Saint-Jean, le matelot
Le Grand-Quevilly est un bourg situé dans la plaine, à trois petits quarts de lieue de la ville de Rouen et sur la rive gauche de la Seine. On y va par deux chemins. Le premier, beaucoup plus court, n'est autre que la grande route de Caen : le second, beaucoup plus agréable, suit les détours du fleuve, qui le couvre même dans les fortes marées. Il sert au halage.
C'était par ce dernier que s'avançait, tout pensif, un petit garçon de dix ans. Il venait de la ville, et depuis longtemps avait dépassé la caserne et la porte Saint-Sever. Arrivé à la hauteur de Bapaume, il ôta sa cravate noire et son chapeau gris , autour duquel un crêpe était roulé négligemment. En effet, la chaleur se faisait sentir encore, bien qu'il fût sept heures du soir. On était au mois de juillet de l'année 4 811 . La brise vint alors caresser et sécher ses fins cheveux bruns tout humides de sueur, et la fraîcheur fit épanouir à demi sa petite figure pâle , douce et triste. Cependant il sembla se souvenir d'une défense ou d'une recommandation maternelle : car il remit son chapeau, et ses yeux s'humectèrent, tandis qu'un gros soupir soulevait sa poitrine et sa chemise blanche; puis il se remit à marcher lentement, regardant toujours sur la Seine un objet qui fixait particulièrement son attention.
C'était un canot , qui suivait la même direction, en côtoyant les îles. 11 était monté par un
mousse, à peu près aussi jeune que notre premier voyageur, et qui, debout sur l'arriére, gouvernait avec un seul aviron, à laide de cette gracieuse manœuvre, que Ton exprime par le mot gabarrer. Son bonnet rouge, sa chemise bleue, son caleçon gris et ses jambes nues se détachaient sur les saules, et fuyaient avec une rapidité doublée par ce voisinage immobile. Du reste, celui-là n'avait pas l'attitude mélancolique et quasi-nonchalante du promeneur terrestre : au contraire, sa pose et ses mouvements étaient pleins d'animation et de gaîté : à la manière dont il tournait la tête et avançait son pied, à l'aplomb de son geste, à la gaillardise de son coup de rame, on devinait un petit être actif, franc et décidé.
L'autre s'en allait toujours le long de la grève, et prenait comme un intérêt de flâneur ou de poëte à la marche du navigateur. Bientôt il le vits'arrêter au milieu d'une île, devant une maisonnette en briques rouges et blanches, qui se mirait dans l'eau, toute encadrée de saules, de
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peupliers et de platanes, toute chamarrée de vignes, toute tendue d'éperviers, de bâches et autres ustensiles de pêche. Dans cet endroit, unetraîne , avec son chapelet de lièges, barrait la rivière, attendant à marée basse les aloses, qui peuplent la Seine à cette époque de Tannée. Arrivé là, le marin de trois pieds et demi lâcha son aviron, mit ses mains en entonnoir devant sa bouche et se prit à héler le pêcheur.
— Ohé ! de la cabane ! — Et sa voix enfantine était éclatante et distincte dans l'écho des hauteurs deCanteleu etdes carrières de Diebdal, — Ohé! de la cabane ! arrive !
— Qu'est-ce qui parle? — répondit une voix enrouée par les brouillards du fleuve. Et en même temps un gros homme à lace rubiconde, couronnée d'un chapeau de paille, se montra sur la porte.
Le petit donna un coup d'aviron, et s'éloigna d'une brasse ou deux.
— Boujour, papa I écrivisse! range à car-
guer tes filets ! la Gargouille va passer vers les neuf heures !
— Attends-moi, petit marsouin! j'te vas donner dîna gaffe par le museau tout à Thème ! Va-t'en aux cinq cents diables avec ta Gargouille !
— On y va, mon vieux ! mais on se donnera le genre de passer par le travers de ta toile d'araignée! Veille aux accrocs! Ah! ah! Normand de malheur, prends garde à la Gargouille !
— Et toi, prends garde aux commissaires du port ! méchant gardon !
— Le capitaine Braud s en tait des papillotes de tes commissaires!... on est dans son droit, mon petit !
— Dans sou droit ! Est-ce que ça vous gène de passer au derrière de cTîle?
— Oui, papa!... à cause du sloop le Saint- Romain, qui s'a échoué comme un lourdaud
(I SALNT-JfiAN
dans la boue, au long des prairies de Bapaume. . Est-ce que tu ne vois pas ses perroquets pardessus tes saules ? Ah ! eh ! là-bas ! du Saint- Romain! on vous en fera courir des bordées sur un chenal ! on vous fera louvoyer dans les gouttières de la cathédrale !
— Y a de la place à côté du sloop, reprit l'homme, en faisant mine de rentrer.
— Y a du sable aussi!... nous tirons douze pieds, entends-tu ? —et comme Fautre n'écoutait plus ; — entends-tu, dis donc î avec ta face saumonée?
Le vendeur de poissons lâcha un énorme blasphème et s ébranla pesamment vers la rive. Une grande et lourde barque était amarrée en deçà de la traîne, du côté de la ville. Notre homme y entra et se mit à poursuivre le canot. Mais le canot se détourna légèrement, prit du champ vers le port, et revint droit au filet , en esquivant le croc du pêcheur.
Lh MATELOT. 7
— Ah ben! vas-tu pas grimper là-dessus , à ç t'heure !
— Un peu, camarade!
Et, avant que la massive chaloupe eût pu le rejoindre, le bateau de l'enfant obéit gracieusement à un coup de rame combiné avec la dernière vague du flux : il toucha le filet, se releva de l'avant et sembla sauter par-dessus la corde. Les lièges voisins plongèrent quelque peu, puis revinrent flotter à Ja surface, et le petit mousse s'enfuit au large, en sifflant avec insouciance.
Son adversaire, vaincu et sifflé, n'essaya pas de franchir cette limite. L'instinct de la propriété l'emporta sur la colère. Il se borna donc à menacer le fugitif de sa perche ferrée, et s'en fut quérir de l'aide pour ramener ses filets.
Cette petite scène avait éclairci le front soucieux de l'enfant au crêpe noir. Il pensa que l'ambassadeur mutin doublerait l'île, et retournerait à son brick par le canal, où s'était engravé
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le Saint-Romain. Dès-lors il cessa de lui donner toute son attention, et s'occupa de son propre chemin. Or, à l'endroit même où il venait d'arriver, et devant lui, se trouvait un herbage de quelques toises carrées, planté de huit ou dix saules, enfermé de trois côtés par des haies, de l'autre par le fleuve. Il y avait bien une barrière en bois, facile à franchir, et qui lui eût permis de continuer à longer le rivage, ce qui paraissait sourire à ses penchants rêveurs; mais en s'approchant davantage, il vit l'enclos déjà occupé par un formidable gardien. C'était un de ces taureaux, noirs, sauvages, et toujours séquestrés au pâturage, que les paysans appellent des robins. La témérité n'était sans doute pas dans les habitudes de notre promeneur , car il jugea prudent de tourner la prairie ; mais auparavant il jeta un dernier coup d'œil à son compagnon de route sur la rivière.
Comme il l'avait prévu , celui-ci , faisant un circuit pour doubler la pointe de l'île, avait en ce moment son visage d'aiglon tourné vers la
terre, précisément en face de l'enclos réservé. Tout à coup il vira de bord et gouverna droit de ce côté. Le pressentiment de sa fantaisie intrépide cloua sur place le timide observateur. En effet, il le vit débarquer dans l'espace fatal, jeter l'amarre autour d'un piquet, et ramasser de ces cailloux ronds connus sous le nom de galets. Alors il s'approcha de la barrière et regarda avec des battements de cœur.
Le petit homme au bonnet rouge se campa fièrement au penchant de la berge, ses cailloux sur son bras gauche, et la main droite levée en arrière , tout prêt à déclarer la guerre au puissant, mais tranquille animal. Avait-il un motif? Non , assurément! Mais on eût dit que braver le plus fort était chose toute simple, et dans cet instant, c'était son caprice à lui d'attaquer un taureau. Celui-ci avait contemplé de loin la descente de l'ennemi avec une immobile majesté ; puis il s'était remis à paître. Or c était là une étrange insolence! L'étonnement, la colère et l'audace animèrent un moment la physionomie
iO SAINT-JEAN
déterminée du bambin ; puis un incroyable dédain leur succéda , exprimé par ce sifflement goguenard , que provoquait sans doute cbez lui toute espèce de péril;... et la première pierre aila ronfler à Toreille du roi des troupeaux. La redoutable tête se releva : l'œil bleu du quadrupède s'ouvrit avec une sorte de naïveté; mais, avant toute réflexion de sa part, une seconde pierre vint le frapper rudement au milieu du muffle. Il souffla bruyamment, secoua son cou musculeux, porta sa queue à droite et à gauche, et fit quelques pas en trottant.
A cette vue, le spectateur de la barrière trembla dans tous ses membres. L'acteur de la prairie s'en fut derrière un saule, courant à pas de loup, comme s'il avait eu peur seulement de laisser tomber son arsenal de cailloux. Le Robin , s'arrêta court à trois pieds de l'arbre et de celui qu'il protégeait , le regardant de toute la grandeur de ses yeux spbériques , qui commençaient à se colorer de rose. Le marmot se prit à {'examiner aussi de la manière du
inonde la plus effrontée; et sans doute qu ou bout d'un instant cette contemplation mutuelle lui parut fort plaisante; car on le voyait rire et faire d'irrévérencieuses grimaces aux naseaux palpitants de cette majesté cornue. Et puis, par la plus subite et la plus effrayante des lubies , il sortit tout entier du rempart qui le masquait, laissant tomber toutes ses pierres , levant ses deux bras , et criant de toutes ses forces :
— Hue , Robin !
Aussitôt, par un effet bizarre, soit du pou- / voir de l'homme sur la brute, soit de l'habitude Jy d'obéir aux pâtres de la ferme, l'animal se détourna et marcha vers la barrière. Or, pendant ce temps, le petit au chapeau gris avait subi plus d'une émotion, éprouvé plus d'un combat, et, par une suite involontaire de pensées moitié généreuses , moitié réfléchies , il lui était arrivé d'atteindre une sorte de juste-milieu entre le rôle passif pour sa sûreté, et le rôle actif pour la délivrance du torréador en jaquette : cest-à-
12 SAIM'-JEAjN
dire que, sans savoir comment , il se trouvait à califourchon sur le sommet de la barrière, et se disposait à descendre intérieurement ou extérieurement, suivant les circonstances.
Le Robin vit le chemin fermé, et, dans son intelligence debétail, n'y compritsans doute que Tintention d'un guet-apens. 11 s'arrêta , beugla violemment s'établit d'abord sur ses jambes de derrière , levant la croupe et baissant le cou ; puis, les cornes en avant, se rua sur la barrière. Le moment était critique et le danger terrible. L'athlète du canot, insouciant pour lui-même, et fort de son plan de campagne quand il était seul , sentit bien vite l'importance de la péripétie et le péril du nouveau venu.
— Descends! lui cria-t-il.
Et , plus prompt que l'éclair , il tire son couteau , s'élance à la suite de la bête féroce, se cramponne à sa queue, et veut couper le nerf du jarret. C'était une opération rendue impossible par la tranquillité même et la force qu'elle exigeait.
Aussi ny gagna-t-il qu'une ruade affreuse , qui l'envoya rouler sur la vase, à deux pieds du ca^ not... et en même temps le taureau se retourna et courut sur lui... Aura-t-il le temps de se relever, de dénouer son amarre, de rentrer dans la barque, de s'éloigner?... Jamais! L'effroyable animal esta dix pas, dans toute la splendeur de sa rage, dans toute l'impétuosité de sa course. . ,
Heureusement le chapeau gris a employé les instants. Il est descendu , mais intérieurement : il a détaché le canot, sauté dedans, saisi la rame,... et au moment où le mousse intrépide dévale près du bord, il est prêt à pousser au large.
— Monte î lui crie-t-il à son tour.
Ce fut l'affaire d'une seconde; et comme le taureau enfonçait ses deux pieds de devant dans la boue cailloutée du rivage, l'aviron souillé en sortait après l'impulsion donnée , le bateau fuyait, et le mousse saluait au loin de son bonnet rouge le quadrupède désappointé.
Après la première minute démotion et de silence , les deux petits se tournèrent Tuu vers l'autre, et s'embrassèrent vivement. La barque s'en allait à la dérive. Le mousse se prit à considérer son nouvel ami de la tête aux pieds.
— Comment t'appelles-tu? dit-il avec sa brusquerie.
— Augustin.
— Ah î c'est drôle !... Il me semble pourtant que j't'ai déjà vu...
— Où dore?
— Je n'sais pas!... Queq'partî... C'est égal! Où faut-il te mener?
— Au Grand-Quevilly.
— Donne l'aviron. Je te conduirai jusqu'à l'avenue de Montmorency... Si le capitaine se fâche, tant pis!
Et reprenant sa place à l'arrière, le jeune pilote rama lentement et d'une seule main , de
manière à prolonger la conversation , et à faire face autant que possible à son interlocuteur , assis déjà sur le bord de la nacelle. Tous deux voguaient ainsi au fil de l'eau , et le soir avançait.
—Où diable, t'ai-jedonc vu? recommença le matelot.
— Je ne sais pas... quelque part! répétait le passager avec un fin sourire.
— Tu t'appelles" Augustin ?
-Oui... Et toi?
— Moi! je m'appelle Saint-Jean.
— Tu n'as pas l'air d'un saint , reprit encore Augustin, avec cette malice douce et contenue, qui donnait envie de l'aimer.
— Pas vrai ? répliqua Saint-Jean , qui , faute d'être un ange, était du moins un bon diable.
— C'est drôle, ce nom!... (Test un noimle famille?
— Jamais ! c'est un nom de guerre ) parce que... j'ai pas de famille... jai été pris tout petit par le gros Zacharie... un pêcheur... à Saint- Pierre, tout contre Fécamp, au long des falaises... C'est à cause de lui que j'aime pas les pêcheurs \.9a
— Ah ! oui , je me souviens ! Et comme çà , tu n'as pas connu ton père, ni ta...? pauvre Saint-Jean !
— Non ; mais i paraît que j'en ai eu tout de même ! et des cossus , à ce que disait Zacharie... qui devaient revenir me demander plus tard... Cours après! et en attendant, i m'battait!... Cré chien!... i m'battait comme des œufs h la neige!... Zacharie.
— A cause, donc?
—Est-ce que je sais? à cause que j'allais cabrioler dans la falaise , au lieu d'y accrocher des crabes à ses chaudrettes... un tas d'injustices! Grand bon Dieu! si j l'avais tenu ! aussi y avait pas de risque! i m 'nattait : je pleurais
pas... i in battait : je riais, moi , crâne comme un capitaine ! cl j'y disais : Merci, Carie, merci ! tape toujours! lu m'as nourri... bon! mais si jpeux t' planter là demain matin, j'ty planterai ce soir, vois-tu?
— 11 ne t'aimait donc pas?
Lui! est-ce qui pouvait? un gros malfaiteur! Ah! par exemple, y avait Manette, sa femme, qu'était ma nourrice... Oh! celle-là... une bonne mère! mais dam! elle était morte... Et puis , le curé de Saint-Pierre , qui voulait mfaire sacristain, un jour à venir!... un brave homme encore!... mais trop dévot... c'est sa faute, au curé, si j m' appelle Saint-Jean! avait-i pas fourré dans sa tonsure de m' déshabiller en Saint-Jean, le jour de la Fête-Dieu?... Saint- Jean... tu sais bien? ce petit chrétien qu'est né avant not' Seigneur, qui prêchait dans le désert , et qui baptisait les Turcs dans une rivière d'eau bénite. ..Faut pas rire! c'est dans le catéchisse! . . . Saint nom d'un chien! Nous étions trois polissons de sauvages comme ça , avec des cou- *. 8
18 SALNT-JEAN
ronnes de roses et des croix de sureau... Et nous t'avons campé là toute la queue de procession, et nous vlà dévalés à trotter sus Y galet, avec la diable de peau de mouton , et tout le tremblement du petit Baptiste , à la chasse aux chatroux... Connais-tu uu chatroux?
— Non.
—Oh! un vilain poisson ! . . . mais drôle, quoiqça! une manière de poche toute ronde... un boyau , une vessie... un ventre à la nage ! ça n'a pas de bouche ; c'est tout fermé : ça mange à l'intérieur, avec un bec de perroquet, qui se promène dans les intestins.
— Pouah ! est-ce laid !
— Et sale 1 une ordure vivante ! avec dos pattes!... Figure-toi trente ou quarante vingtdieux de pattes, qui se trimoussent dans l'eau, comme un paquet de serpents... six pieds de long ! Quand ça dort sur le roc , ça s'éparpille au soleil, comme une roue de charrette ; quand ça se tire a l'hameçon , ça pend comme une provision de martinets... une perruque de pat-
tes , quoi donc! et tout ça , pour entortiller les homards , quand ils se promènent comme de bons bourgeois , les faire valser dans la mer, et les piocher avec ce damné bec de vautour.
— Et vous attrapiez ça ?
— Oui, c'est amusant... et fièrement! parce que y a du danger. Quand ça vous prend la taille à un matelot de six pieds , y a pas de remède!... faut qu'il y passe... étranglé net! ça n'a pas été loin de m'arriver, ce jour-là. Y en avait un qui courait sur mes talons en faisant la roue , ce monsieur, et raide!... Cré coquin! j' défilais avec ma peau de mouton... J'arrive aux Couteaux du Diable... trois piliers coupants , sous une caverne , qui vous font un hachis de vagues et un tapage , à la marée montante!... justement elle montait. Je traverse entre deux flots; l'autre est fricassé à ma suite, et me vl'à dans une crique, au bas des falaises, avec six pieds de galet , deux avances de pierre, qui trempaient dans l'eau à droite et à gauche, et la mer qui montait... Plus moyen de retour-
ner par les Couteaux!... j'étais pris!... Je me mets à chanter une antienne de chat qu'on écorche... c'était le Saint Sacrement qui me punissait!...
— Cresti! fit Augustin, dévorant la narration.
— Mais v'ià qu'en criant , j' lève le nez , et, en levant le nez, je vois un trou dans la falaise , à dix pieds... c'est égal! on pouvait grimper, je grimpe , j'arrive...
— Bon!
— Fameux ! j'entre à quatre pattes... c'était étroit1 un terrier de lapin!... je fais trois pas, et je nr cogne contre... devine !
— Quoi donc?
— Une tête d'homme !
-— Une tête?...
— A quatre pattes, comme moi, qui m' dit : Qu'est-ce que tu fais là ? — Eh hien ! et toi? que j' réponds. — Morveux ! qui m' riposte , et i m' prend par ma peau de mouton , et i m'entraîne, lui à reculons, moi en avant, jusqu'à une salle ronde, où y avait un lampion
allumé, six matelots assis par terre, et des barrils contre les murailles... Nous nous relevons. Mon particulier était pas mal mis : des bottes, un pantalon gris , des bretelles , une redingote de velours noir, une cravate rouge et un chapeau de paille. Moi, jetais au naturel, comme toujours... Quand i m'a regardé un peu, le via qui rit et qui m1 dit : — Pourquoi as-tu grimpé ici? — A cause du flot qui monte. — Et d'où sors-tu? — De la procession... Dam1 fallait voir comme i riaient tous. La redingote de velours reprend : — Écoute , je suis le capitaine Braud ; la Gargouille croise là-bas , au large, pendant que j1 fais un petit bout d' contrebande par ici. Tu nous as vus, et tu jaseras. . . Veux-tu être mousse avec nous ? Si tu ne veux pas, ça sera la même chose. — Cré bon Dieu ! si je veux et1 mousse ! que je réponds... Quand ils m'entendent jurer sous ma défroque , ils s1 font une partie de rire encore , et Y capitaine me tend la main : — Eh bien! marché fait! tope là, Saint-Jean!... Et le nom m'est resté.
J'ai embarqué sur la Gargouille, qui fait le cabotage , et voilà 1
Il y eut un instant de silence ; Augustin reprit :
— Qu'est-ce que c'est que le cabotage?
—C'est d'aller toujours au long des côtes, en
boutiquant toutes sortes de marchandises... et ça peut vous mener très- loin! parce que les côtes ] vois-tu ? ça fait le tour de la terre. — ■ Vrai?... est-ce que tu as vu des Chinois?
— Non , j'ai encore été que jusqu'aux Bretons. Ça doit pas être loin. Ils sont d'jà pas mal cocasses , dans ce pays-là.
— Et... aimes-tu le capitaine Braud?
— Pas trop ! i m'allonge queqfois des coups d' garcette!... j'aime pas qu'on me batte.
— Toujours battu, toi!... Tu n'as jamais eu personne qui t'embrasse le matin , donc?
— Non : à quoi ça sert-il ?
— Ça sert qu'on est content toute la
journée.
— C'est pas l'embarras! y a des fois , quand
w; MAILLOT. 15
je suis pas de quart, que j'ai de la peine.*. ou que j'ai froid... et que j' pense à quelqu'un de bon et de gentil qui me réchaufferait , qui me donnerait du cœur en me caressant. . . comme lesbètes font avec leurs petits... quelqu'un que j'
pourrais m' batt' pour lui plus tard! Dieu
de Dieu ! un être comme ça I... ça doit être la chose d aimer, pas vrai? ce que j'aurais dans le cœur à son service? Toi !... je t'aimerais , vois-tu?... parce que t'es pas fort, ni méchant... avec ça que tu m'as sauvé la vie tout à l'heure, ni plus ni moins.
— Et toi donc ?
—Veux-tu embarquer sur la Gargouille?
— Oh non ! j'ai mon père.
— C'estjuste : au Grand-Queviliy... Qu'est-ce que c'est que ton père ?
— Un ancien militaire , un commandant.
— Ah bon ! un vieux troupier , bon enfant, avec des moustnches, pas vrai? oh ! je connais ça : y en a tout plein à présent. La Gargouille en a ramassé un en pleine Manche , qui s'était
sauvé des pontons sur un bachot... Y a un an de ça : nous l'avons passé jusqu'ici , et j'ai fait sa connaissance. Oh! brave vieux ! Etait-i, Dieu! ccntent d'aller trouver sa famille ! Depuis neuf ans , comme i disait , en venant d'Egypte , pris par ces couards d'Anglais... et un enfant qu'il avait depuis ce temps-là, sans le connaître, pas né encore au jour qu'il avait quitté le pays !
— C'est comme papa... je n' l'avais jamais connu... je n' connaissais que mon bon ami... et puis...
— Et puis ?
— Et puis... maman , dit le petit en détournant la tête.
— Ah ! oui... ta maman... c'est son crêpe , est-ce pas , qu'est à ton chapeau gris ?
Il fit signe que oui.
— Est-ce que tu te gênes pour pleurer devant moi?... est-ce parce que j'ai pas eu de mère?... Pleure , va ! j'ai eu Manette.
— Non , mais ça fait mal
Et l'enfant se mit à sangloter en continuant :
— Oui... un soir. . après la moisson... papa
est arrivé tout à coup... plein de poussière... nous rentrions des prairies... avec maman et mon bon ami... je n' savais pas qui c'était... maman est tombée pale... et elle est restée comme ça... elle n'a plus rouvert ses yeux... elle est restée comme ça... avec sa robe blanche. . . et ma couronne de bluets dans sa main. . . parce que , en nous promenant , elle m'avait fait une couronne... elle l'a emportée... au cime lière
Et il s'arrêta suffoqué , sou petit mouchoir sur la bouche, le regard douloureux et navré, et cherchant de la main son crêpe noir sur sa tète.
— Attends donc! dit Saint-Jean en achevant de s'essuyer les yeux; une robe blanche... une couronne èe bluets? Je savais bien que j't'avais vu queq'part... (Test cette nuit, dans mon hamac, en dormant. J'ai rêvé d'un petit homme absolument comme te v'ià , chapeau gris , vesle noire... absolument!... Et, une chose drôle ! tu-
26 SAIINT-JEAN
te laissais assommer par Rousseau le Crabe... Un méchant mousse qui ne craint que moi... et je m'ai battu avec Rousseau ... et y s'est trouvé comme une manière de dame en blanc, que je l'aimais tout à coup et le petit bonhomme aussi, avec une couronne de bluets, et la dame a dit comme ça : défends-le, Saint-Jeanl Et tout de suite, en l'écoutant ,j'ai attrapé une taloche de Rousseau sur le cou, ici , au côté gauche... ça m'a éveillé...
Et il demeura pensif. Augustin continuait :
— Après, mon bon ami est parti pour Paris. . . 11 est revenu avec une robe de prêtre,... et il est resté près de papa , pour me faire entrer au lycée... bientôt.
— Rousseau le Crabe , vois-tu? c'est moi qui l'a baptisé, parce qu'il s'en va toujours de côté. . . moralement. C'est un traître mousse , un sournois ! son père est riche : il est du Havre ; et le fils a été embarqué pour la chose d'avoir escro que des billets de banque au père : c'est un goût qu'il avait, pour acheter des billes et jouer au bou
chonavec des napoléons: à bord, il boit le rhum, comme un corsaire, et il est mauvais! et on le craint!... parce que c'est un.gas que rien ne l'arrête , et qui vous salerait la soupe avec de l'arsenic, et très-bien, si on le poussait trop... Et c'est irès-bête , mon rêve, puisque nous allons à Saint-Malo, et toi au lycée...
— Bien sûr.
— Sans compter que j'voudrais bien être à ta place ! porter l'uniforme et le fusil , devenir queq'chose !
— Savant?
— Non , officier !
Augustin ne répondit pas , car on approcbait du terme où il fallait se séparer , et les deux enfants s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre.
— Voici l'avenue, dit-il avec un soupir.
— Allons : faut nous dire adieu... répondit Saint- Jean.
Comme il faisait tourner l'esquif, pour arriver au débarcadère , une voix le bêla sur la rivière. Le crépuscule tombait de plus en plus.
— Obé , Saint-Jean ! ohé !
— Tiens! on dirait... .C'est le bateau de Bouille !
— Obé , Saint-Jean ! ohé !
— Qu'est-ce qui peut mehêler, sur çte marmite?
— Ohé, Saint Jean! ohé !...Le capitaine te demande, pour te servir une douzaine de coups de corde!
— C'est la voix de Rousseau le Crabe... C'est lui ! dans le bateau... et faraud ! il est habillé , ma foi de Dieu ! en honnête homme... qu'est-ce qui va faire à la Bouille?
Le lourd bateau passait en effet, de l'autre côté, le long du quai de Croissey, traîné par six chevaux, avec son mât roturier , sa carène ventrue et son pont chargé de monde. Rousseau était appuyé au bastingage. Ce troisième personnage avait une figure régulière , et Ton peut dire belle , si Ton s'attache à la forme des traits. Sa peau était fine, mais brunie parle service du bord et l'atmosphère de l'Océan ; son visage était un
LE MATELOT. £fl
peu plein et très-pâle , son nez aquilin , ses lèvres minces et gracieuses; mais son œil faux, bien que grand et noir, se cachait sous un sourcil perpétuellement froncé, même quand il riait : son front était bas , ses cheveux noirs et durs. Du reste on remarquait une espèce de rondeur et de nonchalance aisée dans toutes ses manières; son corps un peu replet s'abandonnait avec linsouciance d'un habitué dans tout ce drap neuf, qu'il portait pour la première fois. Rousseau le Crabe .était méchant et se sentait riche : cela rend précoce.
— Prends plutôt garde à tes épaules , déserteur! lui cria Saint-Jean.
— Ah ! ah ! répondit-il , dune voix déjà moins distincte. Bonsoir, Saint-Jean! mes compliments à la Gargouille !. . .Je vais voir mon brave homme de père , qui me pardonne , avant de trépasser. J emporte l'estime de l'équipage... et dans deux mois, j entre au lycée... à Rouen! cria-t-il trèsfort , vu Téloignement, et en forme de conclusion.
50 SAINT-JEAIN
— O Dieîi ! disait Augustin , préoccupé de ce langage, à propos d'un père mourant.
Saint -Jean réfléchissait profondément : la barque avait touché le bord.
— Faut queje m'en aille. . . lui dit enfin le passager, avec hésitation.
Le mousse se réveilla. Il était tard, La nuit venait.
— Ah! oui... à Quevilly... Allons, adieu, Augustin... Puis tout à coup : Écoute!... j'vas te dire une chose, moi î... veux-tu que nous soyons amis?
Et il lui tendait sa petite main , déjà rude et calleuse. Pour toute réponse, Augustin se jeta à son cou. Enfants! qui faisaient une action d'hommes! N'était-ce pas là un contrat pour la vie?
— C'est bon ! reprit Saint-Jean.
—Nous sommes amis, ditl'autre , mais voilà que tu pars à Saint-Malo !
— Sois tranquille : on se retrouvera... où demeure ton père?
— Tout près de l'étang, au Grand-Quevilly?
U. MATKLOÏ. 51
— Son non) F
— Le commandant Lenoir.
Saint-Jean fit un mouvement de surprise.
— C'est pas possible!
— Quoi donc f
— Ah rien, c'est ce nom...
Cependant Augustin était descendu sur la rive , et les deux petits se firent leurs derniers adieux, amis et séparés pour bien longtemps... du moins dans leur pensée. Saint-Jean retourna vers la Gargouille : Augustin s'achemina vers la maison de son père.
Cette maison était assise à l'extrémité du grand étang, couronné de saules. Une porte cochère, située sur la principale rue, donnait entrée dans une petite cour pavée. La maison venait ensuite ; puis le jardin , puis les prairies , découpées par des lignes de saules , comme les compartimentsdun casse-tête chinois. L habitation était donc entre cour et jardin. Augustin traversa cette cour et le vestibule , pour gagner l'endroit, où il sa\aitqueson père etson bon ami
faisaient leur promenade de tous les soirs. En effetilleslrouvadansl'allée de tilleuls, quirégnait au fond du jardin , limitrophe aux grands prés.
Il faisait nuit, mais la lune était levée.
Le père et le bon ami , le commandant Lenoir et l'abbé Lemaître, présentaient tout d'abord le contraste, si souvent reproduit, du militaire et du prêtre. Le premier n'avait rien de remarquable. C'était un brave homme, voilà tout; du reste , un de ces types à moustaches grises et à jurements, tels que la révolution et l'empire nous en ont fourni quelques centaines de mille. L'abbé au contraire méritait une attention plus spéciale? sa figure, longue, blanche et un peu pleine, mais toujours pâle, annonçait un homme de trente-six à quarante ans : les lèvres étaient minces, le nez demi-aquilin, les yeux moyens, légèrement enfoncés et d'une couleur grise , qui leur prêtait à la fois l'expression de la finesse et de la douceur. En effet ces deux mots résument tout le caractère du bon ami , et peuvent servir à expliquer l'incroyable sympathie, qui
attirait à lui l'affection de l'enfance et la condescendance de l'âge mûr. Du reste il était savant, philosophe, homme desprit, et il avait porté toute sa vie une croix de souffrance physique et morale.
— Cordieu, l'abbé, vous avez beau pérorer, disait le commandant; vous m'avez fait d'Augustin une s poule mouillée!
— J'ai lâché de le faire à ma ressemblance, répliquait doucement l'abbé.
— Je sais bien L je ne dis pas ça pour vous : vous avez votre mérite. . . c'est bon ! mais enfin. . . on a ses enfants comme ses idées... à soi, et on voudrait que ça se rapporte. Vous ne comprenez peut-être pas?
—Si, parfaitement. Mais alors, commandant, il faudrait renoncer à servir le pays, à prendre sa part de gloire dans les campagnes de votre empereur, à gagner ses épaulettes et son aigle d'or, pour que les enfants puissent dire un jour : Je suis le fiis d'un officier de l'empire... Eh ! eh ! ce sera un titre!
34 SAINT-.ÏEAIN
Tout cela était une façon très-polie de dire : commandant, quand on veut élever ses enfants à sa manière, on reste auprès d'eux. Grâce à la forme de ce mauvais compliment, le militaire en fut flatté.
— Vous avez raison ! vous avez raison ! . . seulement vous auriez dû dire ma part de prison, et. . . (ajouta-t-i! entre ses dents) d'injustice!.. C'était bien la peine ! vingt ans de service ! . . . et la demi-solde ! . . . Il n'aime pas les prisonniers ! C'est égal, reprit-il plus librement, je suis bien aise que pendant mes dix ans de pénitence en Angleterre, ma pauvre Sophie ait trouvé en vous un ami pour elle, et un père pour son enfant. Après cela, chacun son système, et, dans tous les cas, Augustin est un brave garçon.
— Et d'une sensibilité! d'une délicatesse! c'est le portrait de sa mère.
— Oui, mais quand je n'y serai plus.. .
— J'y serai, moi.
— Merci, Lemaître, dit le commandant, en serrant la main du prêtre. Mais, vous-même,
LE MATELOT. 3fj
ètes-vous sur d'aller bien loin?... vous êtes d'une mauvaise santé : votre estomac vous tuera... Sacrebleu ! je parle à un homme, n'estce pas? et alors, qu'est-ce que deviendront la sensibilité et la délicatesse du petit au milieu du monde... un tas d'égoïstes î ça deviendra de la sauvagerie, de la tristesse, du romanesque, de l'incertitude.
— Vous raisonnez bien, commandant, tout cela est vrai. Il faudrait le marier jeune... il a besoin d'une famille... d'un entourage...
— Marié jeune ! marié jeune ! . . . c'est une bêtise ! une femme le mènera !
— Vous vous trompez! interrompit vivement l'abbé, personne ne le mènera, comme vous dites... Vous jugez trop l'extérieur... Augustin a de l'énergie... et beaucoup... et trop peut-être ! Quiconque l'excitera , soit en bien , soit en mal, en sentira les bons ou les mauvais effets; mais il faut qu'on l'excite. C'est un caractère qui attend, qui se laisse aller. Mais il y a une admirable force au fond de ce sommeil, le
m'y connais. C'est l'indépendance inerte, vulnérable à la douceur, inflexible à la force : et c'est bien la meilleure.
— Tout cela est trop fin pour moi ! vous êtes un orateur, vous! moi je suis un soldat, et j'aurais voulu pour Augustin... Tenez 1... s'il était seulement comme ce damné petit mousse... vous vous souvenez? ce polisson... sur mon vaisseau ?. . .
— Oui, oui, dit l'abbé, devenu rêveur, cet enfant, dont vous me parlez si souvent. . . élevé par un pêcheur de Saint-Pierre... et disparu...
— Un gaillard moralement solide ! . . . un marmot, qui tiendrait tête à trois hommes!... un caractère vigoureux, qui saura se tirer d'affaire!... Ab! si j'en avais un comme ça... je n'aurais pas peur! Satané petit drôle ! j'en étais fou. Ça n'a duré qu'une traversée...
L'abbé ne parlait plus : il restait pensif; et tous deux allèrent jusqu'au bout des tilleuls sans relever la conversation. En se retournant,
ils aperçurent, au clair de la lune, Augustiu qui venait à eux.
— Ah ! voici notre enfant ! s'écrièrent-ils en même temps.
Bonsoir, mon eareon î t'en es-tu bien donné à Lescure? dit le militaire, en appuyant ses moustaches sur le front blanc du petit voyageur: As-tu joué , hein ?
— Pas trop, père; il fait chaud : nous sommes restés à l'ombre, avec Charles et Adolphe deCantelue. Maman Lefebvre travaillait auprès de nous, sous les arbres, et nous avions soin de la petite Valentine, à cause delà rivière... Bonsoir, mon bon ami !
— Bonsoir, Augustin, dit à son tour l'abbé, bonsoir, mon enfant! t'a-t-on ramené?
— Oui, Lemaître, jusqu'au bout de Saint- Sever...etvoilà qu'il m'est arrivé une histoire... ô mais une histoire!...
— Voyons donc cela ! interrompirent en souriant les deux pères. Et le petit raconta le
pêcheur, le taureau et Saint-Jean, sans omettre le plus mince détail.
Or sa narration intéressa les deux auditeurs beaucoup plus vivement qu'il ne l'espérait. Surtout quand il parla de l'enfance et des aventures de Saint-Jean, l'abbé sembla l'écouter avidement : il lui fit répéter plusieurs particularités ; enfin il laissa voir une telle anxiété, que le commandant lui dit :
— Ah ça î mais l'abbé, qu'est-ce que ça vous fait?
— Rien, répliqua-t-il, embarrassé, c'est le danger d'Augustin... et puis le rapport de cette histoire avec la vôtre , qui était moins précise.
— C'est vrai! c'est que je n'en peux pas douter ! c'est mon petit coquin de mousse et son capitaine Braud! brave petit diable! et il est reparti?
— Dam', oui î reprit Augustin, la Gargouille s'en va ce soir.
— Tant pis ! j'aurais eu du plaisir à le voir ! el vous, l'abbé?
— Moi aussi, répondit le bon ami, avec un calme mieux étudié, cette fois.
Toutes ces causeries avaient pris du temps. Tout à coup Augustin jeta un cri, et courut à la porte de la maison. Puis il revint, tenant par la main un enfant au bonnet rouge et à l'air délibéré. Il portait sous son bras droit un petit paquet, et précédait un homme coiffé d'un chapeau ciré et vêtu d'une redingote de velours : c'étaient Saint-Jean et le capitaine Braud.
La reconnaissance fut vive et touchante. C'était sur la Gargouille que le commandant Lenoir avait été sauvé des pontons anglais. Après les premiers souvenirs, le marin prit la parole :
— Ah çà, voyons, mes enfants... parlons d'affaires! en voilà un qui en a assez de la mer, et qui va nous conter ça bravement. Allons, Saint-Jean, alerte! et dépêche-toi, garçou î la Gargouille est en marche.
Saint-Jean ôta son bonnet.
— Commandant, dit-il, je veux rester à terre, et je n'veux pas quitter le ptit que v'Ià de toute
40 SaUNT-JEAN
la vie! (il montrait Augustin) ni vous non plus, mon commandant... ni le bon ami ! ajoutat-il en toisant l'abbé qui le dévorait des yeux.
— Et pourquoi ça , mon gaillard ? dit le commandant intérieurement enchanté.
— Pour un tas de choses , donc ! le Robin , d'abord!... et puis tout ce qu'il m'a dit dans le canot, et puis Rousseau-le-Crâbe qui lui fera du mal si je ne suis pas là !...
— Qu'est-ce que c'est que Rousseau-le- Crâbe? demanda l'abbé.
—•C'est un scélérat en bas-âge ! dit le capitaine Braud. Ça nous a débarrassé la place aujourd'hui, Dieu merci ! et je crois qu'on va le fourrer au lycée, pour le déguiser en honnête homme au moyen du latin! Voilà pourquoi Saint-Jean quitte ses amis de la Gargouille! D'ailleurs c'est lui qui l'a baptisé Rousseau-le-Crâbe , à cause de ses allures d'écrevisse... même que lui, à ç'ioccasion - là , on l'a surnommé en plus Saint-Jean-Baptiste /. . .
— Oui ! reprit Saint-Jean avec feu , c'est
LE M Alt LOI. il
un être que je suis accroché à lui l'aire face partout , que je ne le crains pas, et que je n'veux pas finir sans l'avoir esterminé! d'autant qu'y a la chose de la dame à la couronne de bluets...
— Ah ! nous savons, interrompit le commandant en souriant. Est-ce tout?
— Non, c'est pas tout!... y a encore que votr'enfant est bon comme le bon Dieu... et triste, et pas fort, quoi!... et que nous sommes amis , là donc ! c'est convenu ! . .. et qu un ami. ô Dieu ! Saint-Jean ne le quittera pas jamais, entendez-vous !
— Bravo ! mon luron ! bravo ! de par tous les diables! continua le père Lenoir en riant de tout son cœur , tandis que l'abbé avait les yeux humides. Mais, mon petit homme, il y a un malheur, Augustin va entrer au lycée...
— C'est bien pour ça ! j'y entre avec lui ! et avec Rousseau ! ajouta- t-il en montrant le poing.
— Tu crois donc qu'on entre là comme sur un brick marchand , toi?... Il faut payer... il
faut de l'argent... ou une bourse de l'empereur... Augustin en a une parce que son père a servi...
— Ah! fît le brave petit tout interdit, en balançant son bonnet rouge ; et, malgré son intrépidité se sentant serrer le cœur, il regardait tour à tour Augustin , le commandant , le capitaine Braud et l'abbé qui tremblait d'émotion. Cela faisait de la peine : lui, fort , il semblait chercher de la protection et n'avait plus rien à dire. Ah ! continuait-il. Et il pensait à la Gargouille; c'est vrai!... vous ne mentez pas, vous!... faudrait de l'argent... ou un père... Saint-Jean n'en a pas.
L'abbé essuya une larme en secret.
— ...Et de l'argent... je n'en ai qu'un peu , là-dedans, avec ma veste et mes, souliers... que le capitaine m'a amassé... Et, ouvrant son paquet, il tirait une bourse en cuir qui pouvait contenir vingt francs et quelques sous. Ça serait pas assez?... continuait-il d un air naïve-
ment interrogatif. Cependant il se forçait à la fermeté.
Personne ne parlait.
— ...Allons... allons... faut retourner avec la Gargouille...
Il remit son bonnet, prit la main du capitaine Braud, et se détournait déjà. Mais tout le monde était ému. Le commandant avait honte de son attendrissement. L^bbé ne put modérer le sien ; il prit Saint-Jean par le bras , et le fit retourner vers lui. Le petit homme avait deux grosses larmes dans ses yeux fiers, il envisagea le bon prêtre , et , par je ne sais quel instinct subit, par je ne sais quelle révélation du cœur , il se jeta dans ses bras sans parler.
— Reste , va , Saint-Jean ! dit celui-ci en l'embrassant. Reste ; c'est moi qui t'adopte ; et je me charge de tout ! . . . Je vous en réponds , capitaine Braud.
— Oh ! monsieur 1 abbé ! je n'ai pas de droit sur Saint-Jean. Prenez-le, puisque sa volonté y
est. Vous êtes tous de braves gens , et ça fera un bon matelot... excepté qu'il se regimbe aux coups de corde! n'y a que ça qui le gênait à bord... sans ça il n'en veut pas au capitaine ; pas vrai , Saint-Jean?...
— Dieu de Dieu ! jamais! répliqua le petit en reprenant et secouant la grosse main du maître.
— Et là-dessus donc , adieu , Saint-Jean ! Pendant que nous bavardons , la Gargouille file son nœud sur la rivière... Adieu! sois sage! tu es en bonnes mains... reste comme tu es ! fiche-toi du pape ! si on te donne un coup de poing, rends en quinze ! ... et travaille l'Evangile avec monsieur le curé!... mais si jamais l'humanité t'embête , souviens-toi de nous : la Gargouille sera tous les deux ans dans la Seine à la pêche aux aloses , et le capitaine Braud avec. Adieu, garçon. Adieu, messieurs.
Cela dit avec sa rude voix de bord , le capitaine Braud embrassa Saint-Jean , salua la compagnie et s'en alla rejoindre la Gargouille.
De ce moment Saint-Jean fut de la maison.
Adopté par l'abbé, chéri du commandant, animé dune sympathie vive et inexplicable pour Augustin, huit jours n'étaient pas écoulés que déjà il semblait avoir toujours fait partie de la famille.
Augustin avait ses amis. A Lescure , sorte de faubourg serré entre la Seine et la roule de Paris, dite la route d'en bas, vivait une amie de sa mère , madame Lefebvre , avec ses deux enfants, Charles et Yalentine. Saint-Jean fut admis dans cette intimité-. Il plut tout d'abord à la 011e de la maison, âgée de six ans et demi , Valentine enfin , blonde petite , que réjouissait extraordinairement le style narratoire du marin. La petite société s'augmentait encore d'un quatrième membre , Adolphe de Canteleu , que sa mère , riche mais malade , abandonnait souvent aux soins de madame Lefebvre. Celui-là était un philosophe : Charles était jovial ; Augustin , si vous voulez , était poëte , et Saint-Jean était ce que vous savez. Tout ce petit monde prenait ses ébats suivant le lieu et les circonstances. On
faisait de fraîches promenades à Lescure , de rudes excursions à Canteleu , et de fières parties de barres dans les prés de Quevilly.
Puis l'abbé s'occupait activement de son protégé. Dans ce temps , les gens d'église reprenaient de l'influence. Lemaître était pauvre ; mais, à force de démarches, il obtint pour Saint- Jean une entrée gratuite et conditionnelle au lycée impérial.
Toute maison d'éducation étant alors école militaire , celle de Rouen avait subi la loi commune , et ses trois cents élèves avaient en vérité des airs de caserne. Des soldats de dix ans portaient les longues guêtres grises, le frac à revers, le chapeau bataille : et il n'était pas rare de voir leurs bandes, décorées du titre de compagnies, escalader au pas de charge le plateau des promenades , où les attendaient le sucre d'orge et le pain d'épice de la vivandière. Chaque compagnie avait son sergent , son caporal et son tambour. Cette dernière fonction étant inséparable d'un certain assujettissement et d'une
sorte d'évidence quelque peu servile, on l'assignait aux enfants sans fortune dont l'éducation
était à ee prix. Ils passaient ainsi dans la masse et par-dessus le marché. Ce fut à ee titre qu'on admit Saint-Jean. Il jura qu il saurait faire respecter la peau d'âne . et il tint parole.
Et ainsi commencèrent les principaux personnages destinés à se retrouver tôt ou tard dans l'histoire que j'ai résolu de vous conter.
ADIEUX A LA VALETTERIE.
On traverse la ville de Vendôme par une rue perpendiculaire à la montagne, et terminée brusquement à sa base. Arrivé là , il ne reste plus quà choisir entre la rampe à droite ou le faubourg à gauche, lequel faubourg, pavé d'une affreuse variété de rocailles , est consacré à saint Bieneuré : je crois que c'était un martyr. Suivons donc le faubourg* de Saint-Bieneuré : nous
marcherons peut-être un quart-d heurt sans perdre de vue , par-dessus les toits , d'un côté , le liane bocage de l'interminable colline, de l'autre, les peupliers du Loir, et nous serons à la Valettcrie.
La Valetterie est plus authentique que la Grande-Bretèche, inventée par un écrivain trèsfécond, et construite par sa plume , avec des myriadesdedétails,auxenvironsdelamêmeville.La Valetterie existe. C'est une métairie bourgeoise , assise au bord de l'eau, entre un verger de deux perches et une prairie de six arpents. Le chemin sépare la maison de la montagne; il domine le verger, dont la pelouse verdoyante s'allonge étranglée entre ce chemin et la rivière; après lui vient la maisonnette, touchant à la route par un jardin , et au rivage par un berceau de tilleuls tondus à la hauteur du premier étage, afin que des fenêtres la vue puisseembrasseruneample perspective. En effet , précisément en face , la rivière fait un coude , et vient , large et directe , à
travers la plaine. A droite sont les prairies de la
Valetterie, à gauche les grands prés; au bord du verger, des peupliers, des aunes et des saules; et vis-à-vis, dans le fil du courant, une longue chaussée , toute chargée d'humbles touffes et de hauts massifs , toute luxuriante de gazon , appuyant sa base au dernier moulin du faubourg, arrêtant sa pointe vermoulue et ses légions de roseaux juste au détour dont nous venons de parler. Au fond, Meslay, Villeporcher, Moncey, Rougemont et Cloy, de plus en plus éloignés, de plus en plus confondus dans l'horizon de Châteaudun.
Il y avait une sortie de la maison sous la tonnelle de tilleuls, et tout de suite on était au bord de Peau. Là se balançait une nacelle verte et blanche , dans laquelle était abattue une tente de coutil rayé de bleu. Plus loin, en descendant sous les saules du verger, on trouvait, niché dans les joncs , un petit toit de chaume , terminé par un chapeau de zinc. C'était l'habitation de deux beaux cygnes, qui étaient bien les plus heureux cygnes du monde; car ils
avaient à la lois domicile et liberté; liberté, sur une profonde et limpide rivière, ici vaste, nue, éclatante; là sombre, mystérieuse et détournée; liberté de s'engager en de lointaines découvertes, voguant de conserve et avec une majestueuse insouciance; liberté de revenir mollement, à la dérive, le long des escarpements de prairies, qui laissent pendre au courant le sainfoin comme une chevelure ; liberté de rôder à Tentour des îlots , dans les bouquets d'iris, sous les voûtes de feuiflage; liberté de promener leurs caprices, de cacher leurs amours et de mirer leur blancheur.
Ce jour-là 7 tous deux se pressaient dans les nymphœas contre le bord du verger. Une jeune fille, blonde et fraîchement vêtue , se baissait entre les saules et leur tendait sa main, remplie de belles miettes de pain. Les deux becs noirs s'allongeaient familièrement et prenaient dans cette main blanche, et la jeune fille penchait la tcte de coté en souriant.
— Voici Valentine qui traite ses. amis î dit une voix douce derrière elle.
La jeune fille tressaillit , mais ne se dérangea pas.
— C'est vous, Augustin? répliqua-t-elle.
Et les cygnes mangeaient toujours, sans s'efiaroucher du nouveau venu. Le jeune homme vint s'appuyer contre un des saules, à côté de Valentine.
— Vraiment, ils ne se gênent pas! reprit-il. îè crois qu'ils mangent dans la main.
— ■ M. Lemaître vous attendait avec impa» tience.
— Oh! mon bon ami ma toujours attendu comme cela !
— Vous avez fini vos leçons , monsieur le professeur de... de...
Elle faisait semblant de chercher.
-— De rhétorique, s'il vous plaît! interrompit le jeune homme... Au noble collège de Vendôme encore î •"'
— Ah bon !
— Ancien collège d'oratoriens! mademoiselle.
— Tout ce que vous voudrez.
— Célèbre par ses excellentes études , et où j'ai l'honneur d'enseigner depuis six ans le latin de Sénèque, le grec de Sophocle, et la poésie française...
— Vous oubliez l'éloquence !
— C'est que...
— 0 taisez-vous ! Je sais ce que vous m'allc* dire : que vous la perdez avec moi , n'est-ce pas?
— C'est vrai.
— Au sujet de ce brave Saint-Jean , pour qui vous prêchez dans le désert.
— C'est encore vrai.
— Enfin, depuis un mois que nous sommes chez le bon ami , vous ne cessez de nous persécuter, maman, mon frère et moi... Et pour qui? pour un absent. C'est bien beau î
— Ah ! c'est que , depuis sept ans que vous ne lavez vu. il y a eu du changement. Autrefois.
c'était déjà un fort beau jeune homme , et., vous l'aimiez un peu...
— Oh non !
— Oh si! et cela vous faisait honneur, parce que Saint- Jean...
— Saint-Jean était un brave et joyeux garçon, méritant l'amitié de tout le monde. C'est vrai qu'il avait la mienne.
Augustin hocha la tête en riant.
— Vous n'en conviendrez pas, dit-il; mais les faits sont là. Quand il est parti soldat, il s'est déclaré votre chevalier, et vous avez accepté sa foi.
Valentine répliqua d'un air sérieux et convaincu :
— C'est que je croyais qu'il allait en Palestine.
Augustin se mit à rire de bon cœur , et reprit sur le même ton :
— Eh bien ! il a été en Espagne ; ce n'est pas loin , et il est revenu offlcier et décoré. C'est un lieutenant superbe! et de cuirassiers encore !
LE MATKLoJ
— Oh bien! je n'aime pas les cuirassiers! continua-t-elle en s'obstinant à la plaisanterie.
— Mais croyez-vous sérieusement qu'un jeune homme de vingt ans... (car il n'avait que vingt ans alors...) fasse tout ce qu'a fait Saint-Jean, sans être inspiré par la pensée d'une femme? Et croyez-vous qu'une autre que vous...
— Oui, je le crois, interrompit Valentine. Je le crois de sa part ; et maintenant c'est vous qui le calomniez, vous, qui êtes un vilain ingrat ! car enfin quand votre père est mort , et que le chagrin vous a fait manquer vos examens, Saint-Jean était admis àSaint-Cyr, et il a obtenu de subir la conscription à votre place, et il est parti soldat; était-ce pour moi? On n'enrôle pas les jeunes filles , et on fait bien ... Et si vous dites qu'il pensait à moi , ce n'est pas vrai , car il s'en est allé très-gai , plus heureux de sa bonne action que tourmenté par ses regrets: et, Dieu merci I maintenant je suis bien loin de le faire soupirer... Vous n'êtes qu'un mauvais poète !
Augustin la laissait dire, et semblait s'amuser de sa mutinerie.
— Et si j'avais la preuve du contraire? répondit-il.
— La preuve que vous êtes un bon poète? répéta la malicieuse.
— Non, non ; la preuve qu'il pense à vous?
— 0 quant à cela , je vous en défie !
— Allons , il faut donc vous dire le bonheur qui m'arrive!
— - Un bonheur à vous! Lequel donc?
Et, sans y penser, elle abandonna les cygnes qui s'en allèrent en gonilant leurs ailes.
— Eh bien! vous les laissez? fit Augustin.
— Je n'ai plus de pain!... répondit-elle en rougissant. Mais dites-moi donc ce qui vous arrive?
— Eh bien! ce bonheur... reprit le jeune homme , c'est une lettre de Saint-Jean dans laquelle ii m'annonce que le régiment attendu pour demain dans notre ville n'est pas celui de houzards, comme on le croyait , mais bien le
3e cuirassiers, le régiment de Saint-Jean!... Personne ne s'en doute encore , c'est une décision subite , secrète... Eh bien ! vous n'êtes pas transportée ?
— Mais si , répliqua tort tranquillement Valentine; c'est dommage que ma mère ait arrêté notre départ pour ce soir...
— Oui, mais j'espère bien que voici un obstacle majeur, et vous resterez...
— Oh ! je ne crois pas ; vous savez quelle nouvelle nous avons reçue?...
— Quoi?... Adolphe de Canteleu a perdu sa mère?... aussi je ne vous retiens que pour quelques jours.
— Vous n'obtiendrez pas même une nuit... je connais maman... et tenez... la voici... plaidez votre cause vous-même.
Trois personnes s'avançaient de leur côté dans les grandes herbes du verger : un vieux prêtre en habit demi-séculier , une dame âgée qui s'appuyait sur son bras, et un jeune homme à l'œil de renard , aux cheveux d'un châtain
clair et quelque peu crépus. C'étaient l'abbé Lemaître, ou, si vous aimez mieux, le bon ami , madame Lefebvre et Charles , son fils.
Augustin alla bien vite s'emparer du bras de l'abbé, qu'il passa sous le sien, et prévint toute réprimande en se hâtant de parler :
— Grande nouvelle père ! grande nouvelle pour tout le monde ! et il annonça , les yeux brillants de joie , la nouvelle de l'arrivée de Saint-Jean. C'était un événement pour la Valetterie. Tous s'empressèrent autour du vieux prêtre ému de la plus douce surprise, et répétant d'une voix tremblante :
— Saint-Jean ! mon fils Saint-Jean !
Mais , comme l'avait prédit Valentine , Augustin échoua dans ses instances pour retenir la famille de Lescure. Madame Lefebvre fut inébranlable. Elle se devait au pauvre Adolphe, comme une mère à son fils , et ce fut avec sincérité, mais avec une fermeté sans appel, qu'elle exprima ses regrets au professeur et à l'abbé.
Sur un signe de sa mère, Charles partit
Hléme pour retenir les places à la voiture de Saint-Calais. On devait se mettre à table dans une heure, à son retour. Cette heure passa vite, bien que tout le inonde fût triste et préoccupé. Charles se faisait attendre. On se mit à table sans lui , et comme cela ne manque jamais , il arriva pendant qu'on servait le potage.
— Tout est fini, dit-il en dépliant sa serviette : nous serons tout seuls dans la patache de Saint- Calais; à six heures on vient prendre les malles, et nous pourrons aller, en nous promenant, jusqu'au moulin à papier. La voiture y passera sur les huit heures.
— Joli voyage! se mit à dire Augustin, de mauvaise humeur ; un chemin raboteux à vous disloquer les membres , une carriole décrépite et plus dure que le chemin , et deux roussins qui vont le diable avec une pluie de grelots à vous rendre fou...
— L'important, répondit Charles, c'est qu'on aille le diable !...
60 SAIÎNT-JEAÏS
— Au lieu qu'en attendant seulement à demain soir , la diligence de Paris...
Valentine , placée à côté d'Augustin , lui 6t un signe imperceptible de reproche qui arrêta ses réflexions.
Le silence régnait de nouveau. Charles n'était pas homme à le supporter longtemps.
— Parbleu I dit-il en se versante boire , vous ne savez pas une chose , papa Lemaître ?
— Quoi donc?
— C'est une histoire que j'ai ramassée en ville. Ma mère, te souviens-tu de cette aventure arrivée à Évreux il y a quelques années... ce trait d'un maréchal-des-logis et d'un fourrier. . ? Tu ne te souviens pas ?
— Si, confusément... une insulte, un pardon... quelque chose d'original et de généreux.
— Eh bien , les deux héros de l'aventure sont du régiment qui arrive, du régiment de Saint-Jean.
— Mais l'aventure? dit M. Lemaître.
LE MATELOT. (il
— L'aventure nous avait frappés, répliqua Charles , parce qu'elle irest plus de notre siècle. Cétaitun matin, danslagrandecourduquartier, à T heure du pansage. Tous les chevaux du régiment rangés , le long des écuries , attachés par le licou à des anneaux de fer, se laissaient étriller fort paisiblement par les soldats, qui riaient et jasaient entre eux à mi-voix. Un sous-lieutenant,en petite tenue, la liste d'appel à la main, se promenait le long des croupes des chevaux , et causait avec un 'maréchal-des-logis, dont le nom m'échappe. Tout à coup, un fourrier, dont le nom m'échappe aussi , s'avance à leur rencontre , le bonnet de police sur la tête , et de l'air d'un homme qui va faire un mauvais coup. Ce fourrier était célèbre dans le corps , par ses relations avec une belle fille de Ségovie , qui Taccompagnait depuis le retour d'Espagne. On savait de plus que le maréchal-des-logis était fort lié avec le fourrier. De là , certains soupçons par suite desquels il était permis de croire que cette liaison reposait sur une base
bien fragile. En effet , un beau soir, sur un léger prétexte , le fourrier est consigné par celui qu'on croit son rival. Or c'était le lendemain matin, qu'il s'avançait aussi résolument à la rencontre des deux chefs. 11 n'eu fallut pas davantage , comme bien vous pensez , pour attirer l'attention générale; et, en un clin d'oeil, étrilles, brosses, éponges, s'arrêtent comme par enchantement : étrilleurs, brosseurs, épongeurs, tournent la tête, sortent, se hissent, regardent par-dessus les garots , ou entre les queues des chevaux , et un vaste silence s'établit. C'est au milieu de ce silence que retentit , claire et distincte, la voix du fourrier. — Maréchal, ditil, veux-tu lever mes arrêts de ce soir? — Non, répond froidement , mais très-haut , le supérieur interpellé. — - Tu ne veux pas lever mes arrêts? — - Non. — Et tu iras... là-bas? —Oui. — Tu ne veux pas lever mes arrêts?...— Non. Aussitôt , et sans qu'on ait le temps ni de le prévoir, ni de l'empêcher, le fourrier lève la main : un effroyable soufflet fait chanceler le maréchaldes-logis , et résonne dans toute la caserne.
On s'empare de notre homme, on le met en prison...
— Bravo ! interrompt Augustin. Tu racontes très-bien. Le fourrier sera fusillé; n'en parlons plus. Ton dénoûment est commun.
—Je te trouve remarquable, répond Charles; est-ce que ce serait une histoire? Non seulement le fourrier n'est pas fusillé , mais encore il est mis en liberté, mais encore il épouse sa ûancée de Ségovie , mais encore il passe maréchal-des-logis-chef , mais encore...
— Oh ! assez !
— Non 7 pas assez : mais encore il devient riche, et est aujourd'hui lieutenant-trésorier du régiment qui arrive demain, du régiment de Saint-Jean ! J'ai dit.
— Mais , non , tu n'as pas dit !
— Par quel miracle? s'écria l'abbé.
—Par une raison bien simple , reprend Charles en avalant un verre de vin de Madère , c'est que... une heure avant le conseil de guerre , le maréchal-des-logis a retiré sa plainte.