CHAPITRE PREMIER
Jamais ville ne fut plus dévastée que Jérusalem quand elle eut défailli, à bout de souffle et de sang, sous la pique des légionnaires. Nous avons vu, à la fin de notre précédent récit1, la fureur de cette soldatesque s'acharnant aux débris de la malheureuse cité. A la réserve d'une partie des remparts, gardée comme enceinte de camp, et des tours Hérodiennes, mémorial de la victoire, tout fut rasé jusqu'au sol : maisons, monuments, murailles; et, afin que nul ne songeât à venir habite/ ces lieux, la 10a légion, cantonnée au milieu des décombres, eut charge de les tenir déserts2.
1 Saint Paul, ses dernières années, ch. iv.
2 Ce corps de troupe (Legio Xma Fretensis) demeura long-
Titus emmena avec lui son armée, n'imaginant pas que la Judée, frappée au cœur, dût encore se débattre. Une rage fanatique souffla aux Zélotes cette démence. Ils gardaient encore trois forteresses au bord de la mer Morte : Herodium, Machéronte, Masada; personne n'y parlant de soumission, force fut de les réduire.
Le soin de cette campagne retombait en entier sur le commandant de l'unique légion restée à Jérusalem', car depuis la venue de Vespasien en Judée, ce dernier territoire formait une province distincte de la Syrie, ayant pour gouverneur le chef de l'armée d'occupation 2. Lucilius Bassus, chargé, à ce double titre,
temps au poste que lui confia Titus, car, à la fin du ir* siècle, elle tenait encore garnison en Judée (Dion Cassius, iv, 23). Les briques trouvées au timbre de cette légion (LXF) témoignent qu'elle y bâtit; du reste, les vestiges de ce long séjour, inscriptions, médailles, etc., abondent dans les ruines et les tombes de la région. [Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1872, p. 158-170. — De Saulcy, Revue archéologique, 1869, t. XX, p. 251-260; Numismatique de la Terre Sainte, p. 82-83, pi. v, n0' 3, 4; Epkemeris epigraphica, II, p. 292, n. 345 ; p. 293, n. 3'i6; V, p. 618, n. 144. — Merrill, Quarterhj Statemenls, 1885, 133; 1886, 73. — Schick, Zeitschrift des leutseken Palâstina. Vereins, xu, 1889, p. 198, 199.)
1 Josèphe, Bell, jud., 1. Vil, i, 2-3.
a « Syriam et quatuor legiones obtinebal Licinius Mucianus... bellutn Judaïcum Flavius Vespasianus (ducem cum Nero delegeruU tribus legionibus administrabat. » Tacite, Hislor., i, 10; « Ceterum hic Syria;, ille Judœaj praijiositus, vieillis provinciarum administrationibus, invidia discoïdes, exitu demum Neronis, positis odiis, in médium consuluere. » Id., n, 5. — Cf. Aure-
de maintenir l'ordre dans le pays, marcha aux forteresses de la mer Morte. Herodium ' n'était qu'une résidence princière, à peine fortiûée; elle tomba au premier choc2. Machéronte 3 tint davantage; elle passait à bon droit pour la plus forte place de Judée après Jérusalem \ car ses remparts, assis sur un roc escarpé, dominaient de profonds ravins. L'avantage d'un tel poste avait frappé Gabinius, dès les premiers temps de l'occupation romaine; aussi, l'estimant des plus dangereux en cas de soulèvement des Juifs, il s'était empressé de le démanteler. Hérode l'avait rétabli s, et les légions le retrouvaient plus redoutable que jamais aux mains de fanatiques déterminés. Les premiers combats, défavorables aux Romains, leur présageaient un long siège ; quand, par un coup de fortuné,
lius Victor, De Cxsar., 1. IX, epit. c. ix. — Marquardt, Rômische Slaatsverwaltung, t. I, p. 419. —P. von Rohden, De Palxstina et Arabia provinciis Romanis quxsliones Selectx, 1885, p. 1-3.
1 La position d'Herodium est marquée par les ruines qui couvrent les pentes du Djebel Fradis, le Mont-des-Francs. Voir Guérin, Judée, t. III, 122-132. — The Survey of Western Palestine, Mémoire by Condor and Kitchener, m, 315-332. — Ohlmann, Die Fortschritte Ortskunde von Palûstina, i Thl., p. 17 et suiv.
2 Josèphe, Bell.jud., 1. VII, vi, 1.
3 Aujourd'hui Mkaur, à l'est de la mer Morte. Voir Parent, Machaerous, Paris, 1868. — Tristram, The Land of Moab, p. 253 et suiv. — Duc de Luynes, Voyage d'exploration à la mer Morte, Atlas, pi. 36-39.
4 « Machaerus secunda quondam arx Judaeae ab Hierosolymis. » Pline, Histor. nalur., v, 16, 72.
6 Josèphe, Bell.jud., 1. I, vui, 5; 1. VII, vi, 2.
dans une sortie, le plus actif défenseur de la place resta entre leurs mains. C'était un jeune homme, nommé Éléazar, d'une bravoure insigne. Bassus, informé qu'il était l'âme de la révolte et l'idole des assiégés, le fît rudement flageller sous leurs yeux; il dressait déjà son gibet, quand, d'elles-mêmes, les portes de Machéronte s'ouvrirent. Les parents du supplicié y étant aussi nombreux que puissants, la ville entière partageait leur angoisse ; la plupart consentirent donc à se livrer pour sauver Éléazar 1. Cette reddition, toute prompte qu'elle était, ne désarma pas le vainqueur; Rome n'avait plus de merci pour la Judée. Ceux-là seuls eurent vie sauve qui avaient ménagé la capitulation; le reste fut vendu, ou tué. Bassus n'eut pas le temps de poursuivre ces avantages; il mourut au cours de l'expédition, léguant à son successeur Flavius Silva le soin de prendre Masada2.
Des trois forteresses restées aux mains des Zélotes, celle-là était, sans contredit, la plus difficile à emporter. Bâtie à quinze cents pieds au-dessus de la mer
» Josèphe, Bell.jud., 1. VII, vi, 1, 4.
2 Le rocher escarpé qui porte aujourd'hui le nom de Sebbeh marque au sud d'Engaddi l'emplacement de Masada. Voir Tuch, Masada, die Herodianische Felsenfesle. — De Saulcy, Voyage autour de la mer Morte, t. I, p. 199 et suiv., Allas, pi. xi-xm. — Rey, Voyage dans le Haouran et aux bords de la mer Morte; Atlas, pi. xxv-xxvi. — The Sitrvey of Western Palestine, Memoirs hy Conder and Kitcbener, 111, 418-421.
Morte, elle avait pour fossés des gorges abruptes. Deux sentiers y conduisaient : l'un, montantdu rivage, n'était qu'un escalier dans le roc, au-dessus d'abîmes à tourner la tête; on l'appelait « la Couleuvre », à cause de ses détours; l'autre, vers l'ouest, offrait un accès moins périlleux; mais Hérode avait construit une tour formidable qui en commandait le débouché. La forteresse avait été largement pourvue par lui, en vue d'un siège : des armes pour plus de dix mille hommes, des vivres à profusion, constamment renouvelés. De cette aire, les Zélotes se flattaient de braver un long blocus, et ils s'y opiniâtraient d'autant plus que le nouveau gouverneur ne leur laissait entrevoir aucune chance d'accommodement. Celui-ci, résolu d'enlever la place d'assaut, avait aussitôt entrepris des travaux prodigieux, et occupé, tout d'abord, un rocher voisin de Masada, qu'on appelait le Cap Blanc. Il établit sur ce promontoire une levée gigantesque, haute de trois cent cinquante pieds, qu'il couronna d'énormes pierres. Les machines de guerre, hissées sur cet ouvrage, dominaient les remparts, elles y firent brèche; mais derrière le mur abattu, les Zélotes avaient relevé une double palissade garnie de terre. Les Romains y mirent le feu, tout d'abord à leur préjudice, car le vent, soufflant du nord, repoussait les flammes contre eux; puis soudain, tournant au midi, il les jeta sur les assiégés, et réduisit bientôt en cendres leurs murailles de bois. Le soir était venu ; Silva, sûr de la victoire pour le lendemain, ramena
sps troupes au camp. Celte nuit de répit porta jusqu'à la fureur le désespoir des Zélotes; entraînés par leur chef, ils jurèrent de s'ensevelir sous la forteresse perdue. Tout objet de prix fut brûlé; les femmes et les enfants égorgés ; les hommes s'étant tués l'un l'autre, le dernier mit le feu au cœur de la place, et se perça de son épée. Au matin, les remparts de Masada apparurent vides, silencieux; on n'y entendait que le pétillement des brasiers. Les soldats s'approchaient avec méfiance craignant quelque embûche quand, d'un souterrain, on vit sortir deux femmes et cinq enfants. Seuls échappés au massacre, ils racontèrent les horreurs de la nuit, et dans quels transports avait expiré la patrie juive '.
Toute la Judée se trouvait alors sous la main de Rome : non seulement le gouvernement du pays, ses finances; mais le sol lui-même, par l'esclavage ou la mort des occupants. Vespasien fit vendre la terre au profit du Trésor2, puis, non content de ce bénéfice, il exigea des Juifs dispersés dans l'empire les deux drachmes qu'ils payaient annuellement au Temple 3. Ce tribut vint à point pour rebâtir le sanctuaire du
1 Josèphe, Bell, jud., 1. VII, vm, 1-7; ix, 1, 2.
- Il fit exception pour le bourg et les enviions d'Emmaiis, qu'il donna en propre à huit cents vétérans. Le village actuel de Kolonieh, à soixante stades de Jérusalem, garde le nom et marque l'emplacement de cette colonie (Josèphe, Bell, jud., 1. VII, vi, 6).
3 Josèphe, ibid. — Dion Cassius, lxvi, 7. — Suétone, Dominai, 12.
Gapitole récomment incendié. Les vaincus sentirent vivement le sacrilège; mais ils se turent. La crainte les tenait souples aux genoux de César, aussi prompts à obéir qu'à repousser tout agitateur capable de les compromettre.
Les Juifs d'Egypte, chez qui s'étaient réfugiés les Zélotes survivants, outrèrent celte prudence. Leurs communautés, riches, populeuses, sagement ordonnées, n'entendaient pas qu'on vint les émouvoir. Plus éprises de leur repos que soucieuses de patriotisme ou de pitié, elles ne se firent nul scrupule de remettre aux Romains six cents de ces misérables. Le reste s'enfuit; plusieurs, dans la Haute-Egypte, où ils furent tôt rejoints et mis à mort; d'autres, dans la Cyrénaïque, qu'ils agitèrent. Un tisserand, nommé Jonathas, fut le principal fauteur du trouble : faisant le prophète, il acquit un tel empire sur les pauvres d'Israël, qu'en ayant ramassé deux mille il les entraîna au désert. Les principaux de Cyrène effrayés, impuissants à retenir ce menaçant exode, s'empressèrent de le dénoncer aux magistrats; mais c'était trop fard séparer leur cause de la rébellion. Le gouverneur Catulle sévit à l'aveugle. Les juiveries de la Cyrénaïque furent toutes plus ou moins saccagées; les biens, qui étaient grands, confisqués. Tel fut l'excès de ces brutales mesures, que Yespasien les désavoua'.
1 Josèpho, Bell.jud., 1. VII, x, 10; 1. XI, 1; Ant. jud., 1. XIV, vu, 2.
L'intention de Rome, en effet, était de courber les Juifs, plus bas que jamais sous le joug, mais non de les anéantir. Elle le prouva par la tolérance dont elle usa, en Palestine même, au moment où elle écrasait le corps de la nation. Un groupe notable d'Israélites y eut congé de vivre sous la paix romaine. C'était des Pharisiens, de sens rassis, qui, prévoyant où aboutirait la furie des Zélotes, avaient, dès les premiers temps, quitté Jérusalem pour s'établir dans la plaine des Philistins.
Des docteurs en nombre, qui se trouvaient parmi ces réfugiés, devinrent naturellement leurs chefs; toutefois, celui qui devait y primer, Johanan Ben Zakkaï, paraît avoir été un des derniers à les rejoindre1. Bien que personne n'eût mieux compris la nécessité de partir, et n'y poussât plus activement, il lutta jusqu'au bout contre les forcenés qui perdaient la Ville Sainte, et ne consentit à s'éloigner que lorsqu'il vit leur folie définitivement maîtresse. C'était s'y prendre bien tard, aussi trouva-t-il portes closes : « On ne sort d'ici que mort, » lui déclarèrent les fanatiques. « Mettez-moi dans un cercueil, dit Johanan à ses disciples, et portez-moi hors de la ville. » Aux barrières, les gardes voulurent sonder
1 Certains passages du ïalmud supposent qu'avant même la ruine de Jérusalem, la ville de Jabné avait une école et un tribunal qui déjà faisaient autorité, Sanhédrin, II, 4. Cf. Abolit de llabbi Nathan, iv.
le corps de leurs lances : « Que faites-vous, s'écria Ben Batiah; voulez-vous être accusés d'avoir percé de coups un de vos docteurs? » Ils laissèrent passer le cortège, et Johanan, déposé dans un cimetière, put de là gagner le camp romain. Il y prédit à Vespasien sa prochaine élévation au trône '. Nous avons vu, pendant la guerre de Galilée, semblable prophétie concilier a Josèphe la faveur des Flaviens2; Johanan en tira même profit. On lui permit de se retirer à Jabné 3. Il savait l'école de cette ville très florissante4 depuis que Salomé, sœur d'Hérode le Grand, avait obtenu Jabné en apanage. Les Juifs y affluaient; l'avantage du port, un grand commerce de blé, la présence d'un procurateur romain b, attiraient les gens en quête de sécurité. Johanan trouva, dans ce refuge, le juste prix de' son dévouement : un concours d'esprits sages; des docteurs qui, à Jérusalem, le tenaient déjà pour leur chef, et qui s'empressèrent de lui attribuer la même prééminence.
1 Midrasch-rabba sur les Lamentations, i, 5; Gittin, 56 a et b.
2 Saint Paul, ses dernières années, ch. xiv.
3 Shekalim, i, 4. — Rosh-hashana, iv, 1. — Jabné (aujourd'hui Yebna) est située sur une éminence, au milieu d'une riche plaine, à quatre heures au sud de Jafl'a : une demi-heure de marche sépare le village moderne de la mer.
4 Aboth de Rabbi Nathan, iv. — Talmud de Bab., Gittin, 56 b. — Mischna, Sanhédrin, XI, iv.
6 Josèphe, Antlq. jud., 1. XVIII, vi, 3, 4. — Demai, h, 4. — Bereschit rabba, lxxvi.
D'autant plus attachés à leur patrie qu'ils l'estimaient perdue, ces pieux Israélites attendirent en commune angoisse la fin des luttes qu'ils n'avaient pu conjurer. Quand des fuyards vinrent conter l'agonie de la Ville Sainte, le Temple brûlé, ses derniers défenseurs péris par le fer ou la faim, ses ruines mêmes rasées, Johanan et ses disciples déchirèrent leurs habits en sanglotant1. Le deuil dura bien des jours, car le sort de leurs frères échappés au massacre devait être plus déplorable encore. Nous avons vu Titus traîner des troupes de captifs qu'il jetait, en passant, aux bêtes des amphithéâtres; le reste fut vendu en masse, ou livré aux brutales passions des vainqueurs 2. Ce dernier outrage blessait au vif Israël ; aussi, parmi les traits que recueillirent alors les docteurs de Jabné, trouvons-nous cette lamentable histoire : deux enfants, aussi nobles d'âme que de sang, se trouvant en lieu infâme, et pleurant, de nuit, le sort qui les attend; au matin, le frère reconnaît sa sœur dans l'infortunée qui se lamentait avec lui ; ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, et meurent3. Nombre de traits semblables dans le Talmud attestent à quelles indignités les plus nobles familles furent alors ravalées : ici, la fille du riche Nicodème Ben Gorion, ramassant pour se nourrir les
1 Aboth de Rabbi IS'athan, ch. iv.
2 Josèphe, Bell.jud., 1. VII, H, 1; III, I; VIII, 7.
3 Midrasch-rabba sur les Lamentations, l, 16; Gitlin, 53 a.
grains d'orge tombés d'une mangeoire de chevaux; ailleurs, la femme du grand-prêtre Josué Ben Gamala, attachée par les cheveux à la queue d'un coursier arabe, et traînée en lambeaux de Jérusalem à Lydda*.
Si fondée que fût la désolation au spectacle de telles infamies, les docteurs de Jabné veillèrent à ce qu'elle ne tournât pas en désespoir. Certains voulaient qu'on se réduisît dorénavant à une vie de jeûnes et de larmes; ils proscrivaient toute jouissance, l'usage même de la viande et du vin, par ce motif qu'on n'en pouvait plus faire oblation dans le Temple2. Johanan leur représenta doucement que le meilleur des sacrifices, celui du cœur, et la pratique des bonnes œuvres, restaient toujours possibles 3. Ses disciples le secondèrent, dans les mêmes vues : « Mes amis », disait Rabbi Josué à ces esprits chimériques, « pourquoi vous abstenir de viande et de vin? » — « L'autel est détruit », répondaient-ils; « mangerons-nous la chair qui ne peut plus y être offerte? boirons-nous le vin qui ne coule plus en libation? » — « Alors, ne mangeons plus de pain », répliqua Rabbi Josué, « puisque les offrandes de farine sont aussi abolies ». — « 11 resterait à se nour-
1 Midrasch-rabba, ibid. ; Talmud de Jer. , Ketubot, v, 11; Gittin, 56 a; Sifré sur le Deutéronome, § 305.
2 Mischna, Sota, ix, 15, et losifta, ibid., xv.
3 Talmud de Babylone, Baba balhra, 10 b.
rir de fruits », hasardèrent-ils. — « Les fruits! mais comment en user, puisqu'on ne saurait plus en apporter les prémices au Temple 4? »
L'esprit d'Israël répugne à ce qui est excessif : en si grand abattement que le jette l'infortune, son sens pratique, l'instinct de vivre et d'agir domine sur tout. Johanan vint donc à bout de ces pieuses exagérations en représentant que le capital était, non de succomber à la violence des choses, mais de maintenir étroitement unis les membres épars d'Israël. A défaut du Temple, Jabné avait sa synagogue, son école déjà célèbre : pourquoi ne suppléerait-elle pas à la cité détruite? L'esprit de Johanan se haussa jusque-là, appuyé sur tout un collège de disciples, dont lui-même a tracé le vivant tableau : « Éliezer Ben Hyrcanos est un puits cimenté, aucune goutte ne s'y perd; Josué Ben Hananiah est le triple fil malaisé à rompre; José Haccohen, un modèle de piété. Gomme la citerne, Siméon Ben Nalhanel garde l'eau dans le désert; Eléazar Ben Arach a l'impétuosité du torrent; source abondante, ses eaux jaillissent et débordent2 ». Tous ces portraits révèlent des hommes fidèles au Mosaïsme ; mais gardant néanmoins la hauteur de vues, la rectitude, la vigueur nécessaires pour affronter les circonstances et y parer,
1 Aboth de Rabbi Nathan, ch. iv.
* Aboth de Rabbi Nathan, ch. xiv.
Johanan, soufflé par eux, put viser sérieusement à faire de Jabné l'héritière de Sion.
On paraît s'être agité confusément tout d'abord : chacun tirant à soi en pleine indépendance, car Johanan n'avait pas la maîtrise sur des esprits presque tous supérieurs au sien. Vieillard aimable, débonnaire, d'une telle courtoisie que nul ne prévint jamais son salut1, il n'imaginait rien de mieux, pour assurer le triomphe du judaïsme, que de le montrer largement ouvert à tous, prêt à régénérer le monde. Plus clairvoyant que le vieux Maître, un de ses disciples, Gamaliel II, comprit qu'un soin plus pressant, pour garder Israël en corps de nation, était de lui redonner une tête qui, dominant et rattachant tous les membres, en maintînt le ressort. Le Sanhédrin avait rempli cette fonction au cours des derniers siècles; mais on ne pouvait espérer le rétablir, car à l'autorité doctrinale il joignait une large part de gouvernement, ce que Rome n'eût plus toléré après Jérusalem détruite. Habilement, Gamaliel sacrifia tout ce qui devait porter ombrage aux gouverneurs de Palestine : il ne sollicita qu'une sorte d'académie appelée à résoudre les questions de doctrine et d'observance. Rome ne s'inquiétait guère des débats spéculatifs; aimant d'instinct l'autorité, elle ne voulut voir dans cette institution qu'une garantie
1 Mechilla, sur l'Exode, xx, 22 ; Talmud de Babylone, Bera- €oth, 17 A.
de paix entre les nombreuses juiveries de l'empire. La seule précaution qu'elle prit fut de la garder en main, afin de restreindre, au besoin, ses coudées.
Les Juifs s'en accommodèrent. Il ne fut plus question de Sanhédrin, mot suspect; la grande école de Jabné, oracle désormais des autres synagogues, prit le nom modeste de Bel Din, « maison de justice », et son président, celui de Père de cette maison, Ab-Bet Din; sous ce titre, il allait exercer un véritable patriarcat à l'égard de la race entière, et la tenir aussi fortement liée que l'avait jamais fait le Nasi, chef du Sanhédrin. Israël recouvrait ainsi, dans la constitution de l'empire, la place et les privilèges dont il avait joui auparavant : le droit de faire corps et de s'administrer sous la tutelle, partant, sous la protection des magistrats romains. Gamaliel II, ayant eu la plus large part a cette restauration, se trouva naturellement porté en tête de l'école de Jabné; il en reçut la présidence et obtint que Rome reconnût cette primauté K.
Johanan, supplanté par son disciple, eut la sagesse de lui céder. Il se retira dans un village voisin, à Bérouz-Ilaïl2, et là, entouré de quelques docteurs qui le suivirent, il se livra uniquement à l'esprit d'IIillel 3,
1 Misclma, Edulot, vu, 7; Sanhédrin, il a.
2 Bourg obscur, situé non loin de Jabné, vers l'est. Voir Derenbouig, Essai sur l'histoire de la Palestine, p. 306, noie 4. — Shekalim, i, 4; Rosh-hashana, iv, f; Sanhédrin, 32 a.
» Il aurait même été le disciple d'IIillel, à en croire certains
esprit de mansuétude, de paix, d'indulgence, qui planant aux cimes de la Loi ne s'inspirait que de ses plus hautes vérités, et visait à en faire la lumière comme le salut du genre humain. Les barrières dressées par l'école de Schammaï contre la gentilité, étaient plus ou moins abaissées par lui : « Le pardon qu'Israël cherche dans ses sacrifices, disait-il, les païens le trouvent dans l'équité'. » Entendant Rabbi Josué pleurer la destruction du Temple, il le consolait en ces termes, plus chrétiens que mosaïques : « Ne t'attriste pas ainsi, mon fils; il nous reste un moyen d'expier nos péchés qui vaut l'autre, la charité. L'Écriture ne dit-elle pas : J'aime mieux la miséricorde que les sacrifices 2 (Osée, vi, 6)? »
Le bon Johanan avait emporté avec lui la sagesse de Bet Din. Tout autre était l'ambition de Gamaliel qui ne rêvait que de transformer Jabné en une Jéru-
talmudistes qui, pour rendre ce fait vraisemblable, lui attribuent une longévité peu commune, et le font vivre cent vingt ans; a quarante ans dans le commerce, quarante ans dans les écoles, à s'instruire, quarante ans à y instruire les autres », Rosh-hashana, 31 b. — Si le grand Hillel ne vit pas Johanan assis à ses pieds, il eut en lui un élève qui, continuant son œuvre de conciliation, s'efforça de jeter dans le Mosaïsme quelque semence de charité, de tolérance, et de le rendre accessible aux Gentils. Voir sur cet illustre Rabbi : Derenbourg, Essai sur l'histoire de la Palestine, p. 276-288, 302-318. — Spitz, Rabban Johanan Ben Sakkaï, Reclor der Hochschule zu Jabneh*. Dissertation, Leipzig, 1883.
1 Baba bathra, 10 b.
2 Aboth de rabbi Xathan, ch. iv.
salem au petit pied, surtout d'y attirer les pieux Israélites, que l'habitude ramenait dans la Ville Sainte, aux fêtes annuelles '. La 10e légion veillant toujours aux ruines, ces pèlerins delà mort ne pouvaient s'y glisser qu'en cachette : le temps de pleurer et de fuir; mais ils trouvaient, au pied des monts de Juda, Jabné, dont le renom croissait chaque jour. Où s'adresser mieux pour soumettre les doutes qu'on portait jadis au Sanhédrin? La nécessité de donner prompte réponse à ces questions de toute nature, tourna l'école de Jabné aux études pratiques, et fit surtout de ses docteurs des casuistes. Ce fut l'occasion d'un partage entre eux. Plusieurs, dont l'âme ardente ne pouvait s'accommoder d'un si froid labeur, s'éloignèrent d'une école plus politique que religieuse. Les uns rejoignirent le vieux maître Jobanan à Bérouz-Haïl; d'autres s'établirent à Lydda2, ou dans de simples villages de la plaine des Philistins, Bakiin, Gibthon, Gimso, Bené-Beraf3.
Plus encore que ces divisions d'esprits, la liberté que Rome laissait aux Juifs en cette région, la peupla de leurs communautés. Ils se répandirent promptement le long de la plaine que borde la mer, de Jaffa
1 Mischna, Para, vu, 6; losifta, ibid., ch. vi.
2 Rosh-Hashana, i, 6; Taanith, in, 9; Baba mezia, iv, 3.
3 Neubauer, Géographie du Talmud, p. 72-73, 78-80, 82. — Derenbourg, Essai sut* l'histoire de la Palestine, p. 306-307,
à Gaza, et de là, gagnèrent le sud d'EIeuthéropolis et de la Palestine, le Darom l du Talmud. Cette frontière, peu fréquentée des Romains, échappait à leur garde. Les Juifs s'y multiplièrent à l'aise, car les vallées qui descendent de Juda au désert étaient alors des plus riches. Nulle part l'olivier ne produisait d'huile plus fine qu'à Thékoa - ; les dattes de Zoar avaient pareil renom3; les vignes d'Engaddi, chantées par le Cantique *, donnaient toujours mêmes récoltes. Toute la région était par excellence terre de vignobles; c'est des alentours d'Hébron qu'était sortie la grappe fameuse qui avait émerveillé les Hébreux dans le désert 3. Mais la fécondité du Darom n'était pas sa seule gloire : les plus précieux souvenirs d'Israël y vivaient. Là, plus qu'en toute autre partie de la terre promise, avaient séjourné les patriarches. Les puits creusés au seuil du désert, Moladah 6, Lahai-
1 De l'hébreu « dârôm », « la région du sud », Job, xxxv», 17. — Ezech., xl, 24. Ce nom désigne dans Eusèbe, S. Jérôme et les anciens géographes, les riches plaines qui s'étendent à la frontière méridionale de la Palestine, entre la Méditerranée, l'Arabah et le sud de la mer Morte. Voir S. Jérôme, Onomasticon (s. v. Darom). — Eusèbe, id. (s. v. Tépapa).
2 Mischna, Menahoth, vm, 3.
3 Zoar était appelée la ville des dattiers, Mischna, Jebamot, xvi, 8; Pesachim, 52 a.
* Cant., i, 13; n, 13; vu, 12. — Sabbat, 26 a. Le baume du pays avait aussi grande réputation.
& Num., xiii, 18-30.
6 Josué, xv, 21-26; xix, 2. — I Paralip., iv, 28. Aujourd'hui
Roï \ Beersheba 2, marquaient les étapes de leurs troupeaux. Sous le chêne de Mambré, Abraham avait dressé sa tente et sacriûé3; la « double caverne » d'Hébron, Macpéla, gardait ses ossements4; Isaac et Jacob, eux aussi, avaient campé dans « ce pays du midi », le regard à l'Éternel, ne vivant que pour l'écouter et le suivre s.
Cette voix d'en haut n'avait cessé de se faire entendre depuis lors : promesses divines, Loi tracée par le doigt de Dieu, prophéties, chants inspirés avaient fini par former tout un volume, le « Livre » par excellence0, qui survivait au judaïsme écroulé, et demeurait le seul trésor d'Israël. Malheureusement dans le Darom, comme à Jabné, ce précieux dépôt ne fut l'objet que d'un commentaire stérile : hormis quelques maîtres qui soupçonnaient l'esprit de vie cacbé
El-Mith, sur la route qui mène d'Aïla à la mer Rouge. L'endroit est désert, mais deux anciens puits y attirent les Bédouins. Robinson, Biblical Researches, n, 200 et sq.
1 Gen., xvi, 7, 14 ; xxiv, 62; xxv, 11.
« Id., xxi, 25-33.
3 Id., xi», 18; xiv, 13; xvm, 1 et seq., etc.
* Id., xxv, 9.
5 Id., xxv, 11; XXVI, 32,33; XXXVII, 1, 14; XLVI, 1-5 ; L, 13.
6 Le mot « Bible » n'a pas d'autre sens, xà BiêXîa, « les Livres ». Dès le milieu du second siècle, nous voyons, dans une homélie faussement attribuée à S. Clément, ce mot employé pour distinguer les livres de l'Ancien Testament, des écrits apostoliques : xà p'.o).ta xal ol ârcôcrxoXot. II Ep, Clément., XIV. Lightfool, Apostolie Fathers, S. Clément, vol. il, p. 202, 245
LES JUIFS AlfRÈS LA RUINE DE JÉRUSALEM 10
sous l'écorce, le gros des docteurs ne s'attacha qu'au dehors, à la lettre morte.
Rien do plus desséchant que la glose rabbinique. On veillait, sans doute, à déterminer le sens des textes; mais le grand effort allait à en presser les termes, pour extraire des conclusions outrées et vaines. Quand les déductions logiques faisaient défaut, on recourait à des rapprochements forcés, à l'exégèse allégorique. Depuis la destruction du Temple, le champ de ces discussions se trouvait restreint. Tout sacrifice, toute cérémonie étant supprimés, les prescriptions du rituel n'avaient plus d'objet; on les omit, mais, en dehors de la liturgie, restait une multitude d'observances, qui saisissaient le Juif naissant, ordonnaient ses moindres actes, son manger, ses ablutions, ses vêtements, le suivaient jusqu'au delà de la mort, dans ses funérailles et son tombeau. A travers ce domaine, la subtilité juive pouvait se donner carrière.
Le code mosaïque, si exact qu'il fût, n'avait pas prévu tout, pas plus qu'il n'avait paré aux modifications résultant des lieux, des temps, des circonstances. Aussi, depuis la captivité, les collèges de scribes n'avaient cessé de passer au tamis, et de réglementer les moindres vétilles. Une certaine originalité de vues, de nobles sentiments, des discussions ingénieuses, avaient d'abord relevé ces arguties, mais peu à peu, d'autres soins l'emportèrent, finalement, celui de réunir les solutions des docteurs fameux.
Nulle part, plus qu'en Orient, on ne jure sur la parole du Maître. Beaucoup y attribuaient même force qu'à la Loi. Ces réponses, accumulées depuis cinq siècles, formaient un amas indigeste. Le commun des Juifs, perdu dans ce fatras, s'en rapportait volontiers à la science des scribes, ce qui ravalait leur enseignement à des prodiges de mémoire. On commençait, dès lors, pour alléger cette fatigue, à composer de petits recueils de sentences ' , lesquels, toujours accrus, devinrent le corps de traditions rabbiniques connu sous le nom de Mischna; mais le sens même de ce mot : « reproduction de paroles sues par cœur », détermine nettement la valeur de tels écrits.
Ces occupations, non seulement étaient peu dignes d'esprits élevés, elles multipliaient encore « les haies autour de la Loi »; elles aggravaient au peuple le poids des observances, ce pharisaïsme que le Sauveur avait déclaré intolérable2. De nouvelles décisions, créant sans cesse des pratiques nouvelles, étreignaient la vie jusqu'à en faire un tourment continu. Il fallait être ployé de naissance sous un tel joug pour le supporter; qui eût songé à s'y mettre
1 Un des traités talmudiques, Middot, fut composé, en grande partie, par R. Eliezer Ben Jacob, vers la fin du premier siècle. Deux autres, loma et Tamid, sont attribués à un contemporain du premier Gamaliel, Siméon de Milspah. Voir Derenbourg, Essai sur l'histoire de la Palestine, p. 374-375.
2 Malt., xxm, 4.
de soi-même? Tandis que les synagogues de la Dispersion, secouant plus ou moins la servitude de la lettre, gagnaient de nombreux prosélytes, celles de Palestine se resserrèrent davantage. Elles y voyaient d'ailleurs une sécurité pour la Foi, et mettaient leur zèle à dresser barrières sur barrières entre elles et les Gentils. Les « dix-huit mesures » qui organisaient légalement cette séparation, datent de là; elles furent suggérées par l'un des plus farouches disciplesde Schammaï, dans la fièvre des derniers jours de Jérusalem'. Le fanatisme y va jusqu'à interdire de rien acheter aux païens, de parler leur langue, derecevoir leurs offrandes ou leur témoignage, en un mot, de lier commerce avec eux, aussi bien dans la vis publique que dans les actes de religion 2.
Les disciples d'Hillel s'étaient opposés de tout temps à cette manie. Ils sentaient qu'Israël, déjà suspect et honni, allait se mettre hors la loi des nations, et annonçaient que ces folies deviendraient aussi funestes que jadis l'adoration du veau d'or3. On ne répondit à leurs protestations qu'en massacrant ceux qui s'y rendaient ouvertement. Les « dix-huit mesures » furent maintenues, d'autant plus inviolables, disait-on, qu'elles venaient d'être scellées du sang de
1 Mischna, Aboda zara, n, 5, 7.
2 Talmud de Jérusalem, Schabbath, i, 7 ; Talmud de Babylone, Schabbath, 17 a.
3 Ibid.
leurs contradicteurs ; dès lors, nulle autorité ne s'ingéra de les abolir.
« La lettre tue' », avait dit S. Paul : Jabné et les synagogues de Palestine avérèrent cette sentence. Ayant en main le livre où Dieu parle, mais ne l'ouvrant que dans l'ombre, ils n'y découvrirent qu'un sens charnel, littéral, et cette lettre les tint rampant contre terre2, impropres à tout essor. Cependant, cette même loi qu'ils allaient porter en aveugles, à travers le monde ; ces mêmes prophéties, tout ce Testament de l'Antique Alliance demeure pour nous, depuis dix-neuf siècles, une source intarissable de force et de lumière. Que leur manquait-il pour puiser pareille vie? Il leur restait d'y chercher Celui qui en est l'unique objet : Jésus prophétisé, figuré à chaque page du « Livre ». Abraham et les Saints de l'Ancien Testament l'avaient de loin salué dans les divines promesses3; leurs yeux, par delà les siècles, atteignaient l'invisible4, mais c'était un regard de foi, une grâce à laquelle leurs indignes fils ne pouvaient prétendre, car, après avoir crucifié ce même Jésus, ils continuaient de le maudire. Que pouvait Dieu, devant cet entêtement, que les abandonner à leur esprit d'assoupissement et d'insensibilité3, leur laisser
i II Corinth., m, 6.
* Rom., xi, 10.
3 Heb., xi, 8-13.
* Id., xi, 27.
b Rom., xi, 8.
ce que, de nos jours comme alors, ils s'obstinent à garder : « îles yeux qui ne voient pas, des oreilles pour ne pas entendre ' »?
> «oui., il, 8.