‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 2 sur 18 · U SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

U SAINT-JEAN

— Par générosité?

— Tout bêtement.

—Peut-être aussi , dit Augustin , parce qu'on révèle bien des choses en se défendant devant des juges et une accusation capitale. Au moins, se sont-ils battus?

— Sans doute, répond Charles. Tout s'est passé dans les règles. Le maréchal-des-logis a reçu un coup de bancal dans la cuisse : et remarquez bien ceci ! c'est lui, l'offensé, le pardonnant, le blessé, qui fait faire le mariage; lui , qui , héritant tout à coup d'une fortune considérable, la partage avec son rival; lui, qui, promu pour tout cela au grade de souslieutenant, n'accepte qu'à une condition , c'est que son offenseur, son pardonné, son vainqueur, passera maréchal-des-logis, et le suivra de grade en grade. Et si l'autre est aujourd'hui lieutenant-trésorier, c'est que lui est capitainetrésorier! et je dis que c'est un beau trait!

— Oui , dit l'abbé. C'est un exemple rare de

réparation chrétienne; à l'exception du duel. ajouta-t-il en souriant.

— Et sans doute le capitaine va beaucoup chez le lieutenant? demanda Augustin d'un ton passablement ironique.

— Cela va sans dire ! reprit Charles. Oh le voilà déjà , lui , avec ses méfiances! mais, mon cher ami , tu es vieux avant l'âge !

— Augustin , dit le prêtre , sais-tu qu'il est triste pour un jeune homme de ne plus croire à rien de beau de la part de ses semblables.

— Triste , mais utile ! répondit Augustin sans chercher à se disculper.

— Et moi , répliqua le bon ami , je ne révoque pas en doute ce qui est bien , par la raison que c'est extraordinaire; et je proclame le capitaine et le lieutenant les plus honnêtes gens du monde.

Augustin garda un silence respectueux. Puis il reprit , comme s'il détournait la conversation :

— Et., le nom de ces officiers?

m SAÏNT-JEAN

— Ah ! on ne sait pas , répondit Charles. Tout cela n'est encore qu'un on dit. Saint Jean vous donnera des détails.

— Et je suis sûr , interrompit l'abbé , que Saint-Jean doit se rallier à de telles actions et fraterniser avec de tels hommes !

— 0 pour cela , père , reprit Augustin , si Saint-Jean est de votre avis ? soyez tranquille ! je le croirai.

— Joli compliment pour nous, dit Charles.

— Non , mes amis , répliqua Augustin ; nous tous nous ne sommes que bons : notre cœur nous porte bien vite à l'admiration des choses racontées , quitte à nous rétracter souvent , parce que nous nous disons que le mal n'est pas notre affaire , qu'il est inutile de le soupçonner, et qu'il vaut mieux être dupe du vice qu'accusateur de la vertu. Nous nous disons aussi que ceux qui proscrivent la douceur , la patience et la crédulité , ont de bonnes raisons pour cela , et qu'enfin il ne faut pas mépriser en soi cette admirable faiblesse qui fait aimer, et

dont il nous sera tenu compte là-haut. Mais avec tout cela , nous sommes de ces gens qui , à force d'avoir cru le bien , finissent par en douter presque toujours , parce que nous avons cette honnête indolence qui ne veut voir que les théories appliquées , que la morale en action, ce qui serait beaucoup plus commode , mais ce qui est à peu près impossible. Nous avons donc une bonté faible , qui nous meneau scepticisme. Au lieu que Saint-Jean possède deux qualités bien rarement unies : la bonté et la force. Franc , loyal , croyant et généreux , en apparence du naturel des dupes , il a un instinct qui lui révèle le mal, une puissance intérieure qui l'y oppose spontanément, une volonté qui l'acharné à sa poursuite. Je l'affirme , c'est une âme sans modèle, c'est un caractère affranchi de l'induction ; en vérité! ce sera peut-être par la suite une conviction chez moi , que Saint- Jean est plus qu'un homme , voyez-vous!...

Et comme Augustin , habituellement fort pacifique, s'échauffait ainsi à propos de sou

ami , le bon abbé le fixait avec bonheur, comme s'il eût exprimé ses propres pensées , comme s'il eût répondu à un sentiment paternel qu'il redoutait toujours de trahir lui-même , et madame Lefebvre souriait , et Valentine rougissait : était-ce à cause de l'éloge , ou de la manière dont on le faisait? était-ce pour le peintre ou pour le tableau? pour Augustin ou pour Saint- Jean?

Le jeune enthousiaste s'aperçut de son effet , et se reprenant doucement :

— Je suis peut-être bien exagéré , dit-il , mais je ne connais qu'un seul homme comparable à Saint-Jean , un seul qui s'en approche de loin , c'est ce pauvre Adolphe de Canteleu.

— Ah oui! s'écria Charles... philosophe, celui-là !

— Justement ! reprit Augustin , philosophe ; parce que, enfermé parla maladie dans une sphère d'inactivité physique , toute sa force pour le bien s'exerce au moral , et Ton doit aimer en lui l'intention de ce que fait Saint-

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Jean. Adolphe est donc faible au physique

parce qu'il ne I est pas au moral. Dieu lui ;i refusé les dons du corps parce qu'il avait tous ceux de lame ; Saint Jean les réunit.

— Saint-Jean est donc un bel homme? demanda en riant madame Lefebvre.

— Mais oui , répliqua Augustin de bonne grâce. Saint-Jean est grand , robuste et bien fait : sa figure est franche et ouverte : son regard est assuré. Le costume militaire lui va bien : ses grosses moustaches claires lui donnent l'air d'un lion , mais d'un lion tout bon enfant... Il n'y a pas jusqu'à sa petite cicatrice à la joue , juste dans le sourire... n'est-ce pas , père?...

— 11 a donc été blessé? demanda Valentine.

— Probablement! mais là-dessus Saint-Jean se tait avec une singulière affectation; ce qui fait... Et Augustin s'arrêta.

— Ce qui fait quoi? reprit Charles.

— Rien : c'est un soupçon à moi... d ailleurs c'est assez d'une histoire , ajouta-t-il avec un regard malin adressé à Charles.

— Ah oui dà ! répliqua celui-ci : eh bien , monsieur le professeur de rhétorique, c'est une raison de plus ! vous avez critiqué mon style : voyons le vôtre !

— Mais je vous dis ; c'est une idée folle , une simple conjecture... enfin, puisque vous le voulez ! ... du reste c'est fondé sur un fait qui m'a laissé une terrible impression quoiqu'il date de loin. — En -1 84 4 il se passa dans les murs du lycée impérial , à Rouen , une scène qui serait tout un drame , si j'avais le temps de vous la détailler...

— Aïe! une histoire de collège ! interrompit Charles.

11 y en a de sérieuses , répliqua Augustin.

— Je dois la connaître, dit Charles. Il est vrai que j'étais un vil externe ; mais dans nos jours de réunion vous m'honoriez du récit de vos épopées intérieures.

— Tu n'as jamais su celle-ci. Saint-Jean m'avait prescrit le secret, par plus d'un motif...

Enfin tu sais toujours ce que c'était que Rousseau-le-Crâbe?

— Oui ! ce mauvais drôle?...

— Il suffisait de l'apparition de Saint-Jean au lycée et de sa liaison avec moi , pour m'attirer la persécution de cette bête féroce. Rousseau-le-Crabe s'était lié avec un personnage de sa trempe, moins vicieux peut-être, mais doué d'une force prodjgieuse et d'une figure de buffle : on l'appelait Gédéon. Ensemble ils ne craignaient personne ; ensemble ils devaient se dire , quoique jeunes , des secrets sinistres... — Or, mes amis, il y a un crime, au collège, plus flétri , s'il est possible , que dans la société ; un crime dont le soupçon déshonore, dont le nom fait trembler, dont le châtiment est excessif. Là , il n'y a plus de maîtres, il n'y a plus de lycée ; il y a une société de jeunes hommes , jugeant avec la droiture de leur âge , faisant justice avec la fougue de leurs impressions, devenant tout à coup un tribunal , une république, un peuple. Ce crime dont je vous parle . c'est

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le vol. — Je disais donc qu'en \ 81 A il y en eut un considérable de commis, avec des circonstances odieuses : et devinez sur qui tombèrent un instant les soupçons? Sur Saint-Jean et sur moi ! Saint-Jean bondit de rage. Il n'eut pas besoin de deviner, ni de s'informer. Il alla droit à Rousseau , et? par la force seule de sa conscience et de son poignet , lui arracha l'aveu de la gorge devant quarante témoins , l'aveu que lui et Gédéon avaient commis le vol , l'aveu qu'ils avaient voulu se sauver à nos dépens. Dès-lors le procès fut bientôt instruit. Gédéon, qui n'était dans cette affaire que l'instrument de Rousseau, fut expulsé sans bruit : mais Rousseau eut à subir une exécution mémorable. C'était en hiver : il avait neigé toute la nuit. On lui ôta tous ses vêtements , à l'exception de la chemise et du pantalon : on lui couvrit le visage d'une cravate noire , et on l'attacha , les mains liées derrière le dos, au tronc d'un gros tilleul, dans la grande cour des récréations. Il resta là , les pieds dans la neige , depuis sept heures du matin jusqu'à

midi. Vers ce moment , les élèves se répandirent dans les deux cours, dont la plus grande, formant terrasse, dominait l'autre de trois ou quatre pieds. En haut et en bas, dans la direction du petit mur de terrassement, s allongeaient deux belles avenues de peupliers, alors maigres et tristes. Le criminel lut détaché par les élèves d'en haut, et promené trois lois autour des avenues , tandis que ceux de la cour inférieure se pressaient avec terreur au bas du petit mur. Enfin le cortège sinistre s'arrêta devant cette foule, quon aurait pu croire assemblée au pied d'un échafaud. Le groupe supérieur s'ouvrit... et Piousseau parut aux yeux de tous, la tète basse et toujours voilée de noir , les mains derrière le dos , les pieds violets . et tout le corps agité d'un affreux tremblement. On le lia au tronc d'un peuplier, a deux pas du bord de l'esplanade , dans une évidence accablante. Cette sorte d'exposition ne dura pas longtemps : mais elle fut accompagnée d'une circonstance , qui me rend ce souvenir horriblement person-

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nel. Une voix sortit de la foule et appela: Augustin Lenoirl Je tressaillis et me cachai; mais cent bras m'enlevèrent et me portèrent sur la plate-forme, vis à vis du coupable... Moi], face à face avec ce malheureux! j'étais pâle, j'avais la gorge serrée , tout le monde se taisait autour de moi... j'avoue que je suis peu fait pour les scènes violentes , et que je n'étais guère dans mon rôle. Malgré tous les torts de ce pauvre diable , je me trouvais trop vengé , la pitié dominait en moi , et j'avais peur de ce qu'on allait faire. Tout à coup un de ceux qui remplissaient en quelque sorte l'office d'exécuteurs , arracha le voile noir , et Ton vit à découvert le visage du misérable!... Ce long supplice l'avait rendu affreux : sa pâleur était livide , ses dents claquaient , des larmes de rage sillonnaient ses joues. Je fus pétrifié d'horreur. Quelqu'un dit: qu'il demande grâce à celui qu'il a calomnié! — Alors d'une voix sourde, sans relever la tête pour me regarder , il balbutia quelques mots d'excuse. Je me hâtai de crier que je lui par-

donnais, qu'on le lâchât ; mais le châtiment n'était pas complet. Une autre voix s'éleva : que le dernier du lycée, que le tapin Saint-Jean vienne lui donner un soufflet! Et Saint-Jean lut hissé comme moi à la hauteur du condamné. Je crus dans le moment que lépithète l'avait offensé , et je m'attendais bien à quelque réponse vigoureuse. Elle le fut en effet. Saint-Jean, rouge et irrité, dit, à la face de tout le monde et au milieu du silence : — Le tapin tape sur la peau d'âne , mais pas sur la peau de crabe! — Cette réplique fut couverte d'applaudissements , et pendant ce temps, les lèvres de Rousseau s'agitèrent et prononcèrent un mot que personne n'entendit.

Bientôt après il fut chassé par les épaules.

Quoique Saint-Jean eût refusé de s'avilir en frappant un ennemi terrassé, je l'avais trouvé cruel, et je le lui dis : — Jamais , me répliqua-t-il , je ne transige avec les gueux ! —Mais , repris-je, il était assez puni. —Tu n'es qu'une poule mouillée! me dit-il de mauvaise humeur. Tu seras dupe des

scélérats toute ta vie ! — J'insistai : Scélérat î tu es fou ! Je suis sur qu'il se repent, et que plus tard ... — Lui ! s'écria Saint-Jean. Sais-tu ce qu'il m'a dit pendant qu'on applaudissait? — Non. — Il est homme à le faire, vois-tu? Il m'a dit : Tôt ou tard je te tuer ai ï

Augustin prononça ce mot avec un accent qui Ht tressaillir tout le monde.

— Après cela , continua-t-il , je n ai plus qu'une chose à ajouter; c'est que Saint-Jean et Rousseau se sont retrouvés en Espagne , l'un officier français , l'autre guérillas transfuge, et que Saint-Jei.n m'a juré sur l'honneur n'avoir été blessé dans aucun combat. Sa cicatrice est profonde , et de la largeur d'une lame de poignard...

Un silence général suivit cette narration. Charles fut le premier à le rompre.

— Décidément, dit-il , c'est le jour aux histoires. Je serai bien étonné s'il n'y eu a pas encore une ou deux.

11 n'avait pas achevé qu'un grand vacarme

retentit dans l'escalier. La voix de Marianne , la gouvernante, se mêlait aux blasphèmes d'un homme qui paraissait vouloir monter, malgré sa résistance. Enfin , la porte s'ouvrit. Un domestique militaire, coifïé du bonnet de police , entra brutalement. Marianne le suivait de près en criant : Monsieur Augustin , renvoyez-le... il a bu !

Les dames se levèrent effrayées. Augustin les lit rasseoir. Charles posa sa serviette, et s'avança, avec une politesse ironique, au-devant du nouveau venu.

— Que désire monsieur? dit-il avec un sangfroid imperturbable.

— Je dis que c'est ici le Trocadéro ! interrompit le soldat.

— Oui, mon brave! Etes-vous content? Allez vous coucher.

Le Trocadéro est une maison du faubourg.

— C'est ici que nous voulons coucher!... moi , le capitaine et le lieutenant ! . . . Oui ! . . . cl puis sa femme, au lieutenant!...

— Ah! bon! je comprends. Vous venez en fourrier?

— Fourrier ! c'est ça, nom de nom!

— Pour arrêter le logement de vos officiers?

— Juste ! le capitaine-trésorier, son lieutenant et son épouse. . . au Trocadéro !

— Trocadéro , fort bien ! Alors voulez-vous prendre la peine de décamper? Ce n'est pas ici.

Le cavalier déconcerté , malgré son assurance naturelle, et l'audace supplémentaire prise au cabaret , allait se retirer. Cependant le mot de capitaine-trésorier , qu'il venait de prononcer, n'avait pas échappé aux convives.

— Un instant! dit l'abbé; n'a-t-il pas parlé du capitaine et du lieutenant-trésorier?

— Oui , mon curé.

— Et dites-moi , mon garçon , reprit M. Lemaître d'un ton froid et supérieur, vous êtes soldat du capitaine ?

Le militaire, surpris par le respect, se découvrit et répondit civilement :

— Non, monsieur, soldat du lieutenant.

— Ils demeurent donc ensemble ?

— Comme vous dites; avec madame la lieutenante , naturellement.

Augustin sourit dune manière imperceptible.

— Et ils cherchent un logement?

— Faites excuse; c'est moi qui le cherche pour eux. On m'avait dit leTrocadéro, par ici.

— Ah ! çà, mon bon ami, dit Augustin , estce que vous pensez à leur offrir une moitié de la Vablterie?

— Et pourquoi pas ? De si braves gens ! En se serrant un peu...

— M. Lemaître a raison , dit madame Lefebvre ; se rapprocher des hommes généreux , cela porle bonheur.

Augustin pensa que des hommes généreux , c'est-à-dire nobles de goûts et de principes , n'auraient pas un domestique ivrogne. Valentine observa en elle-même que la femme du lieutenant n'était autre que cette belle fille de Ségovie, qui figurait dans l'histoire magnanime

des deux rivaux , et je ne sais par quelle secrète

impulsion elle dit :

— - Mais cela n'est pas possible! M. Lemaître a besoin d'être à son aise , et deux ménages , deux domestiques... Et M. Saint-Jean qui arrive demain...

Augustin se leva en souriant à demi, et comme inspiré par un pressentiment :

— D'ailleurs , dit-il , voyons jusqu'au bout. On ne reçoit pas les gens sans qu'ils se soient annoncés. Je ne sais ce qui me pousse encore à faire une question que j'ai déjà faite à Charles après sa sublime anecdote. Cuirassier, comment se nomment tes officiers ?

— Voilà trois fois que je vous le dis ! repartit l'ivrogne.

— Eh bien , encore une! lui dit Charles.

— Encore une fois, et ça sera la dernière. Je m'appelle Chai lemagne , aussi vrai comme mon lieutenant s'appelle Gédéon, et le capitaine , Rousseau !

A ces noms sinistres, a ce funeste rappro-

chement , qui donnait gain de cause à Augustin, mais de manière à l'épouvanter lui-même, tous les convives se regardèrent avec consternation. Augustin se rassit. Après avoir pris le temps de se remettre , il dit , mais cette fois avec une amère assurance :

— Reste à savoir si Saint-Jean fréquente , comme vous le pensiez tous , ces deux héros de roman ? — Connais-tu le lieutenant Saint-Jean ? ariressa-t-il au soldat.

— Un peu , par exemple ! répondit encore ce dernier. Le lieutenant Saint-Jean, qui est un dur à cuire , ne quitte pas de chez le lieutenant Rousseau...

Augustin s'était levé, tout rouge d'indignation.

— Il ne lui manque plus que d'y coucher, continuait le troupier impassible... surtout quand madame y est... qu'est une brunette un peu soignée... madame!... un petit morceau dAndalouse... Oh! pardon, monsieur I aumônier !

82 SAhYl JEAN

— Ce n'est pas vrai ! s'écria Augustin devenu pâle, de rouge qu'il était.

— Hein ! fît le militaire à demi-dégrisé , dressant la tête comme un cheval qui entend le fouet.

— Augustin! dit M. Lemaîire en faisant rasseoir le jeune homme.

— Mais, mon père, savez-vous qu'il y aurait de quoi faire douter de Saint-Jean?

L'abbé se pencha à son oreille , et lui dit sans trop de façon, avec un sourire tant soit peu laïque :

— Allons! quelque amourette peut-être...

— N'importe !...

— Personne n'a plus rien à me dire? reprit Charlemagne. Pour lors, bonsoir! Mettez-moi sur le chemin du Trocadéro.

— Retournez en ville , luiditCharles ; la première grande maison blanche que vous trouverez à main gauche , avec un jardin , le long de la côte... c'est le Trocadéro! Et bon voyage!

Tout ceci fut le texte de longs commentaires

et d'avis fort opposés pour la société de la Valetterie. On ne pouvait guère douter des faits avancés par le soldat. L'innocence et la candeur de l'ivrogne ont passé en proverbe. On s'extasia sur la destinée, qui rapprochait ainsi des individus séparés par tant de probabilités. On dit que Saint- Jean avait été prophète autrefois; puis on s'étonna de son changement d'opinions; on prétendit que les histoires d'enfance étaient insignifiantes., que Rousseau et Gédéon étaient peut-être des gens fort aimables, et, sans aucun doute, des gens fort honnêtes, puisque Saint-Jean était leur ami. Augustin était trèsagité, il parlait peu , et dit seulement, à ce dernier propos, que c'était par tout autre motif. Alors quelqu'un laissa échapper le nom de madame Gédéon. Valentine ne parut nullement affligée du soupçon que l'on dissimulait ainsi ; mais elle regarda Augustin en-dessous, comnn* pour lui dire : Vous voyez ! Enfin on se leva de table et l'on se prépara au départ.

Vers sept heures, tout le monde fui réuni

dans le verger. Charles venait d'avoir avec l'abbé une conférence longue et sérieuse; ce qui est à remarquer. Il fallait qu'il fût question dans cette causerie confidentielle et mystérieuse de quelques graves intérêts de famille , et elle avait eu le caractère de ces entretiens intimes, inépuisables et heureux, qui doivent occuper, le soir, vers une certaine époque de leur vie, deux bons pères de famille, s'accordant volontiers mais prolixement au sujet d'un fils et d'une fille.

Augustin, depuis quelque temps, se promenait sous les peupliers avec madame Lefebvre, et soutenait avec perte une conversation assez délicate. On se rappellera que, tout petit, il l'appelait maman Lefebvre, et que cette dame devait sacrifier beaucoup de détours préliminaires au bonheur de celui qu'elle confondait avec ses deux enfants.

— Voyons, mon ami, lui disait-elle, tu ne seras pas toujours jeune et dramatique (elle appuya sur le mot avec une finisse de femme);

crois-moi, laisse là tes idées de passion, qui te vont fort mal du reste, et parle-moi d'une femme légitime, douce et bonne, qui t'environnera de calme et de bonheur réel.

— Oui, ma mère, vous avez peut-être raison. Mais je ne crois pas... j'attendrai une vive sympathie, un entraînement... quelque chose...

— Que tu ne peux pas définir, qui n'existe nulle part qu'avec déception... Une Espagnole, n'est-ce pas!... des yeux noirs, bien tristes, bien remplis de je île sais quoi de détendu?... un cœur inquiet, incapable de bonheur domestique, et qui sait? pas de mariage peut-être? pauvre enfant !

— Il y en a si peu d heureux !

— Y-a-t il beaucoup de liaisons d un autre genre qui le soient?... vois-tu? ne taisons pas de règle générale. A celui-ci une amante, à celui-là une maîtresse, à toi une femme !

— Alors, que je la choisisse, comme je vous dis.

— Tu te mens à toi-même : tu sais bien que

86 SAIM-JEAIN

tu lien voudrais pas pour épouse ; et si je te connais bien, tu as dû te faire deux idoles : ramante, brune, jalouse, mélancolique et passionnée ; l'épouse, blonde, calme, gaie; sensible et ménagère?

— C'est vrai, avoua-t-il en souriant; et même. . (ceci fut dit en hésitant beaucoup) j'ai été plus loin...

— Comment cela?

— Je l'avais... personnifiée... oui... le fantôme obligé de l'imagination était réel pour moi... mais... il y a des obstacles...

— Lesquels ? dit madame Lefebvre, qui comprenait parfaitement.

— Je ne puis vous les dire.

— Allons! des extravagances d'amitié, peutêtre?.. . allons ! personne n'écoute. . . Saint-Jean , n'est-ce pas?

Augustin sourit et rougit.

Madame Lefebvre lui serra la main, et lui dit, en riant :

— Et madame Gédéon?...

Cela disait tout. La réticence fut aussi comprise qu'elle était naturelle et gracieusement observée. Un petit silence eut lieu.

Dans ce moment, l'abbé terminait avec Charles et lui disait rondement :

— Eh bien! voilà tout, mon ami Charles, ma petile fortune est à présent montée à huit mille livres de rente, comme je disais. Je partage tout de suite le capital avec lui, et après moi, il aura l'usufruit du reste, qui doit revenir a Saint-Jean, quand il quittera le service.

En même temps ils se rapprochaient.

— Comme cela, disait madame Lefebvre à Augustin, nous pouvons f attendre au mois de septembre, à Canteleu?Tu resteras jusqu'à la fin du deuil d'Adolphe?...

— Sans doute, interrompit l'abbé, tout près d'eux avec Charles; nous irons ensemble.

Et Augustin, confus, honteux, troublé, se laissait entourer, prendre les mains... Valentine parut alors. Elle venait de faire sa toilette de voyage. Augustin contempla, avec un senti-

ment tout nouveau, sa jolie tête encadrée dans son chapeau à l'anglaise, ses cheveux blonds, lissés pour la route, sous la ruche blanche d'un fin bonnet, ses gracieuses épaules serrées dans un châle noir, et il se laissa prendre enfin à tout ce parfum de jeune fille, si enivrant toujours, si poétique le soir, alors qu elles s'enveloppent contre la fraîcheur. Quant à elle, quelque chose lui révéla le mot secret de la maladresse, du désordre général, ne fût-ce que l'air moqueur de Charles, en lui disant :

— Ce n'est rien : ce sont des adieux. — Et il ajouta, d'un ton pastoral : — Va-t'en faire les tiens aux cygnes de la Valetterie !

Elle se détourna vivement, courut au rivage et se prit à caresser les longs cous blancs de ses blancs amis.

Le groupe heureux la regardait...

— Adieu, beaux cygnes! adieu, la Valetterie !

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