'une juridiction n'étaient pas assez nombreux pour avoir un syndic , on réunissait ceux de deux ou trois communes.
de Jean Paraz, procureurs des paroisses de la haute Maurienne, il vient d'adresser aux syndics pour un prochain passage de troupes.
Le 2 août 1546, les archers de la bende du comte de Tenden, en garnison à Saint-Jean, protestent contre le retard que mettent les communes à payer les tailles qui leur ont été imposées pour leur subsistance et leur solde.
Le traité du 3 avril 1559 remit Emmanuel-Philibert en possession des États enlevés à son père, et, le 7 août, le comte René de Ghalant prit, en son nom, possession de la Savoie, dont il était nommé gouverneur. Le duc ne put s'y rendre lui-môme qu'en 15(53.
Il entreprit aussitôt diverses réformes, dont une des plus importantes fut celle de l'armée. Jusqu'alors elle n'avait été composée que des nobles, soldats par leur naissance, des contingents qu'ils étaient obligés de fournir, et d'aventuriers, indigènes ou étrangers, raccolés à prix d'argent et fléau des pays qu'ils traversaient, sans distinction d'amis et d'ennemis. Emmanuel -Philibert forma des troupes exclusivement composées de ses sujets, c estimant, dit-il dans son édit du 28 janvier 1561 (1), qu'ils nous seroient plus fidèles et moins fâcheux à nos autres sujets, outre ce qu'ils ne serviront comme mercenaires, mais comme en leur cas propre pour la deffense et conservation de leur prince naturel et de leur propre patrie. >
(IJ Compilation des anciens édits,,., p 454. On trouve, à la suite, l'édit du 10 septembre 1585 sur les enrôlements, les règlements et les privilèges des soldats.
Une note sans date, mais certainement de cette époque, fait remonter à la même année la formation du régiment des milices de Maurienne : elle dit qu'il fut levé dans toute la province et que chaque commune fut obligé de fournir des hommes habillés et équipés, et imposée pour la solde des officiers. Hors le temps des exercices et des revues, les miliciens restaient dans leurs foyers.
L'alliance d'Emmanuel-Philibert avec l'Espagne, à laquelle il devait la restitution de ses États, fit de la Savoie la route ordinaire suivie par les troupes de cette puissance entre ses possessions d'Italie et celles de Franche-Comté et de Flandre. Or, cette armée, comme toutes les autres, n'avait pas plus de discipline que le gouvernement auquel elle appartenait n'avait de soin à lui fournir ce qui lui était nécessaire, malgré les conventions faites avec son allié. Nos communes, laville de Saint-Jean surtout, où les troupes stationnaient, subirent de lourdes charges, dont elles ne furent indemnisées qu'en partie et avec beaucoup de peine.
Le premier passage que nous trouvons mentionné est celui de la compagnie du capitaine Francisco Borgno, au mois d'avril 1567.
Le 5 juin suivant, une armée espagnole devant passer pour aller en Flandre, les autorités ducales et épiscopales et le juge corrier ordonnent aux syndics de faire réparer les conduits d'eau et les fontaines, ramoner les cheminées, nettoyer les rues et les étables, et préparer les logements et les vivres. En outre, les habitants reçoivent ordre de ne pas sortir de 1 a ville, et ceux qui sont absents d'y rentrer
immédiatement. Le Conseil général nomme des commissaires. Voici les approvisionnements qu'ils sont contraints de faire pour cette armée étrangère*: fromage, 60 quintaux ; beurre, 60 quintaux ; œufs, 16 mille; avoine, 30 setiers; foin, 400 quintaux; polailles, 100 ; polie tons, 200.
Les troupes arrivent le samedi 28 juin, plus nombreuses qu'on ne Tavait annoncé, ce qui oblige les syndics à faire en toute hâte de nouveaux approvisionnements: entre autres choses, ils achètent encore 400 quintaux de foin. La ville n'est pas moins traitée comme si elle avait été prise d'assaut. Une délibération du 20 juillet fait un tableau navrant des excès commis par les soldats : les arbres sont dépouillés de leurs fruits, des meubles ont été emportés ou brisés dans toutes les maisons, des granges et des greniers sont bouleversés, même renversés. Les passages continuent jusqu'au mois de mars 1568,
Ces dépenses et ces pertes ne pouvaient rester à la charge de la ville seule ; mais les autres communes refusèrent d'en prendre leur part. De là un procès, que nous raconterons.
Ces troupes avaient été levées par le duc d'Albe à Naples, en Sicile et en Sardaigne. Après avoir traversé la Savoie et le Bugey, elles se rendirent dans le comté de Bourgogne, qui appartenait à l'Espagne.
A la même époque, Emmanuel-Philibert envoie trois mille hommes de pied et dix-sept cents chevauxj au secours du roi de France contre les pro-
testants révoltés (1). Ces troupes achèvent la ruine du pays.
Dans les mois d'avril et de mai 1569 arrivent la compagnie de Charles de Birago, de cent hommes et quatre-vingts chevaux ; puis, les troupes envoyées en France par le pape et par le duc de Toscane, composées de sept mille hommes de pied et de trois mille chevaux. Nouvelles dévastations et nouveau procès.
En 1571, 1573, 1574 et 1575, nouveaux passages de troupes espagnoles revenant ^de Flandre. Les aubergistes obligent la ville à leur rembourser les foulles et dépenses qu'ils ont subies.
En 1574, Henri III, revenant de Pologne, traverse la Savoie avec une escorte de six mille hommes et • deux mille chevaux, que le duc lui a donnée, dans la crainte que les protestants du Dauphiné ne viennent lui tendre une embuscade dans les gorges de la Maurienne. Emmanuel-Philibert lui-môme l'accompagne jusqu'à Lyon.
L'armée est divisée en trois corps. Le premier, composé de 2,121 hommes et 651 chevaux, loge à Saint-Jean le 30 août.
Le lendemain, arrive le deuxième, fort de 2,444 hommes et 870 chevaux et ayant à sa tète les deux souverains. Le roi loge à l'évêché ; le duc et les gentilshommes de sa suite, chez le procureur Etienne Excoflfon, en la rue d'Arvan. Le secrétaire de la politique dit à ce sujet dans son roolle : « Et fut faicte la cuisine tant pour sa dicte altesse que pour le grand prieur en la grande cuisine du dict maistre
(1) GUICHENON, t. II, p. 260,
Excoffon, et a fourny tout le boys, pallie, herbes et aultres utencilles de mayson, et ne scait le nombre des personnes ny des chevaulx pour le grand nombre qui estoint, joinct aussy que luy fallut curer deux chambres de tout ce que estoyt dedans pour remettre les tapisseries, licts et aultres meubles de sa dicte altesse et du seigneur prieur. »
Le troisième corps, de 1,764 hommes et 466 chevaux, arrive le 1*' septembre.
Le 15, mercredi, logement d'une compagnie que le duc de Savoie # mise à la disposition du roi de France pour la guerre contre les Huguenots. Elle est commandée par César de Birague et se compose de 390 hommes et 321 chevaux.
Le 22, Emmanuel-Philibert, de retour de Lyon, s'arrête de nouveau à Saint- Jean avec sa suite et les archers de sa garde : 117 personnes et 79 chevaux.
Le secrétaire note soigneusement les vols commis par les soldats dans les maisons. Disons, à leur honneur, qu'ils ne sont pas nombreux : quelques sacs, quelques linceuls, quelques serviettes, quelques assiettes d'étain, etc. A Viffrey Goste, tenant le logis du GrilTon, dans la rue St-Antoine, ils ont emporté « un pot d'eyten de mesure, une casse pour tenir la seillie et un chandelier de lotton qui luy coustoit trente sols. » A Pétremand Ponce, ils ont dérobé un chapeau de taffetas et un flacon de verre. Les Espagnols volaient plus en grand.
En 1577, ceux-ci recommencent à traverser la Savoie. Dans le mois de janvier, passe don Juan d'Autriche. Le vendredi 19, sur l'ordre des syndics, dix-sept mulets partent pour Lanslebourg et Lans-
levillard ; ils reviennent le 27 et repartent le 30 pour cinq jours. N'étant pas payés, les muletiers font assigner les syndics, qui sont condamnés par le corrier, Boname Baptendier, à donner à chacun six sous par jour.
Il y a des pourvoyeurs ; les syndics, tremblants de voir se renouveler les excès de la soldatesque, leur tiennent l'épée dans les reins. Mais la difficulté est de trouver des provisions en quantité suffisante. Le 10 juin, les syndics demandent à l'agent du pourvoyeur, pour le prochain passage de la gendarmerie espagnole venant de Flandre, combien d'hommes et de chevaux il attend. Il répond : quatorze mille hommes et quatre mille chevaux.
— En ce cas, disent les syndics, d'après les ordres du gouverneur et du conseil d'État, il vous faut: 400 quintaux de pain de froment ; 30 mille livres de viande, la moitié de bœuf, un quart de mouton et un quart de veau; 20,000 quartelets de vin, soit 90 charres; 40 mille picotins d'avoine, soit 625 vessels ; deux milles quintaux de foin. Si ces approvisionnements ne sont pas faits exactement, nous vous rendons personnellement responsables de toutes les conséquences-.
Ce passage de troupes dure dix jours. L'embarras de la ville est tel, que, le 25 juin. M»' de Lambert écrit aux syndics du lot d'Arves d'envoyer le jour même dix-neuf bêtes de voiture, sous peine de mille livres d'amende; « car, dit-il, on est contrainct en ceste ville prendre les bestes des fourniers et des mugniers pour la nécessité. »
C'est pire encore en 1580. A la fin de janvier,
doivent passer huit mille hommes et mille chevaux venant de Flandre. Urbain du Pont, seigneur de Myans, délégué du conseil d'État, harcelle les syndics, Mermet Ducrest et Pierre Delacombe, qui promettent de faire tout leur possible, avec Taide des communes contribuables à l'étape, pour fournir le blé nécessaire, t quoique, disent-ils, la récolte ait été petite et que l'on exporte du blé en Piémont et en Dauphiné, où elle a été moindre encore, tellement que la quarte de froment s'est vendue deux florins et la quarte d'avoine six sols. »
Le 11 avril, on annonce la prochaine arrivée de la duchesse de Parme, accompagnée d'une suite nombreuse. Voici la proclamation du corrier, Georges de Jorcin, enregistrée par M* Magistri, secrétaire de la politique de la ville :
De la part de Son Altesse, de monseigneur le reverendissime Evesque de Maurienne, et du commandement du sieur corrier et juge commun, est faict esjirès commandement et injonction à tous hostes, hostelliers, cabarestiers et aultres manans et habitans de la cité de Maurienne ils ayent à préparer logis tant pour personnes que bestes pour la prochayne venue de la duchesse de Palme et à se pourvoyr de pain, vin, foin, avoyne et aultres vivres necessayres pour yceulx, à peyne de cinq cens livres et aultre arbitraire, aussi aux boUongiers, boUongières tenir provision de pain bon,suyvant nostre ordonnance, aux bochiers de cher bonne et recepvable, à la mesme peyne et aultre arbitraire, et consécutivement à tous tenir les rues au-devant chesque maison nettes et purgées d'immondices, à peyne que dessus, declayrée sur le champ en cas de contravention, et ce dans le jour prochyen suyvant. Est «n oultre expresse-
ment commandé à ung chescung tant de la ville que despendences ayent à nettoier bellement toutte venaison permise, à peyne de confiscation d'icelle et aultre arbitraire.
Le lendemain, les syndics et leurs conseillers décident que Ton fera présent à la duchesse « de vin, faisants, perdrix, pingeons, poulets, fruictage et aultre chose que le C07nte de Montréal leur a cornmandé, » et que les gentilshommes et les soldats de sa suite seront logés chez les nobles et les bourgeois sans aucune exception. On voit que le présent n'était pas tout-à-fait spontané.
Le duc de Parme suit la duchesse, à quelques jours d'intervalle, à la tête d'une véritable armée. Le 19 du même mois, les syndics vont prier M^ de Lambert de s'employer auprès du conseil d'État pour que les commissaires, chargés de préparer les vivres et les logements pour l'armée du duc de Parme, qui passera à la fin du mois, reçoivent ordre de s'entendre directement avec les fournisseurs et les habitants, sans l'intermédiaire des syndics, afin de ne pas ajouter de nouvelles difficultés à celles que la ville a déjà avec les autres communes de l'étape. M«' de Lambert écrit à Ghambéry ; mais on lui répond que, les commissaires n'ayant aucune autorité sur les habitants, la régularité du service ne serait pas assurée, ce qui aurait pour la ville des conséquences encore plus fâcheuses. Il faut donc que les syndics se résignent à nommer eux-mêmes, le 25, des commissaires pour faire la visite des maisons et préparer les logements. Le même jour, le juge-corrier, considé-
Tir^
rant que la ville va être remplie de troupes, ordonne à tous les étrangers d'en sortir et défend aux habitants d'en garder ou d'en recevoir de nouveaux, sans la permission des syndics.
Tous ces passages avaient occasioné à la ville des frais et des dommages énormes, dont ni le gouvernement de Turin, ni celui de Madrid ne songeaient à l'indemniser. Le 22 mai 1581, le Conseil général chargea le syndic Pierre Delacombe d'aller à Turin, avec les syndics de Modane et de Lanslebourg, demander au duc à qui les communes devaient s'adresser pour être payées. Les syndics furent très bien accueillis à la cour ; ils reçurent beaucoup de bonnes paroles et de promesses, mais point d'argent. Emmanuel-Philibert était mort le 30 août de l'année précédente, et Charles-Emmanuel, son fils, déjà tout occupé de l'acquisition définitive du marquisat de Saluces, qui devait quelques années après le brouiller avec la France et attirer sur la Savoie le fléau de la guerre, se serait bien gardé de contrarier ses bons amis les Espagnols, pour les légitimes réclamations des communes de la Maurienne. Il fallut que celles-ci se tirassent d'affaire comme elles purent.
Nous avons vu qu'au mois de décembre 1580, les dettes contractées par la ville de Saint-Jean, pendant les quatre dernières années, par suite des passages des troupes espagnoles, de celui du duc de Savoie et du prince de Sainte-Marie en 1578, des procès à soutenir, des avances faites parles syndics, s'élevaient à 4,601 florins, et qu'il fallut, pour les payer, imposer une taille extraordinaire.
La ville ne respira pas longtemps. Le 9 juillet 1582, elle logea 2,000 Suisses catholiques, allant en Piémont pour le service de Son Altesse ; le 23 du même mois, des compagnies espagnoles, venant de Flandre. Pour le transport des bagages de ces compagnies, il fallut envoyer en quelques jours 120 bêtes de voiture à Aiguebelle, et même plies outre, dit une délibération, qui charge M* Jean Couvert d'accompagner les muletiers et de requérir paiement des Espagnols, s'il le peut.
Lé 4 septembre 1584, passent deux compagnies espagnoles. Déduction faite de ce que les soldats ont payé, les frais à la charge de l'étape s'élèvent à 170 florins neufs, plus quatre florins pour le goûté des syndics, le jour qu'ils ont dressé le compte.
En 1586, nous revoyons les Espagnols. Au mois de février, ce sont des troupes italiennes qui reviennent de Flandre. Les syndics de Saint-Jean sont forcés de saisir des mules appartenant à des gens de Fontcouverte et de Saint-Jean d'Arves ; d'où, naturellement, réclamations et procès. Au mois d'avril, d'autres Italiens arrivent du Milanais, sous le commandement de Don Juan Antonio Ferrero ; il y a 650 soldats, plus les valets, les femmes et les chevaux. Les foulles s'élèvent à 280 florins; dans le détail figurent 10 florins pour vacations du secrétaire, Jean-Michel Gussoud, notaire, et 3 florins 6 sols pour deux distributeurs de pain, dont l'un étant notaire, a reçu deux florins.
Le 17 août de l'année suivante, nouvelles troupes espagnoles venant de Naples ; le passage dure huit jours et il faut fournir quatre-vingts mulets par
Ti^
jour. Le 15, le Conseil avait décidé de faire un présent au colonel ou capitaine, pour qu'il empêchât ses soldats de se débander et de piller la campagne : il avait défendu aux habitants de rien acheter d'eux ; car on savait que ces soldats vendaient même leurs habillements, même les chevaux et les mulets fournis le long de la route pour le transport des bagages. La patrouille, ou garde de nuit, ne se faisant plus, « pour deffault des dizainiers ou corporaulx qui ont charge la commander, qu'est Aimé Rey, Michel Roi et Pétremant Dutour, qui sont à Aiguebelle enrollés à la milice soubz la conduite de MM. Dupont (Urbain) et de Bavo (1), > on avait choisi d'autres caporaux et on leur avait ordonné de faire bonne garde, particulièrement pendant le passage des troupes.
Le 17, de grand matin, les syndics du tiers-état, Jean Gollomb et Aimon Rostaing, assemblent le Conseil et lui remontrent c combien ils sont en grand doubte de loger la gendarmerie prochai nne, attendu qu'elle vient en grandes trouppes et qu'il n'y a assez de logis ny maysons en la cité souffizantes pour les recepvoir, tant par le moyen de beaucoup de maysons occupées par gens malades et personnes en gessine, comme aussy pour avoir ung grand nombre de maysons vuydes et des principalles, ausquelles aultrefoys on logeoit beaucoup de soldats, ainsy que par vérification de la visite faicte avanthier pourra apparoir, et ayant calculé le nombre des maysons pouvants loger et le nombre des soldats que faudra loger chescung jour, a esté treuvé
(1) Jean-François de Bavoz, de Saint-Julien.
que toutes les dictes maysons pouvants loger ne sont au plus, à raison de trois soldats pour lit, suivant la visite, que sept cents soldats. Par ce de mille et tant de soldats qu'il faut loger par jour, suyvant le roolle baillié par Francesco Rosemarino délégué en la présente étappe pour Sa Majesté Catholique, il restera à loger trois cents soldats. » Ils demandent, par conséquent, s'il faut en mettre chez les gens d'église et les nobles, malgré le le privilège d'exemption, dont ils ont produit les titres. Le registre ne donne pas la décision du Conseil.
Après le départ des dernières troupes, il s'agit d'évaluer les fournitures qui leur avaient été faites et les dégâts qu'elles avaient faits elles-mêmes. L'opération fut longue et difficile. Les paroisses voisines prouvaient que leurs mulets étaient malades ou avaient disparu. Les habitants de la ville avaient été forcés, l'épée sur la gorge, à donner des vivres qu'ils ne devaient pas et à vendre leurs meubles pour se les procurer. Leurs réclamations s'élevaient à près de 2,000 florins. Le Conseil admit parfaitement que chacun devait être remboursé de ce qu'il avait perdu ; mais la caisse était vide, et il ne trouva pas d'autre moyen de faire de l'argent, que d'obliger les anciens syndics à rendre leurs comptes, ce qui renvoyait un peu loin le paiement de la dette. Au mois de décembre, rien n'était encore fait. M* Jean Turrel fut envoyé de Chambéry pour constater les foulles faites par les Napolitains. Mais pressé d'aller en Tarentaise, il chargea le corrier de recevoir les dépositions. On envoya ensuite Jean Collomb à Turin, pour régler définitivement cette affaire avec le commissaire général espagnol.