DERNIERES PAROLES
Il faisait nuit, quand ils arrivèrent. Le cœur serré par une affreuse inquiétude, ils montèrent rapidement jusqu'à la chambre du malade. M. Lemaître vivait encore.
La lampe était derrière le chevet et les rideaux du lit , dont la tête faisait face à la porte. Une >able était auprès, avec nue Bible : un
grand crucifix pendait dans la ruelle. Un homme noir, assis au pied, tournait le dos à la porte: c était le médecin. Le prêtre et les enfants de cbœur priaient au milieu. Une femme , à l'autre coin de la chambre , la tête dans l'angle et la figure dans ses mains, sanglottait tout haut. C'était Marianne , la gouvernante.
M. Lemaître était là, épuisé, assoupi, paraissant se remettre à peine d'une violente crise. 11 faisait froid et triste dans ce lieu.
Quand les deux jeunes gens furent venus se placer en haut , à la tête du lit, près delà Bible et du mourant :
—Docteur, dit la voix faible de M. Lemaître, ils sont là... aurai-je assez de force?
— Oui, tout à l'heure.
11 se fit un silence pénible. On n'entendait autre chose , que le vent qui sifflait aux fentes de la fenêtre, et la vieille qui pleurait dans son coin. Cela dura dix minutes. Alors, M. Le-
maître se ranima un peu , et se mit sur son séant :
— Maintenant? dit-il.
— Oui , monsieur, répondit le docteur.
— Combien ai-je encore de temps?
Le médecin hésita.
— Ne craignez rien , reprit le malade , ne suis-je pas entre une Bible et un crucifix ! Combien ai-je de temps?
— Une heure, monsieur... dit le docteur d'une voix serrée, en se levant, et prenant son chapeau.
— C'est assez. Adieu, messieurs... adieu, Marianne... Laissez-moi seul avec mes entants... J'ai quelque chose d'important à leur dire... adieu... si j'ai un quart d'heure de grâce , vous reviendrez.
Tout le monde sortit.
Quand le père et les enfants furent seuls ensemble :
— Vous êtes venus bien tard, messieurs! dit M. Lemaître, avec douceur et faiblesse... mais il est encore temps. Je n'aurais pas voulu m'en aller, sans avoir avec vous cette entrevue , à laquelle je suis préparé depuis bien longtemps... Prévoyant bien du reste que 7 dans un pareil moment, j'aurais peu de force, et peut-être aussi peu de courage... il y a six semaines, j'ai écrit la lettre que voici... Tout ce qui est conseil et morale dans cette lettre s'adresse surtout à Augustin. . . tout ce qui est récit et révélation , s'adresse à vous deux... — Mes enfants...
j'ai besoin de toute votre indulgence ce
que j'avais à dire de moi m aurait fait honte dans un autre instant que celui de la mort... et maintenant , Saint- Jean , prenez cette lettre , et lisez tout haut... Augustin, écoutez Saint- Jean... et puis d'abord abaissez entre vous et moi le rideau de ce lit. .. car ce ne sont pas seulement des conseils que vous allez lire, c'est aussi une confession.. . Voyons , pas de ce désespoir, mes amis... Commençons... le temps
presse... et déjà j'ai beaucoup parle, pour un homme qui n'a qu une heure d'existence.
— Pauvre vieux! dit Saint-Jean avec un grand soupir... Et il prit la lettre machinalement. Ses mains tremblaient , et sa bouche aussi , et il avait froid au corps et chaud à la tête.
Augustin semblait résigné : mais de grosses larmes roulaient une à une sur ses joues pales. Ils essayaient, les pauvres enfants, de se mettre à la hauteur de cette scène.
Cependant ils obéirent. Le rideau du lit tomba entre eux et le vieillard, et Saint-Jean , d'une voix basse et entrecoupée, commença a lire les dernières paroles de celui qui allait mourir.
« Vous croyez que je suis un bonhomme ,
ayant vécu dans la scieuce et dans la paix de
l'âme, et mourant avec le calme de la con- I. 22
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science et l'ignorance des passions?... Vous vous trompez. Ma vie est instructive pour vous. 11 est heureux que des vieillards aient passé par soixante ans de souffrances morales, pour que des jeunes gens puissent les éviter à leur tour.
» Saint-Jean , je n'ai rien à vous reprocher. Augustin, je ne vous accuse de rien... Mais il est un point de morale, sur lequel j'ai besoin de fixer votre attention. Ecoutez-moi religieusement.
» L'esprit d'analyse et l'insouciance raisonnée , qui se glissent avec la connaissance des choses dans la civilisation , la tutelle des mariages, la marne systématique de placer l'âge des passions à une époque fixe , comme une majorité , l'inactivité des femmes , la distraction des hommes, la légèreté de nos jugements, et mille autres causes, font que toujours le droit d'nu homme sur une femme peut être usurpé, que toujours il y aura dans le ménage un secret d'amour ou une réticence de jalousie. Je
n'ai donc pas la prétention de croire qu'on puisse retenir cette passion, que je n'ose nommer, et qui bâgé avec le courant des institutions : je ne veux pas éteindre un incendie avec un seau d'eau... Mais à vous, Augustin, dont l'esprit n'est pas fait pour les joies grossières, dont l'âme ne saurait apprécier un plaisirVju il iaut prendre au passage, dont le cœur a besoin d'affections douces, de jouissances prolongées et tranquilles, à vous , dont les habitudes contemplatives , nourries par la science et la réflexion , demandent un bonheur sans fatigue, qui soit à portée de la main, comme le livre que vous aimez ; une femme rêveuse et en robe blanche, sous l'ombre des acacias, une compagne intelligente, qui sache placer à propos un épanchement ou un baiser; à vous, raison qui se passionne, ou passion qui raisonne. mon exemple doit être utile.
« Pour de telles gens, un amour illégitime est une erreur de compte , un faux calcul , dont les résultats dérangent toute la \w ; tét on y
apporte la constance de ses goûts , sans avoir le temps d'y développer la chaleur de ses sensations. 11 faut de l'espace aux évolutions de leur âme , comme à celles d'une cavalerie pesante, mais irrésistible. Des entrevues brusquées et courtes, un roman tout diapré d'épisodes, tout recousu de pièces et de morceaux , un bonheur saccadé, violent, mal noué , à la fortune du moment, au hasard du désappointement, tout cela les secoue et les tiraille en tous sens, et, sortant de la ligne droite qu'il leur fallait , ils sont comme une voiture à vapeur qui abandonnerait son chemin de fer , et qui courrait tout droit aux buttes ou aux ravins. C'est ainsi que des hommes h dont l'âme, la têle et les sens sont ardents et chaleureux , quand le temps et le repos les concentrent à la fois sur un seul objet, deviennent froids ou maussades, quand on les saisit , quand on les divise , quand on les écartèle avec des transports ou des péripéties.
» J'ajouterai pour vous en particulier, Augus-
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tin , que la réserve dont vous vous entourez jointe à cette froideur dont vous frappe 1 imprévu , peuvent finir par faire de vous un objet d'ennui et même de dégoût pour celle qu'auraient séduite vos qualités , pour celle dont lesouvenirvous brûlerait danslareflexion.il vous faut, pour être connu et apprécié, tous les charmes de l'habitude, tous les remplissages du vivre-ensemble, toutes les préparations de l'intimité. Vos grandes qualités veulent une gradation pour se montrer , un échafaudage pour s'élever : et si vous vous faites place dans la foule à coups de coude , si vous vous posez trop brusquement dans le jour de passion qui vous convient , il vous éblouira le premier , et vous retomberez , découragé , honteux pour longtemps.
» J'ai passé, comme tout le monde, par mes vingt ans et par l'amour. Et quel est le sage qui n'a pas rencontré une lois cette fleur sur sou chemin, qui ne s'est pas baissé au moins pour la respirer? Hélas ! j'ai tait bien plus.
âmes sorties de l'enfer soient plus puissantes que vous!
Pauvre femme qui gardait encore une espérance I Elle savait que les titres du marquis son premier époux étaient sous la garde de Saint- Jean. Sans ces titres , Gédéon et Rousseau ne pouvaient rien, même en Espagne; et ces titres étaient en bonnes mains.
Jusqu'à ce moment elle avait raison, car Saint- Jean les possédait encore.
Mais il est temps que nous rentrions dans le cabinet du roi-chevalier , où se préparait une scène d'un genre tout opposé à celle que nous venons d'y voir.
Déjà les quatre officiers s'y étaient rendus par le grand escalier que nous connaissons, et avaient été reçus par Saint-Jean qui les attendait là depuis longtemps. Déjà, d'une voix ferme et grave , et réprimant la liberté de son langage habituel, il leur avait dit :
— Messieurs , vous êtes les plus anciens offi-
cieis du régiment, et comme il s'agit d'une chose
<j ui intéresse 1 honneur de tout le corps d'officiers, je vous ai convoqués dans un lieu où toutes l<s paroles de l'honneur sont sacrées. Le roi François 1er fut fait chevalier par Bavard qui était sans peur et sans reproche. J'espère que nous nous souviendrons tous de ce que nous sommes sous lépaulette française , et de ce que nous devons être dans le cabinet de François 1er.
Dans ce moment même , Rousseau et Gédéon entrèrent. Saint-Jean fut vivement frappé de les voir se présenter à cette porte secrète, par laquelle étaientsortis successivement la marquise et Augustin. Il frémit intérieurement à la pensée subite de ce qui avait pu arriver , et dans la crainte de ce qui menaçait Augustin, s'il n était déjà victime; et cette pensée le rendit implacable , et cette crainte lui fit oublier les intérêts bien moins chers de madame Gédéon.
L'attitude de rassemblée était sérieuse et froide. Le rôle du brave Saint -Jean était solennel : c'était à lui de parler :
tout nous favorisa , tout nous excusa : mon amante devint ma maîtresse...
» Or, si jamais intrigue fut motivée, facile et heureuse ce devait être la nôtre... Eh bien ! pendant quatorze ans quelle dura, ma vie fut un supplice, et après, un remords.
» Je crus ressaisir mes droits, recouvrer ma propriété ; mais je vis bientôt que je ne. faisais que la dérober, comme un héritier ruiné, qui revient voler par-dessus les murs de son parc. J'avais beau faire, je ne me sentais plus chez moi ; j'avais peur des dangers honteux que je courais; j'avais beau m'exalter ma bravoure, je ne trouvais pas d'expressions nobles pour la peindre. Ainsi je sentais avec désespoir que je perdais aux yeux de mon amie la plus belle qualité d'un homme, l'indépendance. Je sentais quelle devait raisonner pour m'aimer , faire un effort pour m'embellir, que chacune de ses pensées d'amour était une subtilité de mots , une victoire remportée sur la conscience.
» Kl puis le malheur, c'est qu'on n'est pas tranquille. Après les premiers emportements , quand il faudrait un peu de ce bonheur bourgeois , qui permet la longue causerie , à son aise, au coin du feu , sur des matières indifférentes, parce qu on a le temps; cette causerie, où Ion développe son aine et son esprit , où l'on dévoile aux yeux d'un autre soi-même ces trésors intérieurs, qu'on avait tenus cachés, comme un avare, pour ce moment-là ; il faut se résoudre à parler d'amour , à se blaser sur des expressions, au lieu de se ranimer par des faits. Car, je vous prie, à quoi sert un amant, s'il parle philosophie dans un rendez-vous ?
» Et, au contraire, quand il faudrait un épauchementà votre âme brûlante, sur le soir d'un beau jour, ou dans vos rêves du matin , il n'y a personne pour recueillir les choses sublimes qui passent du ciel dans votre esprit, personne pour mettre la main sur votre front, pour vous dire : mon ami! — 11 faut attendre... ô voy< / vous, je sais ce que c'est. Le malheur de ces
liaisons est de changer la place des sensations et de les amener au commandement. Vos entrevues sont des scènes par cœur , des leçons que vous récitez, des affaires de mémoire; voilà tout. Cent fois le jour vous êtes assailli par l'image d'une possession tranquille, par la pensée de la vie passée tout entière à côté de celle que vous aimez ; mais c'est en vain. Vous marchez dans une longue cave , avec un soupirail à tous les deux cents pas , pour voir le bleu du ciel.
» Et puis, si faciles et si secrètes que soient des entrevues, il faut toujours craindre. Cela revient si souvent ! . . . Voyez-vous , Augustin , il ne faut pas fermer les portes à double tour; car on saurait que vous vous êtes mis sous clef tous les deux. Le déshonneur dune femme est chose légère et subtile : cela passe par le trou d'une serrure , et va de la cuisine à la loge du portier. Eh bienl livrez-vous donc avec trois portes et autant de fenêtres , qui vont s'ouvrir sur vous aumomentleplus critique... Belle chose, qu'une passion qui ressemble à un feu de bivouac, où
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la sentinelle s endort en se réchauffant ! — 11 est vrai que vous pouvez amener votre maîtresse ehez vous, quitte à lui faire braver le sourire des voisins, le scandale de l'antichambre et les affronts de la livrée. 11 y a encore les maisons tierces, où elle peut se rencontrer avec une femme publique.
» Je ne vous parle pas de l'avenir détruit , de la fortune manquée , des amis négligés , de la confiance trahie... tout cela est rebattu. J'aime mieux achever mon histoire.
» Saint-Jean, vous qui lisez ceci, ne vous interrompez pas en lisant... Augustin, écoutez... et pardonnez-moi tous les deux ce que je vais vous révéler.
» Soit par suite d'un soupçon , soit par toute autre cause, le lieutenant, qui continuait à avancer glorieusement dans sa carrière militaire, emmena sa femme en France et fixa son domicile dans la Normandie, son pays natal... ce lut
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près de Rouen , au grand Quevilly qu'ils vinrent s'établir tous deux... »
Augustin tressaillit; Saint-Jean poursuivit, d'une voix légèrement altérée :
« Mais le mari , devenu chef d'escadron , fut obligé de partir pour l'Egypte, laissant sa femme avec un enfant en bas-âge dans sa petite maison de Quevilly... Quelque temps après on apprit que le malheureux officier avait été pris par les Anglais et emmené sur les pontons... alors j'eus l'audace et la faiblesse criminelle d'aller retrouver ma fiancée... Jeunes gens , vous êtes les juges du vieillard , en ce moment... soyez semblables, par l'immensité de l'indulgence, au Dieu qu'il va rejoindre... — Bien longtemps après, sans être attendu, le prisonnier délivré tomba comme la foudre au milieu d'un ménage qui n'était plus le sien... son fils déjà grand ne le reconnut pas. . . son fils avait adopté un autre
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père... Ce fut un soir, à l'époque des moissons,... la mère avait fait à son enfant une couronne de bluets qu'elle tenait à la main... l'enfant marchait heureux entre sa mère et celui qu'il nommait son bon ami... lorsque le père arriva couvert de poussière... La commotion fut si terrible, surtout pour la pauvre femme coupable, qu'elle mourut à la fois d'épouvante et de remords... Cependant l'époux qu'elle redoutait si fort était un homme simple et conûant, malgré les torts que nous nous plaisions à lui donner... Soit qu'après une si longue absence il ne m'eût pas reconnu , soit que, par simple grandeur, il affectât de cacher ses soupçons, soit que l'impression d'un tel accident l'eût préoccupé , il fut d'abord tout entier à son chagrin , puis ne parut pas supposer qu'il y eût à la mort de sa femme une autre cause que la joie trop subite de son retour, et enfin il ne chercha nullement à m 'éviter. Mais moi je voulus expier tout le mal que j'avais fait , et j'espérai qu'eu me rapprochant du Dieu que j'avais offensé , je l'apaise-
rais plus facilement : alors je me fis prêtre... et le commandant Lenoir devint mon ami... «
— 0 mon Dieu ! mon Dieu! s'écria Augustin i étouffé par les larmes , en tombant sur ses genoux.
Saint-Jean continua , seul debout :
« Je consacrai toute mon existence à adoucir la sienne , à supporter ses défauts , à diriger l'éducation de son fils , quoique je fusse bien indigne d'élever un homme; et celui que j'avais si cruellement offensé mourut en me bénissant...
comme je vais mourir en bénissant son fils... si toutefois mes bénédictions peuvent enfin être pures devant Dieu... »
— Elles le sont... elles le sont... disait Augustin , le coude appuyé sur un de ses genoux ,
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et la ligure dans sou mouchoir, où se perdaient ses sanglots.
Saint-Jean lisait toujours.
«... Car hélas! je n'ai pas tout dit... — Et moi aussi j'avais un fils... un fils dont la naissance lut un crime et un mystère... Obligé de le cacher à tous les yeux 3 je lavais éloigné de nous , je l'avais surtout. éloigné de la présence d'un frère dont il n'avait pas droit de partager le nom... »
Ici Saint-Jean s'arrêta malgré lui , et, mettant la main sur sa poitrine, pour comprimer les battements de son cœur, il poursuivit avec moins de fermeté :
« . .Mon fils à moifutélevé par une pauvre lamille de pécheurs... au village de Saint-Pierre,.. sur les cotes de Fécainp... il disparut... Mais
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un jour je le retrouvai... et mes deux enfants ont pu vivre sous mes yeux... s'unir de l'amitié qui doit unir les frères... »
— • Grand Dieu! s'écria Augustin...
Et en même temps, il s'était relevé d'un bond et s'était jeté dans les bras de Saint-Jean dont les mains tremblantes avaient laissé tomber le fatal cahier...
— Mon frère !
— Mon frère î
Disaient-ils tous les deux : et, se tournant ensemble vers le rideau muet, étendant chacun une main vers le lit du saint pénitent :
— Que Dieu, disaient-ils encore , que Dieu lui pardonne, pour le bonheur qu'il nous laisse en quittant la terre !
Puis Augustin ajouta :
— Et à nous, jeunes gens , qui pouvons an commettre des fautes , que Dieu nous lasse la grâce de nous repentir ainsi!
Un léger mouvement agita le rideau , ils appelèrent du monde; on découvrit le lit de mort... l'abbé Lemuître venait d'expirer.
Mais son visage était calme, et sa dernière expiation lui avait enfin valu un repos éternel.
Le lendemain même , et avant que M. Lemaître fut enterré , on remit à Augustin une lettre de ses supérieurs , qui contenait ces quelques mots :
« Monsieur,
» Des bruits, que nous aimons à croire dé- ^nués de fondement, mais que confirme un » événement récent et fâcheux pour vous , ne » nous permettent pas de laisser auprès des
» jeunes gens une personne malheureusement I. 28
» compromise dans l'opinion. Veuillez accepter » le témoignage sincère de nos regrets, et croire » que c'est bien malgré nous que nous vous » remplaçons dans des fonctions que vous rem- » plissiez avez zèle. »
— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Saint-Jean.
— Je ne sais. . . aucun malheur ne m'étonne. . . on est venu ici avant-hier., je l'avais oublié... c'étaient dez officiers... on est entré dans ta chambre. . . tu étais là-bas. . . voilà tout ce que je sais...
— Rousseau ! ! . . . s'écria Saint- Jean ... reviens-y'. par le salut du brave homme que nous venons de perdre ! tu ne mourras que de ma main !
Le convoi de M. Lemaître fut triste. Personne ne vint consoler les deux amis; pas une lettre de condoléance ne leur tut adressée.
A quelques jours de là, comme Augstm assis sur uue chaise rustique, à l'ombre, |,.„ peupliers du rivage, sombre et immobile, egardait tristement les beaux cygnes qu'ava* caressés la blonde Valentine , Saint-Jean s'approcha par derrière, et touchant doucement son épaule :
— Veux-tu, frère, que nous allions à Canteleu? lui dit-il.
— Au printemps, répondit Augustin. A quoi bon aller attrister ses amis? Restons ensemble, puisque nous souffrons ensemble. Au printemps, frère , et ce sera pour toi...
— Pour moi?... Tu veux parler de Valentine?...
— Oui, Saint-Jean, c'est la seule femme que tu puisses aimer, je le sais... et moi, maintenant, c'est fini , vois tu !..
En disant cela Augustin serrait la main de Saint- Jean qui reprit :
liions! allons!... ne pense plus à cette pai/re marquise...
/Augustin secoua la tête d'un air découragé.
— Mais , continua Saint-Jean, comme il faut toujours que nous quittions ce pays-ci, où veuxtu aller ?
— Eh bien ! dit Augustin , nous irons à Paris.