‹ Saint Jean et la fin de l'age apostoliqueChapitre 36 sur 76 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

La tolérance qu'obtenaient les Israélites dans le sud de la Judée, leurs frères convertis au Christ en jouissaient au delà du Jourdain, même plus largement. Nous les avons vus s'y réfugier avant la chute de Jérusalem, et trouver dans Pella un sûr abri'. Ce n'était pourtant à leurs yeux qu'un asile passager, car nul ne s'imaginait que le Temple dût périr. Dieu n'avait-il pas déclaré à Salomon « qu'il mettrait à jamais son nom sur ce sanctuaire, que ses yeux et son cœur y seraient pour toujours2 »? Titus pouvait s'emparer de Jérusalem, la mettre à sac : le Saint des Saints resterait.

Quand le fer et le feu eurent passé, aussi impitoyables au Moriah qu'à toute la ville; quand surtout il devint manifeste que Rome, campée sur ces ruines,

1 Saint Paul, ses dernières années, ch. xiv.

2 IV Reg., ix, 3.

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ne permettrait pas qu'on les relevât, alors les fidèles de l'Église Mère comprirent que, pour longtemps, l'espoir était vain, et qu'il fallait, comme leurs aïeux sur les bords de l'Euphrate, se résigner à vivre loin de Sion. Le calme des lieux où les avait conduits l'inspiration divine leur fut un adoucissement. Agrippa II y régnait : fin politique, ce prince sut garantir ses États du fanatisme qui désolait le reste de la Judée, en les tenant ouverts aux Romains. Sous leur protection, des villes s'élevèrent, populeuses et riches. Les ruines de leurs monuments, leurs colonnades couvrent encore le sol, témoignant quelle prospérité favorisait cette partie de l'empire.

Les Juifs s'y trouvaient au large pour se répandre, car le domaine d' Agrippa, constamment accru par les largesses romaines, comprenait, outre le petit royaume de Chalcis, la Batanée, la Trachonitide, la Gaulanitide' ainsi que d'autres territoires dans la Pérée et la Galilée2. Pella, nous l'avons vu, avait été leur première étape; mais bientôt nombre d'entre eux, remontant vers le nord, fondèrent dans la ville de Kokaba3une communauté d'égale importance.

1 Josèphe, Antiq.jud.,\. XX, vu, 1; Bell. jud.,\. II, xn, 8.

8 Notamment les villes de Tibériade, de Tarichée, de Julias et leurs alentours. Ce fut de Néron qu'Agrippa II obtint cet accroissement de domaine. Josèpbe, Antiq. jud., 1. XX, vin, 4; Bell.jud., 1. II, vin, 2.

3 S. Epiphane place Kokaba dans le pays de Basan, près d'Astarolh-Carnaïm. Hœres., xxx, 2.

Ce fut là que les parents de Jésus s'établirent, et, au milieu d'eux, probablement, le chef de l'Église exilée, Siméon1, que les Anciens de Jérusalem avaient choisi pour succéder à S. Jacques dans l'épiscopat. Le second pasteur de la Ville Sainte appartenait à la famille du Sauveur : fils de Gléophas, le frère de S. Joseph2, et de Marie, sœur de la Vierge sainte3, il était cousin germain de Jésus \ Bien qu'il n'eût pas été appelé à l'apostolat, comme ses frères Jacques et Jude, il avait connu de près le divin Maître. Vénéré de l'Église Mère à ce titre, il la gouverna longtemps, et ne mourut martyr que sous Trajan, vers l'an HO3.

A en croire Eusèbe, treize évêques auraient succédé à S. Siméon dans les vingt-deux années qui vont de sa mort à la révolte de Barcochebas (132) G. Ce grand nombre de pasteurs sur le même siège, dans

1 Ce nom hébreu Siméon se trouve dans les listes des frères de Jésus données par les Évangélistes, sous la l'orme contractée : Simon. Malt., xm, 15; Marc, vi, 3.

2 Hégésippe cité par Eusèbe (Histor. ecclesias., III, xi).

3 Eusèbe, Hislor. eccles., III, xxxn.

1 Nous maintenons ici, sur les liens de parenté qui unissaient les divers membres de la famille du Sauveur, l'opinion que nous avons adoptée dans la Vie de N.-S. Jésus-Christ (t. I, appendice v). Ce sentiment nous parait, dans une question si controversée, la solution la plus simple et en même temps la mieux fondée, car elle s'appuie sur les plus anciennes traditions, sur les témoignages (ju'Kusèbc juge les plus dignes de créance.

■'• Eusèbe, loc. cit.

• Id., IV, v.

un si court intervalle, parait excessif : il est plus probable que la liste des noms conservés par la tradition donne, non la suite, mais l'ensemble des chefs qui, de concert avec Siméon et après lui, administrèrent les communautés judéo-chrétiennes. Toutes, ne s'estimant exilées que pour un temps de la Ville Sainte, prétendaient au titre d'Église de Jérusalem. C'est là un des traits qui nous montrent ces fraternités, au delà du Jourdain, telles que nous les avons vues, sous la main de S. Jacques, pieuses, austères, édifiantes, mais indissolublement liées au passé d'Israël; en dehors du souffle de vie qui, partout ailleurs, régénérait le monde en l'affranchissant de la Loi. Cet isolement rendait leurs moyens de subsistance de jour en jour plus précaires. Paul n'était plu> là pour recommander à ses fidèles les pauvres « sai'.îs » de Jérusalem. Qu'étaient devenues après lui la offrandes annuelles qu'il avait si bénignement ordonnées1? Continua-t-on de les recueillir, ou bien, le désastre ayant dispersé le corps visible de l'Eglise Mère, parut-il impossible d'en retrouver les membres? La plupart des exilés n'eurent d'autres ressources que le travail : quelques années plus tard, les parents de Jésus montraient aux persécuteurs, inquiets de leur noble origine, les calus de leurs mains durcies2. Les Chrétiens du Hauran furent donc des

1 I Cor., xvi, 1-4; h Cor., ix, 1-15.

2 Eusèbe, Histor. eccles., III, xx.

hommes de rude labeur, moins attentifs à leurs aises qu'aux promesses éternelles. Ils portaient le dénûment avec fierté, à l'exemple du saint pasteur qui avait forgé leurs âmes, de ce Jacques jetant l'anathème à l'opulence, proclamant les pauvres « élus de Dieu, riches dans la foi, héritiers du royaume réservé à ceux qu'il aime1 ». L'attente de ce règne les émouvait sans les inquiéter; ils s'abandonnaient au Père céleste, comme « les oiseaux du ciel qui ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent en leurs greniers2 ». Dans la Bonne Nouvelle annoncée au monde, c'était la prédication de Galilée, le Jésus de Nazareth, qu'ils méditaient de préférence. Aussi le nom d'hommes de Nazareth, de Nazaréens, leur futil donné3, et ils le conservèrent longtemps, puisque à la fin du ive siècle nous les trouvons encore dans les mêmes lieux, gardant la même fidélité aux observances, sans se départir de l'orthodoxie chrétienne4. L'autorité et les écrits de S. Paul rejetés par les judaïsants hérétiques sont reçus parmi eux5, et sur

1 Jac, H, 5.

» Mail., vi, 26.

3 S. Epiphane, Ilxres., xxix, 1, 5, 6.

* ld., xx, 3; xxix. — S. Jérôme, De vir. ill., 3.

6 De l'aveu des meilleurs critiques, le livre intitulé : Le Testament des douze Patriarches (Migne, Palrologia Grxca, t. II, p. 1038-1150), a été composé par un Judéo-Chrélien; il y est parlé en termes élogieux de S. Taul et de son œuvre. Voir en particulier, dans le Testament de Benjamin, xi, le passage, très contesté il est vrai, où le caractère et la mission de l'Apôtre sont

nul autre point que leur attachement à la Loi, nous ne les surprenons en désaccord avec le reste des Églises.

Moins fécondes que les autres, par leur attachement à des sources de grâce taries, ces communautés ne laissèrent pas d'essaimer loin du Hauran. S. Jérôme rencontra une de leurs colonies au nord de la Syrie, à Alep, l'antique Beroë. Séjournant quelque temps au milieu de ces fidèles, il vit entre leurs mains un évangile qu'il prit d'abord pour l'original araméen1 de S. Matthieu; mais, en l'étudiant de près, il y reconnut une œuvre distincte et assez importante pour qu'il prit la peine, non seulement de la transcrire, mais de la traduire en grec et en latin2. Ce livre portait, chez les Nazaréens, le nom « d'Évangile selon les Hébreux, ou selon les Apôtres » : « plus communément, ajoute le saint docteur, on lui donne le titre d'Évangile selon S. Matthieu3 », appellation qui suppose de nombreux points de ressemblance entre cet apocryphe et notre premier évangile *.

prophétisés. — Ritschl, Die Entstehung (1er Altkatholischen Kirche, 2e éd., p. 171-177. — Yortsinan, De Testamenti XII Pairiarcharum origine et pretio.

1 On appelle ainsi le texte syriaque : la Syrie ayant été peuplée par les descendants d'Aram, (ils de Sein.

2 S. Jérôme, De vir. ill., 2-3; Ad Mich., vu, 2; In Matt., xn, 13-, Contr. Pelagian., m, 1.

3 Origène, Hom. I in Luc. — S. Jérôme, In Malt., prxf. , Contr. Pelag., m, 1.

* Selon toute apparence, le texte araméen de S. Matthieu s'é-

On ne saurait trop regretter que ce texte ait disparu, car les Pères des trois premiers siècles en faisaient état, et l'alléguaient souvent : il nous apprendrait à quelles paroles, à quels actes du Sauveur ces chrétientés s'attachaient plus volontiers; quelle forme prit insensiblement chez elles la prédication évangélique. A en juger par les citations des Pères1, la suite et l'ordonnance du récit étaient les mêmes qu'en S. Matthieu et S. Marc, mais le détail des faits variait, et les changements y devinrent plus sensibles à mesure que le livre passade main en main. Si l'autorité des apôtres, auteurs des écrits inspirés, imposait le respect et garantissait leur texte de toute altération, les récits évangéliques des Nazaréens subissaient la fragile destinée de toute œuvre humaine et impersonnelle. Sous leur forme actuelle, plusieurs des fragments que nous possédons ne méritent guère plus de confiance que le commun des apocryphes. Qu'on en juge par ce passage, où Jésus est représenté ne se décidant que sur les instances de sa famille à recevoir le baptême de Jean : « Voici que la

tait trouvé d'abord seul en usage dans L'Église Mère; mais peu à peu les Nazaréens d'un côlé, les Ëbionites de l'autre, y firent de telles additions, que trois évangiles distincts, sur un fond commun, eurent cours dans les églises judéo-chrétiennes : l'araméen authentique de S. Matthieu dans son intégrité; l'évangile hérétique des Lbionilcs, et celui des Nazaréens.

1 llilgenfeld les a réunies dans son Novum Testamentum extra canonem réception.

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Mère du Seigneur et ses frères lui disaient : Jean baptise pour la rémission des péchés; allons, nous aussi, recevoir son baptême. Mais il leur dit : En quoi ai-je péché pour aller et être baptisé par lui, à moins peut-être que cela même que j'ai dit soit de l'ignorance? » Le texte inspiré ne laisse rien soupçonner, ni de ces instances, ni de cette injurieuse réserve : il nous montre au contraire Jésus se rendant de son propre mouvement de la Galilée vers le Jourdain '.

Mêmes imaginations, aussi invraisemblables, dans le récit du baptême. Le Jourdain prend feu au contact du Sauveur : « Et alors, continue le narrateur apocryphe, comme Jésus remontait du fleuve, l'Esprit-Saint, s'épanchant en plénitude, descendit, reposa sur lui et lui dit : Mon fils, dans tous les prophètes, c'est toi que j'attendais pour venir reposer sur toi ; car tu es mon repos, tu es mon fils premierné qui règnes pour l'éternité. » En S. Matthieu nous lisons ce simple récit qui porte un tout autre caractère d'authenticité : « Jésus, ayant été baptisé, sortit aussitôt de l'eau, et en même temps les cieux lui furent ouverts; il vit l'Esprit de Dieu descendant comme une colombe et venant sur lui. Et voici qu'une voix venant des cieux dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection2. »

1 Matt., m, 13-15.

2 Id., 16-17.

Il est difficile de démêler dans l'Évangile des Nazaréens ce qui leur appartient en propre, et ce qu'j ont glissé les Ébionites, branche bâtarde de cette même Église1. Évidemment, la parole suivante, attribuée au Sauveur, ne peut venir que de ces hérétiques : « Récemment, ma mère, l'Esprit-Saint me prit par un de mes cheveux et me transporta sur la montagne du grand Thabor. » Comment croire que des Églises éclairées et guidées alors par des hommes apostoliques, aient pu tenir pour authentiques de pareilles rêveries? L'Évangile nazaréen, que citent les anciens Pères, ne gardait donc plus sa primitive intégrité. D'ailleurs, même purgé de ses fables, cet écrit semble n'avoir jamais eu l'admirable simplicité de nos témoins inspirés. D'inutiles paraphrases chargent le récit, l'énervent et le ralentissent. On se souvient en S. Matthieu de l'émouvante peinture du jeune riche s'éloignant de Jésus parce qu'il avait de grands biens2. Voici ce que devient ce même trait dans l'é-

1 Rappelons que les Ébionites, prétendus disciples de l'hérésiarque Ébion, dont l'existence est contestée, tenaient Jésus pour le Messie, mais sans admettre sa divinité.

s « Quelqu'un s'approchant, lui dit: « Bon Maître, quel bien ferai-jc pour avoir la vie éternelle? » Il lui répondit : « Pourquoi m'appelez- vous bon? Nul n'est bon que Dieu seul. Que si vous voulez entrer en la vie, gardez les commandements. » « Quels commandements? » lui dit-il. Jésus repartit : « Vous ne tuerez pas, vous ne commettrez pas d'adultère. Vous ne déroberez point. Vous ne porterez point de faux témoignages. Honorez votre perc et votre mère, et aimez votre prochain comme vous-mCme. »

vangile nazaréen: « L'un des riches lui dit : « Maître, quel bien faut-il faire pour avoir la vie? » Il lui répondit : « 0 homme, observe la Loi et les prophètes. » — « Je l'ai fait » , dit le riche. — Il repartit : « Va, vends tout ce que tu possèdes, distribue-le aux pauvres, puis viens et suis-moi. » Le riche commença à se gratter la tête, et cette parole ne lui plut guère. Alors le Seigneur poursuit : « Comment peux-tu dire : J'ai observé la Loi et les prophètes, lorsqu'il est écrit dans la Loi : « Tu aimeras ton prochain comme toimême » , et voilà que nombre de tes frères, fils d'Abraham, sont couverts d'ordure et meurent de faim, tandis que ta maison regorge de biens et qu'il n'en sort absolument rien pour eux? » — Puis, se tournant vers Simon, son disciple, qui était assis près de lui : « Simon, fils de Jean, lui dit-il, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. »

Si l'évangile des Nazaréens n'avait fourni que de tels suppléments aux textes inspirés, les Pères n'y auraient pas tant volontiers recouru; mais, parmi des redondances qui alanguissaient inutilement les traditions évangéliques, ils relevaient certains actes,

Le jeune homme lui dit : « J'ai observé tout cela dès ma jeunesse, que me manque-t-il encore? » Jésus répondit : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis venez et suivezmoi. » Le jeune homme, entendant ces paroles, s'en alla tout Iriste, car il avait de grands biens. » Matt., xix, 16-22.

quelques paroles du Sauveur, inconnus et dignes de foi : « Ne soyez heureux, y disait Jésus, que quand vous verrez votre frère dans la charité. » Plusieurs détails que ne donnaient point les Évangiles canoniques leur ont paru à recueillir : le linteau de la grande porte du temple se brisant à la mort du Sauveur, un serviteur du grand-prêtre mêlé aux gardes du tombeau; l'Oraison Dominicale contenant une curieuse variante : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain du lendemain » ; cette prière de l'homme à la main sèche, implorant le secours du Sauveur : « J'étais maçon, gagnant ma vie avec mes mains ; je t'en prie, Jésus, guéris-moi pour que je ne mendie plus honteusement mon pain. »

Un de ces fragments contient le récit d'une apparition de Jésus ressuscité à S. Jacques, dont ne parle aucun de nos quatre évangélistes. S. Paul seul en fait mention, et d'un mot1; mais les fidèles de Jérusalem veillaient à 'ne rien perdre de ce qui touchait leur premier pasteur; aussi notent-ils, comme il suit, les particularités de cette manifestation : Lorsque le Seigneur eut donné son suaire au serviteur du grandprêtre, il alla vers Jacques et lui apparut; car Jacques, après avoir bu le calice du Seigneur, avait juré qu'il ne goûterait pas de pain tant qu'il n'aurait pas vu Jésus ressuscité d'entre les morts Le Seigneur

1 I Cor., xv, 7.

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prit du pain, le bénit et le rompit, puis en donna à Jacques le Juste, lui disant : « Mon frère, mange ce pain qui t'est dû, car le Fils de l'homme est ressuscité d'entre ceux qui dorment. »

Ce petit nombre de fragments * constitue à peu près tout ce qui reste de l'évangile des Nazaréens. Nulle trace ne subsiste, en ces informes débris, du constant recours à l'Ancien Testament qui est un des traits de S. Matthieu; mais la parenté des deux œuvres, si étroite que nombre de Pères les confondaient, donne à croire que, sur ce point comme sur les autres, l'écrit des Nazaréens se conformait à notre premier Évangile. Répondant aux préoccupations de ceux à qui il était destiné, il s'attachait, lui aussi, à leur montrer le Sauveur, partout prédit et Oguré dans l'antique alliance.

Les livres saints d'Israël avaient toujours été et restaient l'aliment des Chrétiens judaïsants qui y puisaient aussi avidement qu'aux sources évangéliques; car, en tous, ils trouvaient quelques traits de Jésus. Tous, pour cette raison, leur étaient chers; aussi croyons-nous difficilement qu'à l'exemple des docteurs juifs qui dressèrent vers ce temps-là le

1 Plusieurs savants les ont reproduits, entre autres : J.-A. Fabricius, Codex apocryphus Novi Testamenli, 2' éd., Hambourg, 1719, 2 in-8°; 1. 1, p. 355. — Hilgenfeld, Xovum Teslamentum extra canonem. p. 15-17. —Th. Zhan, Geschichte des N. T. ifanons, t. II, p. 685-704; etc.

canon des diverses Écritures, ils en aient sacrifié une notable partie. Ce dépôt sacré qui, depuis Esdras, n'avait cessé de prendre forme, comprenait alors en son entier la somme des révélations destinées à l'antique alliance. Aux cinq livres de Moïse, base de tout l'Ancien Testament, étaient venus s'adjoindre, sous le nom de « Premiers Prophètes », Josué, les Juges, les quatre livres des Rois, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les douze petits Prophètes. Les Psaumes, consacrés par l'usage liturgique, s'y trouvaient de plein droit. Le titre général de Ketoubim, « Écrits sacrés » , fut donné aux Livres saints, de date récente, ou dont on ne reconnut que plus tard le caractère inspiré1. La version des Septante, faite sur les copies que transmettaient aux Juifs alexandrins les Rabbis de Palestine, détermine les écrits tenus pour divins dans les écoles de Judée, un siècle environ avant l'ère chrétienne : elle contient tous les livres dont l'Église admet la canonicité. Tel était le vénérable recueil que les scribes de Jabné ne craignirent pas de purger, après la ruine de Jérusalem.

Leur zèle s'y déploya à l'aveugle. Les récits talmudiques nous en montrent plusieurs choqués du

1 Les livres compris sous le nom de Ketoubim sont : les Proverbes, Job, le Cantique des cantiques, Rulh, les Lamentations, L'Ecclésiaete, Eslber, Daniel, Ksdras, Neliémie, les Paralipomènes. Josèphe (Conlr. Appion., i, 8) donne une liste des livres canoniques, toute semblable à celle de notre Uible hébraïque.

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ton de l'Ecclésiaste, de certaines peintures des Proverbes et du Cantique'; d'autres relevant des contradictions entre Ezéchiel et Moïse2. Si opiniâtres que fussent leurs objections, sur ce terrain, ils rencontrèrent dans leur propre collège des adversaires autorisés. Eléazar Ben Hanania, notamment, sut leur en imposer3, et eut large part au maintien du Canon, tel que nous le trouvons dans la Bible hébraïque. Mais ceux-là mêmes étaient sans mission, n'ayant plus pour les guider l'Esprit qui éclairait l'antique Synagogue : ils en vinrent donc à sacrifier nombre d'oeuvres, où Dieu parlait et continue de parler aux âmes : Tobie, Judith, la Sagesse, l'Ecclésiastique, Baruch, les Machabées, les sept derniers chapitres d'Esther; en Daniel, la prière d'Azarias, le cantique des enfants dans la fournaise, l'histoire de Suzanne, celle de Bel et du dragon4. On voit tout ce que rejetait l'aveugle critique des Babbis : de touchants récits, des pages glorieuses de l'histoire nationale, l'œuvre d'un de ses plus éloquents prophètes, deux livres sapientiaux qui valent les Proverbes de Salomon pour l'élévation des pensées, et qui l'emportent par l'abondance des enseignements.

1 Aboth de Rabbi Nathan, ch. i. — Mischna, Eduloth, v, 3. — Iadaïm, m, 5.

2 Talmud de Babylone, Eagiga, 13 a. Sifré sur Deutéronome,

* Ibid.

4 Daniel, xiv.

Aux siècles précédents, les docteurs de Judée s'étaient bien gardés de méconnaître ainsi la parole de Dieu; c'est d'eux, nous l'avons vu, que les Juifs d'Alexandrie tinrent ces pages inspirées. Nul doute qu'ils ne les aient également recommandées et accréditées dans les synagogues de Palestine. Les Chrétiens de Jérusalem les y trouvèrent et les emportèrent avec les autres livres sacrés, dans leur exil au delà du Jourdain. Les préventions qui égaraient les scribes de Jabné ne semblent guère avoir troublé ces âmes sincères. Indifférents et comme étrangers à la condamnation de leurs textes, ils les gardèrent avec respect et les préservèrent ainsi de l'oubli auquel les vouait un fanatisme aveugle. La réforme, en effet, ne se borna pas à en interdire la lecture, elle s'acharna à les détruire, et y serait peut-être parvenue, si l'Église chrétienne ne les eût sauvés, non seulement dans la Judée, mais dans le monde entier, en s'appropriant la version des Septante.

Cette notable portion des Saints Livres ne fut pas la seule épave recueillie par les Juifs convertis, dans le naufrage de leur race. Au fond de leur cœur demeurait, purifié par la Foi, mais toujours vivace, l'antique rôve d'Israël : voir, dès ici-bas, la justice triomphante, et un royaume temporel du Christ, leur chef, préluder à son éternelle victoire.

Une telle espérance leur rendit chers et maintint au milieu, presque au rang des écrits inspirés, nombre d'apocryphes qui dépeignaient ces gloires et les

montraient proches : le troisième et le quatrième livre des Macbabées, le livre d'Hénocb, etc. L'Église a retranebé peu à peu ces œuvres suspectes de son Canon; mais, durant les trois premiers siècles, ses docteurs, même sa liturgie, ne laissèrent pas d'y recourir'; bien que juives d'origine et d'esprit, elles durent ainsi aux Chrétiens d'éviter la destruction. Aujourd'hui encore, elles nous révèlent tout un cercle d'idées et d'imaginations, où se complurent nos pères dans la Foi, et qui servirent, avec les pensées chrétiennes, à nourrir leur piété. Ce n'est pas seulement en Palestine que nous voyons ces apocryphes trouver crédit : en Afrique, en Gaule, par toute la chrétienté, les Pères y ont recours. Sans doute, les livres inspirés de l'Ancien Testament restaient pour eux le vrai trésor des révélations antérieures à l'Evangile; mais, à côté de cette arche sainte, que de précieuses reliques dans les écrits abjurés par les Juifs incrédules! En toute conûance, les Chrétiens y puisèrent : ne leur venaient-ils pas des meilleurs fils d'Israël, de ceux qu'ils voyaient incliner à leur foi, souvent même l'embrasser?

Le Mosaïsme, en effet, n'enfantait pas seulement

1 Voir, sur les emprunts faits par les Pères et la liturgie au IV" livre d'Esdras, Le Hir, Études bibliques, 1. 1, p. 140 et suiv. Le iivre d'Hénoch n'a pas eu moins de renom durant les premiers siècles; S. Irénée, Clément d'Alexandrie, aimaient à le citer.

les juristes que nous avons vus à Jabné, dissolvant la loi en gloses arides, réduisant toute religion à la casuistique dont les réponses formèrent le Talmud. C'était là seulement « l'Halaca », la « Voie », que le Juif devait suivre pour garder les observances. A côté de ces commentaires aussi outrés que stériles, fleurissait « l'Hagada », qui s'inspirait des Prophètes, des Psaumes, des poésies bibliques. Les esprits élevés s'y adonnaient de préférence, et empruntaient à ce foyer une ardeur et une générosité qui les rapprochaient de leurs frères chrétiens. D'instinct, ils partageaient leur dégoût pour le pharisaïsme hypocrite. Comme nous avons vu Johanan, ils s'efforçaient d'alléger le joug de la Loi, de la rendre accessible aux Gentils, d'abaisser les barrières que d'autres s'entêtaient à multiplier.

Grâce à cette conformité de vues, Hagadistes et Judéo-Chrétiens frayaient volontiers dans le commerce habituel de la vie, même aux synagogues. Ils y venaient ensemble prier, méditer. Les porteurs de la Bonne Nouvelle trouvaient, dans la liberté donnée à tout assistant de prendre la parole, occasion de prêcher Jésus, « auteur et commentateur » de la Loi, comme il l'était « de leur croyance' ». Il y fallait prudence et ménagements, car la tèba, la chaire, appartenait le plus souvent à des docteurs ennemis

1 Hebr., xn, 2.

de la nouveauté; mais, si peu qu'il en tombât, la divine semence levait dans les cœurs. Les Halachistes, chefs et maîtres des synagogues de Palestine, en prirent ombrage et eurent recours aux pires mesures pour l'empêcher de porter fruit. Non contents de flétrir du nom de Minim, « hérétiques' », les Israélites qui recevaient l'Évangile, de leur fermer la bouche dans les réunions, dès qu'un mot suspect décelait leur présence2; ils introduisirent dans la prière quotidienne une triple exécration contre les Judéo-Chrétiens. Sans les nommer, cet anathème les visait assez clairement pour que nul ne s'y méprît :

« Que les calomniateurs demeurent sans espoir ! Que les artisans d'iniquité soient détruits ! les rebelles anéantis! la puissance de l'argent humiliée! Sois loué, ô Éternel, qui brises tes ennemis et humilies les orgueilleux3! »

1 S. Epiphane, Hxres., xxix, 9. — Talmud de Babylone, Schabbath, 116 a.

2 Mischna, Me g Ma, iv, 9.

3 La rédaction de cet anathème est attribuée à R. Samuel le Jeune, qui l'inséra, à la demande de R. Gamaliel II, dans la prière que les Juifs devaient réciter trois fois par jour. Cette prière se composait de dix-huit bénédictions : d'où son nom Schémoné Eue, (les dix-huit). L'addition ordonnée par R. Gamaliel II porta à dix-neuf le nombre de ces invocations, Berachot, 28 b; Megilla, 17 b. Les Pères parlent également de malédictions lancées le matin, à midi et le soir, contre les Nazaréens, les Minim. S. Epiphane, Heeres., xxix, 9. — S. Jérôme, In Isai., v, 18-19; xux, 7; m, 4 et suiv.

Les fidèles ne pouvaient redire avec leurs frères d'Israël cette prière sans se maudire eux-mêmes; forcément ils s'éloignèrent des assemblées religieuses, à mesure que l'addition, perfidement introduite par les docteurs de Jabné, passait de synagogue en synagogue. Séparées de la société juive, sans relations, d'aulre part, avec les chrétientés voisines qu'animait un esprit différent, ces communautés se replièrent sur elles-mêmes; mais elles restèrent dans cet isolement, aussi attachées à l'Évangile qu'aux observances mosaïques. L'hérésie qui infecta les fraternités asiatiques n'eut, jusqu'au second siècle, aucune prise sur l'Église judéo-chrétienne. Aux yeux d'Hégésippe', elle apparaissait encore dans sa foi inviolée comme « une vierge toute pure », et elle méritait ce titre par sa fidélité à l'essentiel du christianisme, mais les grâces de cette virginité lui manquaient : en elle, ni le zèle à la fois tendre et ardent, ni la liberté d'allure, ni les hautes vues qui donnaient alors aux autres chrétientés tant de charme et leur attiraient le monde païen : en elle, rien do cetle féconde jeunesse qui convenait à l'épouse du Christ sans ride ni déclin. Glacée au contact d'une Loi morte, l'Église Mère se condamnait par ce fol attachement à vivre inerte, à mourir slérilo.

1 Hégésippe, cilé par Eusèbe (Histo?: eccles., III, xxxn).

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