I. Ai
Le château de Saint-Ouen n'est pas plus un château qu'il ne serait celui de Saint-Ouen, s'il était château. C'est un pavillon irrégulier, construit dans ce style plein de physionomie et de gaieté qui caractérise l'époque de Henri IV. La brique et la pierre de taille interposées marient sur les murs leurs couleurs rouge et blanche , les toits sont hauts et pointus , les lucarnes ornées , les cheminées couronnées de sculptures. Tout cela se détache vivement sur un imposant massif de grands chênes bien touffus , accumulés sur le penchant de la côte , au pied de laquelle est assise la maison. Tout près, se cache, derrière une vingtaine de saules et de peupliers, un petit hameau assez informe , connu sous le nom de Ville-Porcher. Quanta Saint-Ouen, c'est un village situé sur le chemin qui conduit au pavillon , au bas de la croupe de cette colline, qui longe l'étroite vallée d'où le Loir débouche dans les plaines de Vendôme. Et quant au parc du château de Saint-Ouen , c'est un petit sanctuaire de fraîcheur, épanoui au milieu de la
fraîcheur du vallon. La rivière qui le limite enferme une île toul écrasée sous des monceaux d'ombrage. Cette île appartient au parc , et pour une fête de nuit, on ne saurait oublier d'en tirer parti.
Vers le milieu dune chaude et pesante journée, à l'heure où Ion n'entend que la crécelle monotone du cricri dans les champs , le bourdonnement des frelons dans 1 air, et le pétillement des herbes mûres , dont les petites baies, remplies de graine , éclatent sous le feu du soleil , Augustin , Saint-Jean et la famille Gédéuu s'acheminaient vers le rivage de la Valetterie , où les attendait la barque, toute parée, ses agrès dehors, sa voile dépliée, sa tente bleuâtre dressée sur l'arrière. On avait décidé qu'on se rendrait par eau à Ville-Porcher, le chemin déterre étant impraticable à travers la plaine, et sous l'ardeur dévorante du soleil. Et il paraît que d'autres invités avaient eu la même idée ; car au moment où ces cinq personnes allaient s embar-
3tëjG SAINT-JEAN
quer, elles virent déboucher entre les îles chargées de verdure deux ou trois nacelles remplies de monde, et la voile au vent. Les hommes, en blouses et en chapeaux de paille , s'employaient follement à la manœuvre ; les femmes , en toilettes d'été, se tenaient assises à l'arrière : et ces cargaisons coquettes, abritées sous des dômes d'ombrelles, glissaient, vivement reflétées d'abord dans l'eau verte et ombragée ; puis, lorsqu'au sortir des îles , le soleil vint étinceler sur les avirons ruisselants, elles passaient, jetant une ombre vaporeuse sur la nappe éblouissante de la grande rivière. Quand l'équipage de la Valetterie et la flottille de la ville s'aperçurent , ce furent, comme on pense bien, des cris de joie, et un échange de bonjours et de plaisanteries navales plus ou moins techniques , qui commencèrent gaiement la partie. Puis , Saint-Jean commandant le quart , la barque appareillante se rangea dans les eaux de la galante escadre , et vogua de conserve. Nous ne les suivrons pas dans cette traversée; mais disons tout de suite que si
cette rencontre , toute de hasard , ne lut venue jeter de l'entrain sur le voyage, nos amis de la Valettcrie auraient fait cette promenade sans rire et sans parler beaucoup, tant ils étaient sous le poids d'une contrainte inexplicable, tant ils sentaient l'approche de graves événements, tant chacun d'eux était pressé d'amener dans le présent ce qu'il voyait dans l'avenir.
A six heures du soir , on prenait place autour d'une table somptueuse dressée dans une vaste salle d'été. Le jour était loin d'élre fini ; mais la chaleur commençait à tomber, et, par les fenêtres ouvertes , on voyait , semblable à une décoration de théâtre , le parc éclairé par le soleil couchant, avec ses massifs harmonieux, ses pelouses, ses allées aux courbures gracieuses, aux mystérieux détours , et sa petite rivière où se jouaient, comme à la Valetterie, deux beaux cygnes blancs. Plus près , deux ou trois paons se promenaient glorieusement dans les gazons , et , avec la brise qui agitait les touffes d'arbres,
214 SAINT-JfcAN
arrivait le parfum des riches fleurs pressées dans les plates-bandes.
On sait qu'un des premiers soins du maître de maison , un des principaux et des plus difiiciles problèmes à résoudre parmi tous ceux qu'il s'impose en donnant à dîner, c'est de placer habilement ses convives. Mais il arrive souvent que, par une attention pleine d'une indulgence malicieuse, et par une épigramme en action dont l'effet le flatte d'avance ,* il opère des rapprochements qu'une sévère morale , ou une prudence bienveillante , ne devrait pas lui conseiller. Ce fut ainsi que M. de Blesternes avait placé Augustin près de madame Gédéon.
En s'asseyant l'un à côté de l'autre y ils échangèrent un regard qui prouvait combien ce têteà-tête leur était précieux, au milieu de la foule. Comme Augustin dépliait sa serviette , il vit, sur l'assiette qu'il venait de découvrir , un billet roulé en devise, qui contenait ces mots :
LE MATELOT, ji:;
— Ce soir, à dix heures , dans l'île , avec une dame.
(Iliaque convive en trouva un pareil sous sa serviette ; et aussitôt, par une galanterie spontanée et presque de rigueur , il fallut que chacun en fit prendre connaissance à sa voisine. Le choix d'Augustin n était pas douteux :
— Ai-je besoin de dire un seul mot? demanda-t-il à madame Gédéon.
Elle sourit et ne répondit pas ; mais comme son autre voisin s'empressait, en termes choisis de réclamer l'honneur d être son cavalier , elle dit en indiquant Augustin du regard :
— Pardon; mais monsieur a été plus prompt que vous.
Augustin et madame Gédéon étaient assez d accord pour que le jeune professeur pût commencer la conversation , en disant sous une forme collective , que n'excusait nullement l'air de plaisanterie qu'il affecta :
— Sommes-nous heureux d'être ainsi l'un à côté de l'autre !
Madame Gédéon ne trouva pas d'autre réponse à cette hardiesse que ces mots prononcés d'un air pensif :
— C'est peut-être le hasard.
Augustin reprit , pour ne pas s'appesantir trop tôt sur ce sujet délicat :
— C'en est un plus heureux que celui qui a donné pour voisine au colonel la comtesse de Laborde.
— Parce qu'elle a soixante ans?.., Mais c'est une comtesse.
— Vous êtes bien plus à mes yeux que la comtesse de Laborde , eût-elle encore ses vingtcinq ans.
— Prenezgardedemetrouvertrop plébéienne et de m'offenser en croyant me faire un compliment.
— Oh! je n'ai pas peur. Vous n'avez jamais eu la prétention d'être une comtesse.
— Et qu'en savez-vous? je suis peut-être plus encore...
— A moins que vous ne soyez une marquise espagnole ! . . . dit Augustin en riant.
— Eh bien mais , qu'en savez-vous? répétât-elle encore une fois.
Elle fit cette observation d'un ton si singulier qu'Augustin la regarda un instant fort sérieusement , et lui dit avec étourderie :
— - Il y a des secrets que vous me confierez , n'est-il pas vrai?
Elle ne se fâcha pas encore et se contenta de lui dire en souriant :
— Quand? et pourquoi ?
— Oh! pardon ; je n'y pensais pas ; répliqua Augustin , qui reculait toujours devant l'instant
de se prononcer : ce sera quand je le mériterai, quand j'aurai des titres... bien tard, si vous voulez... j'attendrai.
Madame Gédéon ne répondit pas. Elle le regarda de ses yeux noirs, mais fugitivement et comme en dessous. C'était là une de ses grâces , un de ses plus doux charmes.
La conversation continua ainsi, tantôt légère , indifférente, excentrique , tantôt intime, puis arrêtée à temps , puis retournant à d'autres sujets , semblable à ces danses voluptueuses où les couples se rapprochent , sans se toucher , et s'écartent pour se rapprocher encore. Autour deux se développait discrètement ce bruit joyeux des entretiens particuliers ou généraux qui animentd'une manière si piquante la physionomie de nos dîners de France. Vers la fin, M. de Blesternes , s'adressant à Saint- Jean , lui disait assez haut pour fixer l'attention générale :
LL MAÏLLOi. 2\U
— Monsieur le lieutenant , un peu de Champagne , allons ! eela vous déridera. Que diable! il n'y a que vous de sérieux ici !... Prenez garde! la mousse déborde ! vous perdez votre acide carbonique ! on avale cela , et tout est dit !.. .
— Mesdames et messieurs , s'écriait encore un convive du ton le plus plaisant , je vous prie en grâce de ne plus donner de distractions à mon voisin, M. Gédéon!... Voici un quart d'heure que je lui offre des oublies , sans pouvoir obtenir son attention...
— Je crois parbleu ! dit un autre, qu il faut en accuser madame Gédéon , car c'est elle qu'il regardait...
Elle sourit d'un air insignifiant, et ce sujet de plaisanterie étant tombé de lui-même, elle voulut reprendre sa conversation avec Augustin. Mais Augustin ne lui répondit plus que d'un air sombre et distrait. Une pensée qu'il avait toujours repoussée obstinément venait de I as-
saillir avec plus de force et de vraisemblance que jamais.
— Saint-Jean serait-il jaloux! Saint-Jean serait-il mon rival! serait-il plus encore?... cette singulière et inexplicable intimité que lui permet madame Gédéon doit-elle me forcer à croire que depuis longtemps il est préféré?... et elle, serait-ce une coquette ?
Cette réflexion terrible le préoccupa vivement , malgré toutes les objections intérieures par lesquelles il en triomphait habituellement , et ce fut presque sans s'en apercevoir qu'il sortit de table avec tout le monde , oubliant même d'offrir son bras à madame Gédéon. 11 n'était pas assez troublé cependant, pour ne pas voir qu'elle fut forcée de prendre celui de Saint- Jean , et instinctivement il marcha derrière eux. En passant dans un petit couloir assez étroit et très-peu éclairé , à cause du crépuscule qui s'avançait, il entendit Saint-Jean , qui était fort
LK MATELOT. :>2t
maladroit de son naturel, lui dire h demi-voix, mais cependant beaucoup trop haut :
— Dans une demi-heure, à la nuit tombante , il faut absolument que je vous parle, à vous seule , . . . près de la source , vous savez ? ça doit être un peu noir... et il faut s'entendre pour tout de bon !
Elle qui venait de se retourner à moitié :
— Prenez donc garde! Il y a quelqu'un derrière nous... c'est M. Augustin. Vous parlez toujours comme...
Augustin perdit la suite de la comparaison : on venait d'entrer dans un salon où le murmure des voix étouffait tout autre bruit. Il affecta une entière ignorance et une tranquillité parfaite.
Mais une demi-heure après, quand on eut allumé dans les salons, et pendant le tumulte occasionné par l'arrivée en masse des invités du soir, Augustin observa Saint-Jean et madame (n-
déon qui traversèrent 1 un après l'autre le parc solitaire et sombre. Il les suivit de loin.
Bientôt chacun d'eux se perdit dans un immense massif, au centre duquel était une salle de verdure , traversée par le ruisseau naissant , qui , plus loin , formait la petite rivière dont nous avons parlé. Un monceau de roches jetées lune sur l'autre couvrait l'origine de la source et se trouvait à Tune des extrémités de cette salle. Une épaisse obscurité régnait en plein jour dans cet asile de fraîcheur, sous la coupole de ces arbres vigoureux. C'est assez dire qu'à cette heure on ne s'y fût pas distingué à deux pas.
Augustin pénétra dans ce lieu sur les traces des deux suspects qu'il suivait avec d'affreux battements de cœur. Il se plaça indifféremment derrière les premiers arbres venus, à l'extrémité opposée à la source; et, plein d'anxiété, il écouta...
D'abord il n'entendit rien que le murmure
LE MATELOT. SflS
de l'eau et des feuilles; mais, au bout duu instant, les pas de deux personnes, qui marchaient avec précaution, retentirent tout près de lui, dans le fourre. Il s'étonna vivement, lui qui avait vu les deux coupables entrer bien avant lui dans le massif, qu'ils ne fussent pas dans la salle de verdure. Mais que devintil , lorsqu'une voix très-basse , qu'il reconnut cependant pour celle de Rousseau , prononça ces mots en ^adressant à un individu qui ne pouvait être que Gédéon.
— Je te dis que je les ai vus venir par ici. Je parie cent louis qu'ils sont dans cette salle. . .
— Et tu dis que c'est le matelot?... répondit une autre voix qui était bien celle de Gédéon.
— Oui.
— Quand je te disais qu'ils étaient d'accord .
— Que veux-tu que j y fasse? Tu sais parbleu bien que nous n'y pouvions rien du tout!
— C'est égal î il me le paiera un jourl
— Et à moi donc! J'ai un compte à régler avec lui...
— Et ce petit professeur?...
— Il faut toujours s'en méfier. . .
— Qu'il se tienne bien celui-là! On ne le craint pas.
— C'est une plaisanterie que ses prétentions, à ce bambin ! S'il y tient , on lui fera son affaire en un rien de temps!
Augustin frissonnait d'horreur. Il était séparé d'eux par un buisson de frêne pleureur.
— Entends -tu quelque chose? dit encore Rousseau.
— Rien du tout.
— - Il faut qu'ils soient de l'autre côté. Allons derrière la source , nous serons mieux cachés , d'ailleurs.
Et ils s'éloignèrent à pus de loup.
Après leur départ, il se livra un cruel combat dans lame d'Augustin : — Dois-je entrer et les avertir? se disait-il; mais alors ils sauront que je les ai épiés... Puis, ne suis-je pas trahi , moimême? Saint-Jean n'a rien à craindre. Elle., que ne mérile-t-elle pas pour une semblabk infamie?... D'ailleurs , je ne les entends pas. Je me livrerais peut-être à ces deux hommes... Restons.
Et Augustin resta.
Saint-Jean et madame Gédéon avaient perdu quelques instants à se rencontrer dans les ténèbres. Quand ils se furent reconnus, ils étaient au milieu de la salle , et demeurèrent un moment à cette place , parlant vivement et à voix basse. Bientôt après , ils ,se mirent à marcher, comme deux personnes qui se promènent en causant de choses indifférentes. Ils suivaient la direction du ruisseau , allant du monticule de rochers derrière lequel étaient déjà llousseau-lc-
Crabe et Gédéon, aux arbres qui cachaient de
puis longtemps Augustin.
— Malédiction ! malédiction ! disait Saint- Jean, lorsqu'ils commencèrent à marcher ensemble en partant du centre de la salle de verdure.
— - Expliquez-vous enfin î demandait-elle avec l'embarras d'une mauvaise conscience.
Saint-Jean continuait en se parlant à luimême.
— Ce sera ma faute encore!... C'est moi, moi j qui l'ai fourré là-dedans ! ... Je l'ai fait par excès de prudence... Est-ce que je pouvais croire qu'on irait s'occuper d'amour dans une situation comme ça?... Les femmes ont le diable entortillé au corps , sacredié !
— Mon Dieu! dit-elle en s'arrêtant, parlezmoi donc, Saint-Jean!
Ils étaient arrivés au bout de la salle, du côté d'Augustin, qui , pour la première fois , enten-
dait leurs pas et leurs paroles , et qui prêta 10reille avidement. Saint -Jean s arrêta eomine elle, et devant elle, et à deux pas d'Augustin ; celui-ci l'entendit répondre avec énergie :
— Vous voulez que je vous parle?... Vous voulez que je vous parle?. . . Est-ce que je devrais en avoir besoin?... Est ce que vous ne savez pas que c'est une bêtise à vous d'aimer Augustin ?
— Que dites- vous?... demanda-t-elle avec une vive émotion.
— Je dis que c'est une bêtise! voih tout ! Je ne vous demande pas si vous aimez Augustin ; je vous dis que vous l'aimez, qu'il vous aime, et que tout le monde le sait, et que c'est une atroce bêtise !
Elle baissait la tête.
Augustin , palpitant , eût bien voulu entendre la suite; mais ils reprirent assez vivement leur marche. Cependant son cœur bondissait de joie
el de triomphe... Et en même temps il re venait de ses soupçons sur Saint-Jean; car il n'était guère naturel qu'un amant jaloux et en titre qualifiât le succès d'un rival de simple bêtise. Malgré tout , Saint-Jean était une si étrange créature, qu'Augustin douta encore de son ami ; mais il ne doutait plus de celle qui était là , près de lui, et dont il eût baisé les traces; et, pour un quart d'heure de solitude avec elle, il eût fait le sacrifice de sa vie. 11 attendit donc encore, plein de trouble et de ravissement, que leur retour à tous deux près de lui vînt lui apporter quelque nouvelle et bienheureuse révélation. Il oubliait Rousseau et Gédéon qui attendaient aussi de leur côté.
— Une bêtise! reprenait Saint-Jean traversant l'espace de la haute tonnelle ; je suis bon enfant, moi! C'est un crime ! une chose qui peut nous perdre tous les trois; vous , lui et moi!... Car enfin, voyons! voyons , madame ! Qu'est-ce que nous voulions? Quel était notre but? Pourquoi
pensez-vous que je me sois condamné à fivre côte à cote avec ce Rousseau, qui...
Et Saint-Jean lit un geste énergique...
... Je sais bien que votre bonheur est devenu un devoir pour moi , et plus encore ; c'est une nécessité ! une chose de fer , madame ! Mais encore fallait-il uf obéir en tout, et je vous avais commandé de vous méfier de votre nature méridionale ' car, je vous le demande, quel est le but de notre union secrète? Qu'ai-je voulu en m'inslallant près de vous , avec un aplomb qui vous effrayait d'abord , et dont vous voyez bien que j'avais le droit , puisque votre mari et eé Rousseau ont été forcés de s'en arranger, puisque vous les voyez toujours humbles devant moi, et sots comme des paniers?... Répondez! mais répondez donc! Que voulons-nous?...
Et cette fois, ce fut Saint Jean qui s'arrêta près de la source, appuyant sa main sur le bras de madame Gédéon comme pour 1 arrêter aussi : Là écoutaient à leur tour Rousseau et (icléon.
— Nous voulons , dit-elle , ma fuite en Espa gne ; j'en conviens.
— - Non pas votre fuite , mais votre départ ! répliqua Saint- Jean, et sans que sa main lâchât le bras de madame Gédéon , il lui dit rapidement, toujours à cette même place : — La fuite n'est pas possible pour vous; et, le fût-elle , madame la marquise , quand vous seriez en possession de vos biens et de vos titres , on pourrait vous en réclamer le partage ; et vous savez qui? vous savez de quels deux misérables je veux parler?... Le départ, ostensible, avoué, voilà ce qu'il vous faut : pour cela , une séparation est indispensable : pour amener la séparation , il faut des motifs légaux , et vous pensez bien que votre mari et son conseiller n'en fourniront pas fa ci lement : vous êtes tombée entre des mains habiles, pauvre femme ! Il fallait lutter d'adresse : alors je m'en étais chargé ; mais vous venez entraver tous mes plans!...
Et Saint-Jean se remit à marcher avec agita-
LE MATELOT. Bf
tion. Derrière les rochers , deux hommes souriaient d'un air féroce.
— Mais enfin, disait la femme faible et tentée, déguisant mal ses secrets désirs, pourquoi donc au fond tenir tant à ce projet?...
— Vrai Dieu ! s'écria le rude lieutenant, vous ne disiez pas cela autrefois! vous compreniez qu'il n'était pas de votre dignité , à vous, petitefille d'un grand d'Espagne , de rester entre deux êtres qui ont , croyez-moi , de vilains secrets ! . . .
— Mais suis-je bien sûre de tout cela?... n'étais-je pas folle de vous croire?
— Vous perdez la tète ! . . . vous vous accrochez à tout, madame, pour faire la mauvaise action dont vous avez envie... entendez-vous?
— Enfin, M. Gédéon ne m'a-t-il pas recueillie, pauvre, à pied , sur la route de France?... Sans lui, que me servirait d'être la petite-fille d'un grand d'Espagne?...
— Et s'il savait qui vous étiez?
— Il ne l'a jamais laissé voir.
— Cette malice!... mais pardon; c'est votre mari, j'ai tort de le déconsidérer à vos yeux. 11 ignore tout, je le veux bien. Mais Rousseau le
sait; Rousseau mille millions de tonnerre!
Pourquoi faut-il me taire? Au nom du Ciel , madame...
Ici les deux interlocuteurs passèrent sans s'arrêter près d'Augustin qui entendit quelques mots :
— Au nom du Ciel ! je n'ai que ma parole , et vous y avez toujours cru... vous savez bien que je donnerais ma vie pour vous!...
— 0 Saint-Jean ! je le sais. . . je le sais. . . vous étiez là quand il est mort
— Oui, j'étais là, dans son cabinet , quand le marquis , votre époux , est mort assassiné.
Tous deux alors marchaient avec une telle
vitesse que déjà ilsséloignaientd'Augustin (il retournaient rapidement vers la source. Augustin n'entendit plus rien ; mais sa jalousie le reprit avec violence , et cette fois il songea que Rousseau et Gédéon attendaient à l'autre bout :
— Je l'ai vu , continuait Saint-Jean... Il est mort , le fier hidalgo , la main sur ses titres ; et moi qui l'ai vu , je vous dis que vous, sa veuve et son héritière , vous marquise de Stella-Maïor , ne devez pas demeurer avec des hommes... dont l'un du moins est aussi vil qu'on peut l'être !
Ils arrivèrent près de la source.
— Assassiné , n'est-ce pas?... disait la marquise avec égarement... et dites-moi, ajoutât-elle en s'arrêtant, était-ce par des Espagnols ?. . .
Saint-Jean hésita ; mais il finit par répondre avec force et d un ton concentré :
— Celait par des Français !
— Oh!... mais il faut fuir !... dit-elle, trèsagitée.
— N'cst-il pas vrai?... vous me comprenez!... C'était par des Français ; il faut fuir!... Vous avez été trompée ; une faiblesse vous a portée à épouser un Français ; il faut fuir les Français , Blanche de Stella-Maïor !
— Et pour cela? dit-elle en reprenant la promenade.
— Et pour cela , il faut obéir à Saint-Jean , qui ne vous eût pas laissé faire un tel mariage , s'il n'eût été retenu en Espagne , où il s'occupait à votre insu de régler vos malheureuses affaires.. . Il faut attendre le moment d'agir... que je puis amener bientôt.
— Vous pouvez donc... beaucoup ?
Saint-Jean hésita encore.
— J'ai de quoi... les faire fusiller! dit-il en tin.
— Grand Dieu !... faudra-t-il eu venir là?
— Cela dépend de vous ! répliqua Saint- Jean.
On se trouvait près d'Augustin.
— Il s'agit, continua-t-il, de dire adieu à cette folie que vous savez...
— Augustin?... dit-elle timidement, avec beaucoup de honte.
— Augustin, oui, madame... Et déjà ils étaient loin de lui... Mon pauvre cher Augustin ! . . . Oh ! oui, celui-là serait digne de vous, toute grande dame que vous êtes... mais cela ne se peut pas ! cela est mal ! cela est dangereux! ne voyez-vous pas que c'est par lui qu'on vous retiendra ? car on craint votre fuite avant tout. . . et lui , pensez-vous qu'on le craigne ? pensezvous que ce ne serait pas bientôt fait de lui, si ces deux hommes savaient qu'ils peuvent à présent partir pour l'Espagne avec vous et y recueillir tout ce qui vous appartient?...