CHAPITRE XXII Guerres (de 1589 à
Au mois de septembre 1588, Charles-Emmanuel P' s'empara du marquisat de Saluées. Il y avait des droits ; la France, qui le tenait, en avait aussi. Henri III, occupé avec la Ligue, ferma les yeux, pour le moment; mais il excita sous main Genève et ses alliés, les cantons protestants de la Suisse, qui levèrent des troupes. D'ailleurs, le baron d'Hermance, gouverneur du Ghablais, avait eu l'imprudence de faire un peu ostensiblement des préparatifs de guerre et de laisser percer des desseins sur Genève et sur Lausanne. Le duc, informé de l'orage qui le menaçait, partit de Turin le 2 mars 1589, avec le peu de soldats qu'il put rassembler, et se rendit à Ghambéry. Quelques semaines après, les Genevois saccageaient le Faucigny et les Bernois occupaient le Ghablais. Gette guerre se termina par le traité de Nyons du 1*' octobre 1589.
Pendant ce temps, il avait fallu songer à la défense de la Maurienne, non seulement pour le cas où Henri III déclarerait la guerre au duc, mais parce que les protestants du Dauphiné, dirigés par Lesdiguières, qui était particulièrement blessé de
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la prise du marquisat, pouvaient y tenter une diversion.
Au mois d'avril 1589, Charles-Emmanuel écrivit à Urbain du Pont qu'il avait dessein d'établir à Saint-Jean une garnison de deux cents hommes. Urbain ayant lu cette lettre dans un Conseil général tenu à la Confrérie le 23 du même mois, on décida d'envoyer des députés au prince, pour lui exposer que la garde ou patrouille, que les citoyens avaient établie depuis quelque temps et qui était bien organisée et armée, suffisait pour la défense de la ville, en cas de besoin. Il paraît que ces raisons furent agréées, car la garnison ne vint pas et la ville resta chargée de se défendre elle-même.
Le dimanche 7 mai, W' de Lambert écrivit aux syndics :
Souvenez-vous de vous assembler au plus tost pour faire l'élection de laquelle fust parlé hier des six personnes pour avec les scindics pouvoir traicter et resouldre de tous affères que vous scavez que la nécessité du temps le requiert et demain faudra commencer à negotier et establyr quelque chose pour nostre conservation.
Le Conseil était précisément en séance; il nomma six commissaires qui allèrent concerter avec l'évoque les mesures à prendre pour la défense du pays, pendant qu'un autre délégué était chargé de € faire redresser les portes des carrefours de la
ville et visiter les contours pour cognoistre où
sera requis fortiffier, pour en après faire son rapport au promier conseil et sera signiffié aux messieurs
du Chappittre et de la noblesse pour d'yceulx
entendre leur advis et délibération. >
Ce fut probablement à cette époque, et non après la mort d'Henri III (31 juilkt 1589), comme le suppose M. Angley, que M^ de Lambert et Urbain du Pont rendirent l'ordonnance relative à la garde de la ville et des montagnes de Modane, de Valloires, des Arves et des Villards, dont nous avons déjà eu occasion de parler (1). M^ de Lambert avait voulu auparavant visiter lui-même toutes ces montagnes (2).
Quant à la composition de la garde de chaque commune et aux règlements qui lui furent prescrits, nous les trouvons dans la pièce suivante (3) :
De la part de Son Altesse et par commandement de Monseigneur le Reverendissime Evesque et Prince de Maurienne, et du seigneur Dupont, cappitayne eslou pour la garde de la cité de Maurienne et compaîgnie d'ycelle.
Est faict esprès commandement à tous bourgeois, manants et habitants de la dicte cité, sans nul excepter aultres que ceulx qui par authorité du dict seigneur Reverendissime seront exemps, faire garde quand ils en seront advertis parles capporaulx de Tescuadre desquels les dicts bourgeois et habitants se treuveront, lesquels soldats d'ycelles escuadres, advenant que Ton aura au son du tambour battu la garde aux jours que les dicta capporaulx entreront en garde, seront tenus les dicts habitants, bourgeois et soldats, la garde battue ou sonnée, soy présenter deubuement en armes au lieu accoustumé se présenter et assembler pour poser la garde ,
(1) Voir le texte de cette ordonnance dans VHistoire du diocèse de Maurienne, p. 314.
(2) Travaux de la Société d'histoire et d* archéologie ^ t. IV, p. 173.
(3) Archives de révôché.
laquelle ils accompagneront en bonne ordonnance jusques au corps de garde desdié pour ycelle, lequel corps de garde ne leur sera loysible ab&»enter, moins s'en despartyrj sans le congé et Ucense du dict seigneur cappi tayne ou vrayement de l'enseigne, sergent ou capporal de la dicte compaignîe de l'escuadre duquel ils seront tenus les dicts bourgeois, manants et habitants estants de garde obéir et faire les sentinelles, rondes et descouvertes requises en faîct militai re, telles que par les dict^ officiers leur seront ordonnées, et ce à peyne de cinq florins Savoie pour ung chescung se trouvant déshobéissant et contrevenant k ce que dessus, laquelle sera payée sans desport ainsy que les dicÈs officiers advlseront.
Et affin que les soldats ayent commodité d'aller bojTe^ desjeuner ou disner, le capporal estant de garde pourra donner congé au tiers de la dicte garde à la foys pour deux heures, affin qu*ay sèment les aaltres deux tiers par mes me espace leur soyt loysible d'aller disner.
De laquelle garde ne seront exemptés par Tauthorité fiusdicte que les personnes vieux ou malades^ lesquels pourront au lieu d'yceulx commettre personnes ydoiues et cappables k la dicte garde, et aultres aussy que par urgents leurs négoces pourront commettre au lieu d'yceulx personnes cappables à la dicte gardes avec armes et munitions suffizantes.
Est aussy pareillement deffendu ausdicts capporaulx de n*absenter le dict corps de garde lorsqu'ils seront en garde qu*au préallable icelluy capporal ne laysse en son lieu pour commander et ordonner deux soldais lances pecadés (1), de la aouffizance desquels le dict capporal se pourra asseurer, à la mesme peynne que dessus.
Auquel corps de garde ne sera loysible à personne
(1) Armés de lances.
faire auculne molestie, rumeur ou sédition , moins en jouant ou passant le temps sans bruit, blasphémer auculnement le nom de Dieu ny de la Sacrée Vierge Marie, des saincts et sainctes de paradis, et d'yceulx n'en parler qu'à tout honneur et révérence, à la mesme peynne que dessus et plus grande si elle échoit pour la continuation et énormité des blasphèmes, telle que par les dicts seigneurs reverendissime et cappitayne sera arbitré.
Est faict aussy commandement à tous les dicts habitants soy pourvoir incontinent et sans délay d'armes offensives et deffensives nécessaires pour le faict militaire, desquelles ils se pourront servir, sans auoulnement emprompter les armes que leur seront requises.
Deffendu aussy ausdicts soldats entrants en garde et venants à faire salve tirer ny lascher leurs arquebouses avec la balle, et pour faire les dictes salves ne mettront dans leurs arquebouses que seulement de pouldre.
Est pareillement deffendu à tous soldats de ne donner auculne fâcherie ne molestie en façon que ce soyt à ceulx du Daulphiné avec lesquels nous avons la neutralité, sur peyne à ceulx qui contreviendront de deux cents livres d^amende et trois coups de corde à qui n'auront moyen de satisfaire à la susdicte peynne pecuniayre.
Ce dernier article est remarquable. La neutralité de la Terre épiscopale de Maurienne avait autrefois été solennellement reconnue par les ducs de Savoie et par les dauphins de Viennois, et toujours respectée dans leurs fréquentes querelles. Le traité de Randens l'avait rendue contestable et les arguments pour et contre étaient égaux, comme les droits des deux co-souverains. Aussi avons -nous vu François P' et verrons-nous bientôt Lesdiguières, au nom d'Henri IV, n'en tenir aucun compte. Mais, au printemps de l'année 1589, la guerre n'était pas
déclarée entre Henri III et Gharles-EraBianuel I*, Vis-à-vis des Dauphinois, Pierre de Lambert pouvait encore affirmer Tancienne neutralité et c'est pourquoi il importait fort de ne leur fournir aucuu prétexte de la violer. Comme, cependant, Fargumentpouvaitôtre de mince valeur auprès des bandes protestantes qui parcoaraient le Daupbiné et voulaient tenter de reprendre Salaces, il convenait de ne pas y avoir une confiance absolue. C'est la raison des armements faits par M^' de Lambert, de concert avec^Cbarles-Emmanuel, le long de la frontière de la Terre éplscopale.
Bien que cette terre, étant chargée de sa propre défense, eût besoin de toutes ses ressources, Charles-Emmanuel lit saisir par le juge-mage de Maurienne une certaine quantité de blé, de vin, de beurre et de fromage, que les syndics durent faire conduire à Conflans pour le service des troupes. Il promit de payer toutes ces fournitures, mais plus tard, quand le prix en aurait été fixé par le Conseil d'Etat (1). Et cependant, aux frais de la garde de la frontière, s'ajoutaient ceux des passages continuels de troupes. Voici quelques dates :
10 décembre [1588* Ordre de préparer les logements, les vivres et les bêtes de voiture pour cinq cents hommes par jour, pendant trois jours.
31 décembre. Avis du passage de deux mille Italiens. Les fournitures faites par la ville et mises ensuite au compte de Tétape, s'élèvent à 389 florins.
4 mai 1589. Des troupes^ dont le chiffre n'est pas indiqué, séjournent à Saint-Jean,
(1) Travaux de la Sociéié*.., t. IV, p. 171.
Les passages deviennent de plus en plus fréquents. Ainsi, le 16 juillet, on annonce trois mille hommes ; le 29, deux mille, et cela continue pendant toute Tannée, même au plus fort de Thiver.
Le prix des denrées, à Saint-Jean, dépasse tout ce que l'on a vu jusqu'alors. Le 4 juin, les syndics, Claude Verdon et Nicolas Grinel, exposent au Conseil général qu'il n'y a plus un sol dans la caisse, qu'ils ont eux-mêmes avancé tout leur argent, que les deux quartiers accordés par le Conseil sont tout-à-fait insuffisants, que, du reste, ils sont si occupés par les passages de troupes qu'ils n'ont pas eu le temps de les faire payer. Il est urgent qu'on leur donne des aides et de l'argent. On leur accorde quatre quartiers, y compris les deux déjà votés. Pour les aides, c'est leur affaire de s'en procurer, s'ils en ont besoin.
Ecrasée sous ces charges, moitié légales, moitié arbitraires, la ville ne cesse d'adresser des plaintes, humbles, mais fermes, et sans grand résultat, tantôt au duc de Savoie, tantôt au sénateur conservateur de la gabelle. En voici une qui n'est pas datée et qui est probablement antérieure de quelques années à l'époque où nous sommes arrivés.
Les syndics se plaignent au conservateur « comme aux dernier passage des gens de guerre pour le service de Sa Majesté Catholique en Flandre, les munitionnaires n'auroientfaict aulcune fourniture du bois et chandelles pour les corps de garde, sy que à l'arrivée des troupes les suppliants, estants en ce faict surprins, auroient souffert grandes foulles et despenses. » Gomme des troupes doivent
arriver prochainement, ils prient que Ton enjoigne aux munitionnaires d'approvisionner les corps de garde. Ils ajoutent : « Etpar mesme occasion, affin que les paouvres suppliants puissent recepvoir îcelles nouvelles trouppes, soit le bon plaisir de Son Excellence et voulloir ordonner et commander que les compaignies Ispaignolles estants à présent logées en garnison au dict lieu, deslogeront et se retireront au lieu qu'il plaira à Son Excellence commander huict jours avant l'arrivée des dictes trouppes et qu'elles y feront séjour après le dict passage pour le temps qu'il playra à Son Excellence, k ce que les paouvres suppliants qui dès si longtemps les ont sur les bras, puissent respirer et nettoyer leurs maisons. ï>
Les Espagnols étaient donc tout-à-fait chez eux en Savoie, Charles-Emmanuel comptait s'en servir pour rentrer en possession de Genève et du pays de Vaud. On peut voir dans Guichenon comment il y fut cruellement trompé. Philippe II voulait bien donner à son gendre quelques secours pour défendre ses États actuels, mais rien de plus ; car là s'arrêtait l'intérêt de la monarchie espagnole, qui était de conserver cette bonne route du comté de Bourgogne et des Flandres, où, entre autres avantages, ses troupes étaient logées et nourries d'une manière fort économique... pour le trésor royal.
Charles-Emmanuel entendit enfin les doléances des communes, et le 27 j anvier 1590, étant à Ghambéry, il rendit un édit qui commence ainsi (1) :
(1) CompUaiion des anciens édits.,,^ p. 465.
Chacun a assez pu connoître de quel zèle et affection nous avons toujours désiré de soulager notre peuple, et le préserver tant qu'il nous est possible de foules et oppressions ; et comme nous avons été advertis de la surcharge, pertes et foules qu'il a souffert, et souffre encore ordinairement par aucuns des gens de guerre, étant à notre service, et pour plusieurs abus ausquels la nécessité du temps a fait par cy devant ouverture, chose du tout contraire à notre intention et volonté. Scavoir faisons que nous, désirant y remédier et pourvoir, comme nous estimons être très requis et nécessaire ; d'autant que de cela dépend grande partie du repos et tranquilité
de nos sujets avons statué et ordonné, statuons et
ordonnons ce que s'en suit :
Premièrement, ayant bien reconnu que les fournitures et contributions qui leur ont été imposées, et dont l'on fait plusieurs départemens, leur estoient de très grande charge, sans les frais et vacation des commissaires ordonnés pour la réception, et les abus qui s'y commettoient chacun jour ; nous avons icelles fournitures et contributions levées, et desquelles nous voulons nostre dict peuple demeurer du tout déchargé , et pourra disposer du sien à sa volonté, sans être contraint à rien bailler, sinon en payant de gré à gré, si ce n'est pour les logis et utenciles ; et quand il adviendra que, selon l'occurence et nécessité de nos aflfaires, nous faisions transmarcher quelques compagnies de lieu à autre, seront donnés commissaires pour les conduire, et pour les faire conduire par estappes et munition, sans qu'il soit rien pris sur le bonhomme , sinon en payant comme dessus ; lesquels commissaires seront tenus consigner aux sergens des compagnies les bêtes de voiture et à bast qui leur seront nécessaires pour leurs voyages ; et d'avoir le soin de les retirer et remettre aux maîtres , sans permettre qu'elles soient prises ou retenues, ny qu'elles outrepassent les
étappes et lieux ordonnés ; et après le partement des dictes compagnies, seront tenus d'ouyr les plaintes des sujets et en faire bonnes informations pour les remettre à nostre sénat, affin d'en faire prompte et briefve justice....
C'était très bien et nul doute que Charles-Emmanuel voulût sincèrement décharger son peuple des foulles et oppressions. Seulement, il y avait juste six mois (15 juillet 1589) que la duchesse Catherine, recevant, en l'absence du prince, une supplique des citadins de Saint-Jean et des manans et habitons de la ville d' Aiguebelle et d^Amodane, relativement aux compagnies de gens guerre qui refusaient de payer les fournitures qu'on leur faisait et, à plus forte raison, celles qu'elles arrachaient de force, avait répondu par une injonction, sons peine de sa disgrâce, aux capitaines, officiers et soldats de se contenter de ce qui leur était alloué par les règlements et de le payer conformément au tarif. Les soldats ne tinrent pas plus compte de l'ordonnance du duc que de celle de la duchesse. D'ailleurs, pour payer, il faut avoir de l'argent. Or, souvent lo bourse des soldats et le trésor ducal étaient également vides. Quant aux Espagnols, ils étaient en pays conquis.
Du 26 février à la fin d'avril 1590, on rencontre à tout instant des troupes espagnoles. On lit dans le compte du syndic de Saint-Jean : « Chapons, poules et autres choses acheptées de mon argent pour
bailler aux officiers, 49 florins Vin, chapons,
œufs, harengs, etc., pour bailler aux chefs, 18 florins 3 sols. » Le 5 avril, ces offrandes coûtent 37
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florins; le 24 avril, mardi de Pâques, on donne au capitaine Gastellano Olmero un faisan et divers autres objets estimés 10 florins.
Dans les mois d'août, septembre et octobre, plusieurs compagnies espagnoles traversent encore la Maurienne. Gomme les magasins ne contiennent que du foin et de l'avoine, les habitants sont chargés de fait du soin , non seulement de loger, mais de nourrir les soldats et les officiers. L'étape paiera et se fera rembourser quand elle
pourra.
Il y a ensuite* un peu de relâche. Charles-Emmanuel, qui aspire à la couronne de France, du chef de sa mère, est en état de guerre avec Henri IV. Il se multiplie ; il est tantôt en Provence, tantôt en Savoie, tantôt en Piémont, trouvant partout en face de lui Lesdiguières, qui s'attache à ses pas.
Du 8 mars à la fin de septembre 1591, les réclamations pour logements et foulles pleuvent à l'Ecu de France. Le gouvernement fait de louables efforts pour que l'édit de 1590 soit observé. Joachim de Rye, marquis de Treffort, envoyant, le 29 décembre 1592, aux syndics, officiers et habitants des villes et villages, situés entre la Novalaise, près de Suse, et Ghambéry, l'ordre de loger et nourrir Jean-Baptiste de Menthon, détaché avec quarante soldats pour tenir garnison aux Échelles, dit qu'ils devront faire le voyage en six jours et ne séjourner nulle part plus de vingt -quatre heures, t à charge qu'ils se comporteront en tout devoir de modestie, sans commettre aulcung désordre ny insolence sur le peuple ny aultrement, àpeynne de la vie. i
C'est que, au mois de septembre précédent, le capitaine Logra s'était conduit à Saint-Jean comme un véritable espagnol et les syndics s'en étaient plaints au gouverneur. Logra était logé dans une auberge avec deux soldats. Il s'y était trouvé bien et y était resté cinq jours. Gomme il aimait la société, il avait à chaque repas amené avec lui cinq autres soldats, plus son beau-frère ; et comme il aimait aussi ses chevaux et que le vin était bon, il leur en avait fait donner. Inutile de dire qu'il avait estimé l'aubergiste assez payé par l'honneur qu'il lui avait fait. Mais celui-ci n'avait pas été du même avis et il avait adressé la carte aux syndics.
Nous ne savons si Logra était Espagnol de naissance ; mais don Gracia Olivero, colonel-commandant quatre compagnies de cavalerie, trois de lanciers et une d'arquebusiers, l'était certainement. Il arriva à Saint- Jean de Maurienne le 10 septembre 1594 et daigna y passer deux jours avec ses compagnies. Quand il fut parti, les notes tombèrent comme grêle chez les syndics. Citons-en quelquesunes.
Jacques Arthoud a logé et nourri un alfier (porteenseigne), trois maîtres, trois laquais et cinq chevaux. Â l'alfîer et aux maîtres il a fallu donner des poules^ poulatons et plusieurs autres vivres de grand coustange, total 51 florins ; foin pour les chevaux, 3 florins ; avoine au dict alfier, 4 sols ; vin pour laver les pieds des chevaux, 2 pots, 8 sols; pain et vin emportés par les soldats, 14 sols : addition, 56 florins 10 sols.
Les frères Borjon ont logé quatre maîtres, trois
laquais et quatre chevaux. La dépense est de 53 florins 8 sols.
Laurent Fay a eu douze soldats et cinq chevaux, lesquels soldats ont faict une despence infinie et incroyable soubz prétexte qu'il n'y avoit munition, aussi disoint qu'ils estoint logez pour vivre à discrétion. Fay réclame 3 florins parjour pour chaque homme. Les chevaux ont eu de Tavoine, du foin, du seigle et 6 pots devin.
Martin Long a logé trois maîtres et trois laquais, qui, en deux jours, ont fait sept repas et consommé quatre quartiers de mouton, une poule et quarante pots de vin, soit pour eux, soit pour leurs chevaux.
Les Prussiens de 1870 ne faisaient pas mieux que les Espagnols de 1594 en Maurienne.
Les frais et foulles de ces compagnies furent réglés à la fin du même mois devant Philibert de Ghabert, gentilhomme de la maison de Son Altesse, nommé commissaire par M»' Millet, au nom du duc de Savoie. On régla en même temps ce qui était dû à soixante-douze pionniers qui, envoyés à Suse, par ordre de Charles-Emmanuel, sous la conduite de Claude de Châteaumartin, avaient été contraints d'aller à Carignan et de là au camp de Briqueras. Le total s'éleva à 8,405 florins 4 sols 2 quarts, ce qui fit pour chacun des cinq lots de l'étape, entre lesquels la dépense avait été partagée, 1,681 florins 3 quarts 1 fort.
Charles-Emmanuel était bien obligé de fermer les yeux sur les excès de ses bons amis les Espagnols. Qu'eùt-il fait sans l'Espagne, pour défendre à la fois la Savoie et le Piémont, menacés cons-
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tarament et sur tous les points par Lesdiguières? Plus tard, la politique de ses successeurs, dans leurs guerres avec la France, sera d'évacuer la Savoie et de borner la défense aux avenues mieux fermées du Piémont. Mais Charles-Emmanuel I*' était encore savoyard, et il défendit énergiquement le berceau de sa famille. Le 6 août 1593, il écrivit de Turin la lettre suivante àTévéque de Maurienne. C'était Philibert Millet, neveu et successeur de Pierre de Lambert, qui possédait, comme son oncle, toute la confiance de ce prince (1) :
Très Révérend, très cher, bien amé et féal conseiller d*Estat. — Voians les pernitieux desseins de Tennemy sur nos Estats de delà les monts, Nous avons resoulu de n'espargner chose qui despende de nostre pouvoir pour apporter tout le soulagement et repos qu'il nous sera possible à nos bons et fidelles subjects, et par ce nous dépêchons présentement le comte de Montmaieur, douze cents hommes qui le suivront et quatre cents chevaux. De quoy Nous avons bien voulu vous donner advis à Tadvantage, affin que vous falotes tout incontinant dresser et préparer les estappes de la Maurienne et donner ordre que les munitions ne manquent tant pour le nombre susdict que aultre quatre mille qui les suivront de près, estans très resoulus d'y emploier toutes nos forces voire nostre propre personne ainsy que ja Nous avons faict par le passé pour les deslivrer de la captivité de nos ennemis, conforme à Tobligation que nous debvpns à leur fidélité, et Nous asseurant que vous n'y oblierez auculne chose qui soit de nostre service, vous disons à Dieu, qui vous ayt en sa saincte garde.
(1) L'original de cette lettre se trouve dans les [archives de l'hôtel-de-ville de Saint-Jean de Maurienne.
M^' Millet veillail avec beaucoup de soin à ce que les mesures prises, en 1589, par son prédécesseur et par Urbain du Pont, pour la défense des défilés de nos montagnes, fussent rigoureusement maintenues .
Parmi les postes établis alors, le plus important était celui de Saint- Jean d'Arves, parce qu'il se trouve au point de jonction des passages qui conduisent au Bourg-d'Oisans, à Besse et à la Grave, et que de là il était facile d'envoyer des espions surveiller les démarches de l'ennemi.
Ce poste était commandé par Pierre Salière d'Arves, qui dirigeait d'une manière très intelligente ce service d'espionnage. Les espions recevaient 30 sous par jour.
Le 17 juillet 1594, Pierre Salière écrit aux syndics de Saint- Jean de payer? florins et demi au porteur de sa lettre, qui, par les ordres de l'évêque, commandant pour Son Altesse en ces te vallée, a été envoyé au Bourg-d'Oisans, où il est resté trois jours. Le 25, même solde payée à un autre espion.
Le 2 août, quittance de 7 florins payés par les syndics de Saint-Jean d'Arves à un homme envoyé à la Grave, t pour sentir la vérité de certaines trouppes qui debvoyent estre passés pour aller contre Briançon. »
Le 9 août, 10 florins donnés à un homme envoyé au Bourg-d'Oisans.
Le 15, les syndics de Saint-Jean paieront 7 florins au porteur pour aller où il est envoyé.
Le 25, le consyndic de Saint-Jean d'Arves a payé 10 florins à un individu qui était allé au Bourg-
d'Oisans « pour entendre quelque chose des affaires de la guerre. »
Le 3 septembre, un autre reçoit, à Saint- Jean, 15. florins pour aller à Grenoble s'informer s'il est vrai que Ton ait fait une levée générale et dans quel but. Il revient le 10 et reçoit encore 5 florins.
Le 11, un espion est dépêché à la Grave pour surveiller les troupes cantonnées au Monestier et au Gassey.
Le comte de Montmayeur, annoncé par Gharles- Emmanuel, était à Saint- Jean de Maurienne le
13 août ; il avait été précédé le 9 par des troupes venant de la Val-d'Aoste par les montagnes de la Tarentaise, et il fut rejoint le 16 par un corps de soldats espagnols venant de Naples. Il en fut de même pendant tout le reste de cette année et Tannée suivante. Les doléances des habitants prouvent que redit de 1590 continuait à n'être guère observé.
La compagnie du capitaine Gipion, surtout, ne fut vraiment pas commode. Dans une note du
14 septembre 1593, Etienne Mégent, réclamant le paiement des foulles et despences que ces soldats lui ont faites, dit piteusement : « Ils m'ont faict trouver chapons, poUailles et pouUets.... n'ont point vollu manger de mon pain blanc, ni les serviteurs mesmes, ni manger de cher de beuf, sinon de mouton... et y avait une domie (femme) qui m'a plus despendu que quattre soldats. » La note s'élève à 54 florins.
Du 9 août 1594 au 4 janvier 1595, les dépenses faites par les communes de l'étape pour les troupes de passage formèrent la somme de 3,557 ducatons.
Sauf une compagnie provençale qui s'était donnée à Charles-Emmanuel et qui> le 13 octobre, arriva à Saint-Jean, venant du Piémont pour rejoindre le marquis de Treffort, c'étaient des troupes espagnoles; du 9 au 12 août, les compagnies des capitaines Manganella et Gracia Olivero; du 24 au 27 novembre, celles de Rodrigo Vibero, comte d'Haro, Francisco Sottomayor et Hercule de Gonzague; d'autres les suivirent les 5, 6 et 7 décembre. Ces soldats traînaient à leur suite des bandes de valets et de femmes.
Du 15 au 22 décembre, Saint-Jean eut à loger et à nourrir 3,181 soldats espagnols, 403 tant serviteurs que femmes et 244 courtauds, plus un maréchal de camp et toute une armée d'officiers. Le 3 janvier 1595, elle reçut la compagnie de don Juan de Mendosa; le4, celle de don Antoine de Tolède; et, le 2 février, sept compagnies napolitaines venant en Savoie pour le service, non de Charles-Emmanuel,, mais de Sa Majesté Catholique, sous le commandement de don Elisio Caraffa.
A toutes ces troupes, il fallait fournir des bêtes de voiture pour porter leurs armes et leurs bagages. Réglementairement, les bêtes ne devaient aller qu'à Aiguebelle; mais, souvent, si les muletiers ne parvenaient pas à s'échapper, les Espagnols les contraignaient d'aller jusqu'à Rum'Jly et Annecy, et même j usqu'à Nantua. Plusieurs fois des mulets, chargés outre mesure, tombèrent morts sur la route.
Le 3 avril 1595, la Chambre des Comptes de Savoie donna ordre aux syndics de la Maurienne de faire payer immédiatement les quartiers extraor-
dinaires accordés au prince pour la guerre. La ville de Saint- Jean devait 6 quartiers, chacun de 622 florins 4 sols 4 deniers.
Voici, du reste, un échantillon des charges que cette guerre imposa à la ville. En 1593, les tailles communales extraordinaires furent de 40 quartiers, c'est-à-dire de dix fois le montant de la gabelle ordinaire; en 1594, de 15 quartiers ; en 1590, de 80 quartiers (1), pour le paiement des souffranjces et despences subies par les particuliers. Le règlement des comptes entre les communes ne put être terminé que le 9 novembre 1596.
La paix fut signée à Bourgoin le 6 novembre 1595. Mais Henri IV ayant ensuite exigé que Charles - Emmanuel reconnût tenir le marquisat en fief de la couronne de France, à quoi celui-ci ne voulut se résoudre, ce traité n'eut pas de suite, et l'on se contenta de conclure une trêve jusqu'au mois de mars 1597.
Le comte Martinengo, lieutenant - général en Savoie, rendit alors une ordonnance pour prescrire l'observation sévère de l'édit sur la conduite et l'entretien des troupes. Le 28 juin 1596, les syndics de Saint-Jean la firent signifier au baron de la Vald'Isère, lieutenant du comte de Montmayeur, qui commandait en Maurienne.
En prévision de la reprise des hostilités, Charles- Emmanuel demanda et, naturellement, obtint des étapes de la Maurienne un subside pour l'entretien de la cavalerie. La part de la ville de Saint-Jean, en cette année 1596, fut de 662 florins 4 sols 4 deniers.
(1) Archives de Thôpital.