‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 15 sur 18 · G SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

G SAINT-JEAN

Hélas! en disant ces mots, Saint-Jean s'arrêtait encore au bord de cette fatale source.

— Mais je suis là ! ajouta-t-il fièrement. . Augustin! je l'aime mieux que vous!... Il y a une chose que je ne ferais pas pour vous , et que je ferai pour lui... Si vous vous entêtez à l'extravagance en question, il y a un secret qui le sauvera en nous perdant tous les quatre, Rousseau , Gédéon , vous et moi ! . . . Ce secret , j'ai engagé ma parole d'honneur à ne pas le trahir... si Augustin est en danger, je le trahirai !

— Je vous obéirai, répondit la pauvre femme avec un effort sensible.

— En ce cas , il ne faut plus voir Augustin, et pour commencer... ce soir, n'est-ce pas? il devait vous donner le bras jusque cette île, où l'on dansera, je crois... eh ! bien, il faut quitter la soirée. Je sais bien où vous en êtes tous deux; je sais ce qui arriverait à ce bal sous les arbres... vous n'irez pas. A dix heures moins un quart,

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vous aurez I air de vous diriger de ce côté : l<bateau qui nous a amenés est amarré près de cette île, vous y entrerez. Cinq minutes après, j'y serai... Il y a de quoi se cacher... la tente... la voile... un tas de choses, je vous emmène chez vous, et... plus d'Augustin !

— (Test bien ! répondit-elle, ne pouvons-nous pas nous séparer ?

— Sans doute... voici l'heure qui avance. Allons de ce coté. .-

Ils se dirigèrent ensemble vers le lieu où était Augustin : à cet endroit, les arbres, séparés par le ruisseau . laissaient un passage naturel et plus visible que tout autre.

Là, Saint-Jean s'arrêta et dit à madame GédéOD :

— Séparons-nous ici. Partez la première , et n'oubliez pas nos conventions. A dix heures moins un quart dans le bateau . vous ne m'attendrez que cinq minutes.

De tout cela il résulta dabord qu'à neuf heures et demie , Augustin, désespéré, hors de lui, se hâtait de marcher du côte de la barque , amarrée en face de l'île, au rivage du parc. Ses idées se heurtaient Fune l'autre : Saint-Jean , se disait-il , Saint-Jean mon rival 1 Voilà donc le motif de ses recommandations; mais elle... elle! n'est-elle pas convenue de ce que je désire avec tant d'ardeur?... convenue devant celui qui serait son amant? C'est impossible! . . . Saint- Jean n'a que des espérances appuyées sur quelques services rendus... c'est moi qu'elle aime, tout en étant forcée de lui obéir... 11 faut tout savoir d'elle-même!... Cinq minutes, c'est assez... que je lui parle, oh! que je lui parle seulement!... Tant pis!... quand on a fait la sottise de s'engager dans une aventure , il paraît qu'il faut agir... Agissons!...

En terminant ces réflexions , Augustin se trouva au bord de l'eau qui venait clapoter contre les cinq ou six nacelles dont s'était com-

posé le convoi du matin. La sienne était un peu à l'écart des autres. L'obscurité la plus complète enveloppait la rivière : on distinguait confusément la haute masse noire des arbres entassés dans File. Augustin entra dans la barque et se plaça sous la tente de coutil , masque par la voile qui tombait en désordre du mat à demicouché sur l'ouverture de la tente. Il dénoua doucement l'amarre, et la retint seulement par le bout, prêt à laisser dériver et à se porter en pleine rivière aussitôt que madame Gédéon aurait mis le pied dans le bateau.

Bientôt , en effet, un léger frôlement se fait entendre dans les joncs , un pied léger se pose sur le plat-bord, un pied si léger, qu il fit à peine osciller la nacelle. Une forme blanche de femme se montra sur lavant, et parut se diriger tout de suite vers la tente qui cachait Augustin. Celui-ci reconnaissant, au battement de ses artères, la présence de l'objet aimé, se préparait à lâcher sans bruit la corde , qui n'était

que passée autour d'un jeune saule... lorsqu'un poids subit et violent imprima une forte secousse au bateau. Deux hommes venaient d'y entrer à la fois... A leur vue, madame Gédéon poussa un cri d'effroi , et , perdant presque connaissance , elle serait tombée à la renverse , si Augustin , se doutant tout à coup de la vérité, et saisi d'une chevaleresque inspiration , ne se fût précipité pour la soutenir dans ses bras , en se découvrant tout entier. Alors il vit que ceux qui étaient devant lui, et qui le mesuraient avec des yeux élincelants de surprise et de fureur, étaient Rousseau et Gédéon. Il se souvint rapidement que, comme lui, ces deux hommes avaient dû entendre les révélations du bosquet, et il frémit... Eux s'arrêtaient à la fois en présence de deux vengeances, dont l'une était imprévue... Qui sait ce qui pouvait arriver?... Augustin attendait froidement et en silence , soutenant toujours madame Gédéon , qui se pressait contre lui.. . Pendant l'instant très-court que marquèrent ces brusques événements , l'a-

marre, abandonnée par Augustin , cessa de retenir la barque, qui dériva et glissa peu à peu dans le courant... Au moment où cette scène terrible, éloignée insensiblement du rivage, allait se terminer peut-être d'une manière sinistre et violente, une voix s'éleva :

Ohé , vous autres ! vous oubliez le ma-

telot

Et d'un bond Saint-Jean s'élançait dans le bateau , qui n'était encore qu'à trois pas de la terre.

Alors ils furent cinq face à face , cinq se mesurant en silence , au milieu de celte rivière, sur un étroit théâtre, dans l'attente effroyable de ce qui allait arriver ; les hommes déterminés et en nombre égal , la femme éperdue, tremblante à la pensée complexe de tout ce qui opposait l'un à l'autre ces quatre hommes, et dii ce qu'elle-même devait en redouter... Quelle scène que cette scène

muette, sur leau, dans la nuit! Que vont-ils se dire ? Que vont-ils faire ?

Mais voici tout à coup qu'un jour éblouissant remplace les ténèbres. L'île et ses masses de feuillage, et ses troncs d'arbres géants, et ses tiges sveltes de saules et de peupliers, se dessinent vivement en silhouette, sur une iueur éclatante comme l'entrée de l'enfer... Un feu d'artifice jaillit en gerbe du centre de la place ménagée au milieu de l'île, par-dessus les cimes vénérables qui la surmontent, et dont la sombre accumulation présente ainsi limage d'un volcan vomissant toute sa bile de feu... Les serpenteaux s'élancent et courent dans tous les sens , allumant ça et là les flammes du Bengale... Et en un clin d'œil une clarté magique fait ressortir l'île comme une décoration lumineuse et enchantée, en même temps que sur le rivage elle frappe vivement les pelouses, les bosquets et la multitude qui accourt.

Au milieu de tout cela, le bateau portant nos

cinq personnages semblait voguer vers ce séjour ardent, comme la barque du nocber des ombres, et des applaudissements, mêlés à des bravos , retentirent dans la foule qui bordait le rivage.

A cette vue, Saint-Jean prit les rames en s1é, criant :

— Ma foi! nous arrivons les premiers.

Et Rousseau dit ibrt tranquillement :

— Nous devons faire un effet délicieux!

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