‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 17 sur 18 · K SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

K SAINT-JEAN

fraîches toilettes ; de ces officiers en uniforme, de toute cette foule, de toutes ces fleurs , de tout ce plaisir : ici , les riches surtouts , le luxe du service , la fumée des mets ; là , la masse décente et pressée des convives ; plus loin , la foule agitée des serviteurs ; puis les poses immobiles de ces soldats , dont l'armure étincelle de distance en distance, et dans Pair des parfums pénétrants, et dans l'air encore Tharmonie fière et généreuse d'une musique guerrière qui fait bondir les cœurs, tandis qu'un radieux soleil, perçant enfin les nuages du matin, fait jaillir toutes les nuances de l'arc-en-ciel à travers les vitraux de la renaissance.

0 comme tout ce prestige devait agir sur l'imagination susceptible, les nerfs malades, le cœur épris, les sens exaltés du pauvre Augustin ! Rousseau et Gédéon lui versaient tour à tour et à Tenvi le Champagne pétillant, les vins capiteux d'Espagne et de Roussi lion j Blanche était là, près de lui, ses yeux cherchant à chaque

instant les yeux d'Augustin, sa main tremblant au contact de celle du jeune homme , le parfum de ses vêtements et des fleurs fanées dans son sein le pénétrant, 1 atmosphère de son corps l'enveloppant lui-même, l'enivrant et le saisissant à la tète et au cœur d'une chaleureuse audace , d'une sympathie passionnée, d'un délire céleste.

Trois heures après il était encore là. Le repas était terminé. La parade allait commencer sur la place d'armes, et déjà tout le monde se dispersait pour courir aux terrasses.

Il était une heure. Rousseau et Gédéon se parlèrent à demi-voix en quittant la table.

— C'est bien entendu comme cela.

— Tout est-il bien prêt?

— Oui , les malles sont arrivées , la voiture est dans les bois, les chevaux de poste attendront, s'il le faut, jusqu'au soir.

— Ce sera pendant Ja parade, et après le coup.

— Quant à elle , il s'agit maintenant de la faire venir d'elle-même.

— C'est cela. A l'œuvre donc !

Et en même temps , profitant de ce colloque secret , Blanche de Stella-Maïor disait rapidement à Augustin , d'une voix basse et entrecoupée par plus d'une émotion :

— Monsieur , à mon secours!... je vous en supplie!... emmenez-moi... vous connaissez le château... aidez-moi... fuyons à nous deux loin de ces deux hommes. . . un endroit bien secret. . . pour un instant seulement...

— Que dites-vous , madame , reprit sur le même ton le jeune homme éperdu , c'est vous qui m en priez?... Oh î venez!

— Ah ! farceur , cria dans ce moment Rousseau, ea montrant Augustin; tiens , Gédéon, il enlève ta femme.

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— Certainement ! répliqua Augustin, avec un grand éclat de gaieté. Sauve qui peut ! nous allons voir la manœuvre.

— Attends ! attends ! cria Gédéon en riant ; un moment! faisons nos conventions... Descendez par une des volutes de l'escalier ; Rousseau et moi, nous prendrons l'autre... Mon cher , si tu peux faire disparaître ma femme , je te la donne !

— Accordé, répliqua vivement Augustin...

venez , madame !

Et, la prenant par la main , il descendit en courant dans une des cages de l'escalier, tandis que Rousseau et Gédéon descendaient par l'autre , mais bien plus lentement.

On sait que la grande merveille de l'escalier de Chambord, c'est que deux personnes peuvent le descendre ou le monter ensemble du haut en bas, sans se voir et sans se rencontrer.

—Hâtez-vous, madame ! disait Augustin à sa compagne palpitante qui le suivait difficilement. . . gagnons seulement un peu de terrain. . . ils nous verront traverser les vestibules; mais une fois dans le dédale des appartements , je réponds de tout.

—Oh! je m'abandonne à vous... sauvez-moi!... et si la force me manquait , Augustin , portezmoi !

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il donc? Oh! tout pour une minute de solitude avec vous ! . . . courons !

Ils étaient en bas... Rousseau et Gédéon n'étaient pas arrivés... ils coururent à travers une des grandes salles. . . arrivés à une porte , et au moment de la franchir , ils tournèrent la tête vers le pied du grand escalier... Rousseau et Gédéon ne faisaient que d'en sortir et semblaient chercher d'un autre côté... Augustin passa le seuil de la porte, et caché par le chambranle, il regarda encore... cette fois les deux trésoriers tournaient les yeux de son côté, mais

il jugea qu'ils ne le voyaient pas... car ils firent en riant un geste qui semblait dire :

— Ma foi, nous sommes attrapés!

Et, se prenant par-dessous le bras, ils se dirigèrent dans un sens tout opposé.

Augustin revint à sa compagne; sans faire attention à sa pâleur, à son épuisement, il reprit sa main et la fit marcher encore à travers un labyrinthe de pièces, jusqu'à un couloir sombre, détourné, tortueux...

Arrivée là, madame Gédéon s arrêta, et posant une main sur son cœur :

— Je ne puis, dit-elle, je suis vaincue... Augustin. . . restons ici !

— Non pas ! non pas ! répétait avec force l'impétueux jeune homme; ne sauriez -vous marcher encore? . . . rappelez tout votre courage. . .

— Je ne puis... s'il faisait jour ici... vous verriez ma pâleur... il me semble... que je vais mourir...

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— Grand Dieu î s'écriait Augustin en se tordant les mains... mais cela ne peut être... ce lieu n'est pas sûr. . .

— Mais si... dit-elle en s'appuyant sur lui... on y est seul... bien seul... restons !

— Vous vous trompez... tout le monde peut passer ici. . . et pour peu qu'on nous ait suivis.. .

— Ecoutez !. . . n'ai-je pas entendu ?.. .

— Quoi donc?...

— Rien... c'étaient comme des chuchottements....

— Calmez-vous... essayez de faire quelques pas...

— Et. . . me mènerez-vous bien loin ?

— Non... près d'ici... dans le cabinet de François Ier... il y a une porte secrète, ignorée, qui mène aux appartements de la duchesse de Berry... ce sont des chambres petites, surbaissées, avec une multitude d'échappements, et

une seule entrée apparente , située d'un autre côté... Là, vous pourrez attendre... venez... de grâce, venez!

Elle essaya de faire quelques pas encore , mais son émotion avait été tellement violente, que ses jambes fléchissaient sous elle... Augustin , ne prenant plus conseil que de son désespoir, et obéissant à la prière même quelle lui avait faite, l'enleva dans ses bras, et la porta jusqu'au bas d'un escalier en limaçon , entièrement isolé ; puis, sans abandonner son précieux fardeau, il monta d'un pas sûr et rapide, arriva au seul palier qu'il y eût tout en haut de l'escalier, et sous la coupole même , dont la clef de voûte est une salamandre, suspendue là par sou ventre de pierre. Une porte était à demi ouverte: il entra , et se trouva dans une pièce demi-circulaire. C'était le cabinet de François 1er... Par une singularité, que, dans le désordre de ses esprits , il n'eut pas le temps de s'expliquer, cette chambre était toute mèu-

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blée, comme si elle eût attendu ses hôtes d'autrefois. Uu large et épais rideau d'une royale étoffe de damas oriental tombait à grands plis devant Tunique fenêtre, celle où fut gravé le fameux distique du roi troubadour. Un sopha et des pliants de même étoffe étaient rangés contre les murs. Une table couverte d'un riche velours occupait le fond , vis-à-vis la fenêtre , et des sièges étaient préparés autour de cette table. Il y avait même dessus tout ce qu'il fallait pour écrire.

Augustin n'a guère fait attention à tout cela, pas plus qu'au mouvement imperceptible qui agitait encore le rideau de la fenêtre, lorsqu'il entra. Heureux de l'obscurité que causait cette épaisse draperie, du meuble asiatique qui b offrait à lui, il s'était hâté de déposer sur le riche divan sa pale et tremblante compagne, et déjà, assis près d'elle, éperdu, et dun bras soutenant encore ce beau corps penché sur le sien, il lui disait d'une voix palpitante :

— Au nom du Ciel ! revenez à vous... Nous sommes en sûreté maintenant...

— Ah!. .. je ne saurais... tout ceci nie tue... ma vie s'en va... monsieur... monsieur... J'ai mal fait de vous suivre... où sommes-nous?... comme vous voilà près de moi ! . . .

Et tout en disant cela , elle ne se relirait pas; mais elle baissait les yeux, et ses lèvres tremblaient...

— Blanche!... Blanche!... nous sommes dans un lieu où les paroles d'amour sont sacrées... Blanche... à cette place où la belle Diane le disait si souvent à deux rois de France, Blanche de Slella-Maïor, ne mediiezvous pas que vous m'aimez , comme je vous aime ?...

Une vive rougeur anima le visage de Blanche, et une pâleur mortelle la remplaça subitement : sans répondre d'abord elle se pressa convulsivement contre Augustin, et laissa tomber sa tête sur l'épaule de l'heureux jeune homme. Puis elle se releva à demi , le regarda d'un re-

gard furtif, plein d'amour et de honte, et lui dit d'une voix faible :

— Vous savez donc tout?

A cette adorable réponse, Augustin sentit son cœur se fondre dans un bonheur si immense , et sa poitrine se gonfler d'une telle joie ? qu'il ne put trouver une parole. Un nuage de feu passa devant ses yeux... Hors de lui, de ses deux bras il saisit et pressa violemment contre sa poitrine la frémissante Espagnole , et longtemps, et en silence, il dévora du regard son front pâle , ses yeux humides, ardents, qu'elle baissait par intervalles, pour les relever plus passionnés. . .

Enfin , quand ils purent parler :

— C'est donc vrai !... bien vrai ! disait-il.

— Oh 1 non ! . . . reprenait Blanche , par je ne sais quel retour de honte et de fierté... Non , je n'ai rien dit. . . n'est-ce pas ?

Pour toute réponse , il la serrait doucement et baisait ses grands yeux , ses cheveux défaits , son front brûlant.

Ensuite , il y avait encore de longs silences, des étreintes muettes.

Et à la fin , devenant ivre aussi , elle oublia tout, et ses yeux , ses yeux brûlants sur les yeux d'Augustin . ses lèvres contre les siennes, elle lui dit , d'une .voix brisée par la volupté :

— Il m'aime... il m'aime... que lui avais-je lait , pour attendre si longtemps ?

— Oh ! tais-toi ! reprenait Augu slin.. . tais-toi ! c'est trop de bonheur !... chaque mot que tu dis fait éclater une fibre de mon cœur... laissemoi me reposer dans ma joie , dans mon orgueil... Oh ! ma noble dame de Stella-Maïor !...

— Oui , dit-elle , noble dame bien avilie , bien délaissée! dont personne ne savait l'histoire! dont personne n'avait pitié... mais vous, Augustin, vous êtes bon et généreux...

— Je vous aime , voilà tout!... et de votre histoire, je ne sais que votre ancien nom.

— Oh ! Saint-Jean ! je vous remercie! dit avec émotion madame Gédéon... Augustin , puisque vous m'aimez , puisque vous voulez m'aimer toujours , ne cherchez pas à connaître cette histoire... moi-même, ajouta-t-elle avec effroi, moi-même je ferme les yeux, pour ne pas la connaître tout entière... mais je dois fuir celui dont je porte aujourd'hui le nom... il le faut... il le faut...

— Que croit-il donc pouvoir oser contre vous?...

— JVTenlever aujourd'hui même , me conduire de force en Espagne , s'emparer de mes biens , m'abandonner dans un grenier, quand le jeu et la débauche auront épuisé ma fortune...

— Grand Dieu !... Mais ne saurait-on les démasquer, les forcer à la fuite , seuls?...

— C'est ce qui aura lieu , sans doute, aujourd'hui... pourvu qu'ils ne puissent me trouver...

— Mais votre fille?

— Oh! j'espère qu'ils auront oublié de la faire venir ici... que cette funeste précaution leur aura échappé...

— Vous n'en êtes pas sûre ?

— Non... c'est ma-1, n'est-ce pas... Oh je sais bien ! ... je suis affreusement criminelle ! je suis mère... Peut-être ils m'ont déjà pris ma fille... et moi je reste... je resle pour trahir mes devoirs... 0 monsieur !... il n'y a personne ici, que vous qui m'aimez... 0 ne me rejetez pas !... Pitié î... J'ai tant souffert!

— Pitié! tu demandes pitié, quand tu me donnes la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner ! Va , c'est à moi de te sauver d'un tel remords... Dans peu d'instants je saurai tout; mais à votre tour. Blanche,

apaisez par une parole d'amour et de pardon le remords d'un crime bien plus grand , que j'ai commis pour vous...

— Augustin ! dit-elle en se pressant contre lui... Parlez, qu'avez-vous pu faire, vous , que votre amie ne puisse pardonner?

— Une faute bien grave, madame !... Mon père est mourant... Ce soir peut-être il aura cessé de vivre... 11 m'avait envoyé pour chercher son autre fils, Saint-Jean... Et moi, j'ai attendu près de vous...

Dans ce moment, le rideau qui cachait la fenêtre s'agita violemment. . . Augustin se dressa debout, pâle, agité... Et, d'une voix tremblante, étendant le bras vers la fenêtre...

— Il y a quelqu'un ici... dit-il... quelqu'un à cette fenêtre !

Blanche, éperdue, se leva et s'appuya contre Augustin , qui continuait :

— Quelqu'un qui a tout entendu... toué

épié... quelqu un dont il faut que j arrache la langue . ou que je perce le cœur, avant qu'il sorte d'ici...

Le rideau se tira de lui-même, avec violence. . . Un homme parut devant la fenêlre... C'était Saint-Jean !

Blanche baissa la tête avec confusion : Mais Augustin, revenant promptement d'une première stupeur, reprit avec une profonde amertume :

— Ah ! c'est vous!... J'aurais dû m'en douter!... Vous vous cachiez pour surprendre le secret d un rival , quand on n'avait pu vous trouver pour vous emmener près du vieillard qui va mourir!...

— 0 taisez-vous! s'écria Blanche en interrompant Augustin , taisez-vous! cela n'est pas vrai !

Saint-Jean avait écouté Augustin tranquillement : mais lorsqu'il se tut, regrettant déjà l'extravagance de ses paroles , Saint-Jean s'écria :

— Que les cinq cent mille diables vous emportent tous les deux!... Sortez, madame: vous avez mal fait ! sortez , pour que tout ne soit pas perdu par votre folie. Il va se dire ici des choses que vous ne devez pas entendre. Votre fille est en sûreté. Allez... puissiez-vous vous sauver encore !

Elle , se tournant vers Augustin :

— Adieu! dit-elle tristement, et surtout, monsieur , ne cessez jamais de croire à Saint Jean !

Augustin la conduisit jusqu'à la portedérobée, en disant :

— Mon Dieu ! comment tout cela finirat-il ?

— Espérons , mon ami , répondit-elle eu serrant la main qu'il lui tendait, et souvenez-vous de ce lieu où les paroles d'amour sont sacrées... Adieu, mon bon Saint-Jean, et pardonnez-moi...

— C'est bien , répliqua celui-ci , vous êtes une bonne petite femme... espérons tous, comme vous dites. . . et cachez-vous bien jusqu'à ce soir...

Elle sortit , la pauvre femme , en adressant un long regard au triste Augustin, qui resta seul avec Saint-Jean :

— Et toi , dit tout à coup celui-ci en prenant dans ses deux mains la main d'Augustin, tandis qu'une grosse larmeroulait sur sa moustache, et toi, tu as le cœur de me parler comme ça?... Sacredié ! Augustin , tu ne seras content que quand je me serai fait tuer pour toi... Il a fallu que tu aimes cette femme... mais sais-tu bien une chose?... c'est que si je ne puis obtenir pour elle une séparation qui la délivre de son odieux mari , si je ne puis les éloigner tous, si tu la revois... ce ne sera pas d'un coup d'épée , mais dun coup de poignard que tu mourras. . . et moi , moi qui , pour empêcher cela , vais sacrifier peut-être ma parole d'honneur... tu

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m'accuses d'être ton rival, Augustin ! et ce qui est plus affreux, tune cours pas après moi jusqu'au bout du monde pour me dire que le père me demande avant de mourir î Ah c'est mal! morbleu!... Mais tiens, va-t'en, voici deux heures ; et tu n'as pas le droit de rester

— Que va-t-il donc se passer? demanda Augustin vivement ému.

— Quelque chose qui me regarde seul . . . va . . . dans une heure, je suis à toi... ne sors pas par le grand escalier ; tu rencontrerais des gens qui ne veulent pas être vus... passe par cette porte , où elle t'a vu pour la dernière fois peut-être... et... jure-moi, pour aujourd'hui au moins , de ne pas la rencontrer!...

— Saint-Jean, je le jure: je ne songe plus qu'à partir avec toi ; j'ai eu un moment de délire, dont l'impression me poursuivra toute la vie , si je ne la revois pas!... mais à présent je pense en frissonnant de terreur , je pense seulement

que jetais venu pour autre chose... Je vais t'atlendre avec les chevaux à la sortie du bois...

— Va vite ! ou monte l'escalier...

Mais nous n'avons pas tout dit. Pendant que cette scène se passait entre Saint-Jean et Augustin , une autre, sombre et terrible, se passait derrière la porte dérobée par laquelle avait disparu madame Gédéon. Quand cette porte eut été refermée sur elle , elle se trouva dans un passage étroit et ténébreux, et comme ses yeux cherchaient à percer cette obscurité, elle se sentit tout à coup saisir par chacun de ses bras , et entraîner dans une petite pièce dont les volets étaient fermés. Un cri lui était échappé, mais une main placée sur sa bouche Tavait étouffé à temps. Quand elle fut dans la chambre un peu plus éclairée dont nous venons de parler, elle se vit, avec une horrible épouvante , entre Rousseau et Gédéon.

— Madame , lui dit froidement ce dernier , sans avoir égard au tremblement nerveux, qui

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l'agitait , vous êtes adroite ; mais nous le sommes aussi, et nous avons tout entendu...

Blanche, frappée d'une terreur stupide, tomba sur ses genoux :

— Est-ce ma vie , messieurs , qu'il vous faut ?. . . Oh ! vous pouvez la prendre ! ... je n'ai plus rien à désirer ici-bas !

— Non pas, madame : rassurez-vous. Nous exigeons seulement que vous alliez de vousmême jusqu'à la chaise de poste arrêtée dans les bois, laquelle est déjà tournée du côté de l'Espagne.

— Jamais! répondit en se levant la marquise de Stelia-Maïor... jamais je ne livrerai à des traîtres les biens et les titres du marquis mon premier , mon seul époux !

— Alors, madame la marquise, dit tranquillement Rousseau , comme votre amant va sortir par cette même porte , attendu que la

séance qu'on nous destine doit être secrète , comme en outre M. Gédéon est dans son droit, vous comprenez...

— N'achevez pas, monsieur! sécna-t-elle égarée... 0 mon Dieu! mon Dieu!... Tout pour lui!... Messieurs, je vous suivrai... La porte s'ouvre... ô vous avez ma parole !...

— Soyez tranquille, madame,... dit brutalement Gédéon , nous ne sommes pas des assassins , on lui aurait prêté une épée...

Elle frémit... Augustin s'avançait dans le couloir... Blanche , Rousseau et Gédéon se retirèrent dans une alcôve obscure... Augustin passa , accompagné des bénédictions ardentes que du fond de son cœur navré , et le visage baigné de larmes, lui adressait l'infortunée Blanche.

— Maintenant , dit Rousseau , vous pouvez partir, madame. A notre tour, nous avons votre parole , et nous y comptons. La voiture est disposée, à l'entrée du parc, sous 1 Ombre du

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bois, comme s il s'agissait de retourner d'où nous venons. Allez , madame , votre fille vous y attend...

— Quoi! ma fille...

— Oui, madame, reprit Gédéon : nous autres , nous pensons à tout... Le monsieur qui est là-dedans , et qui nous attend avec une si légitime impatience, avait mal pris ses mesures , comme vous voyez , et ce qu'il vous a dit tout à l'heure à ce sujet était faux.

La pauvre femme ne disait plus rien , et ne montrait plus qu'une sombre résignation.

Rousseau ajouta en forme de conclusion :

— Ainsi, madame, voilà qui est bien convenu. Vous allez vous rendre de vous-même où nous désirons que vous nous attendiez. Nous ne vous demandons que quelques instants de patience; et, pour prix du léger sacrifice que nous sommes forcés de vous imposer, M. Gédéon s'engagera à perdre le souvenir de ce qui

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vient de se passer : de plus le lieu qui vous attache à lui n'engagera plus votre personne. Vous serez libre et séparée , dans sa maison. Il tiendra seulement à une communauté de fortune, qui jusqu'à présent a mis toute la générosité de son côté.

Après cela , les deux amis saluèrent profondément madame Gédéon qui resta froide et immobile, et se dirigèrent audacieusement vers le cabinet de ce roî qui fut si grand homme d'honneur, vers ce sanctuaire et ces juges, qu'ils devaient , qu'ils pouvaient fuir encore. Mais ils avaient leur projet.

Quand elle fut seule , Blanche se laissa tomber à genoux , et levant vers le ciel ses beaux yeux pleins de douleur, ses deux mains convulsivement serrées , elle dit du fond de son cœur :

— - Dieu , qui jugez la créature et que la créature ne peut juger , ne faites pas que des

âmes sorties de l'enfer soient plus puissantes que vous!

Pauvre femme qui gardait encore une espérance I Elle savait que les titres du marquis son premier époux étaient sous la garde de Saint- Jean. Sans ces titres , Gédéon et Rousseau ne pouvaient rien, même en Espagne; et ces titres étaient en bonnes mains.

Jusqu'à ce moment elle avait raison, car Saint- Jean les possédait encore.

Mais il est temps que nous rentrions dans le cabinet du roi-chevalier , où se préparait une scène d'un genre tout opposé à celle que nous venons d'y voir.

Déjà les quatre officiers s'y étaient rendus par le grand escalier que nous connaissons, et avaient été reçus par Saint-Jean qui les attendait là depuis longtemps. Déjà, d'une voix ferme et grave , et réprimant la liberté de son langage habituel, il leur avait dit :

— Messieurs , vous êtes les plus anciens oi6-

Lfi MATELOT. 7>\:>

eiers du régiment, et comme il s'agit d'une chose qui intéresse 1 honneurdetoutle corps d'officiers, je vous ai convoqués dans un lieu où toutes les paroles de l'honneur sont sacrées. Le roi François 1er fut fait chevalier par Bayard qui était sans peur et sans reproche. J'espère que nous nous souviendrons tous de ce que nous sommes sous l'épaulette française , et de ce que nous devons être dans le cabinet de François 1er.

Dans ce moment même , Rousseau et Gédéon entrèrent. Saint-Jean fut vivement frappé de les voir se présenter à cette porte secrète, par laquelle étaientsortis successivement la marquise et Augustin. Il frémit intérieurement à la pensée subite de ce qui avait pu arriver , et dans la crainte de ce qui menaçait Augustin, s'il n'était déjà victime; et cette pensée le rendit implacable , et cette crainte lui fit oublier les intérêts bien moins chers de madame Gédéon.

L'attitude de rassemblée était sérieuse et froide. Le rôle du brave Saint -Jean était solennel : c'était à lui de parler :

514 SA1JNT-JEAK

— Messieurs , dit-il , quand tout le monde fut assis , ce que j'ai à vous dire est grave : c'est pour éviter l'éclat d'un conseil de guerre et le résultat d'un éclaircissement public , qui déshonorerait le nom d'officier dans notre régiment, que j'ai désiré vider cette affaire entre nous. Messieurs , quand le lieutenant-général-inspec teur demandera à vérifier les livres de comptabilité, il esta craindre, pour l'honneur des officiers-trésoriers , que l'inexactitude de ces livres ne soit trop visible, et c'est pourquoi, en votre présence , messieurs , je crois pouvoir inviter MM. Rousseau et Gédéon , l'un capitaine, l'autre lieutenant- trésorier , à vouloir bien donner leur démission.

Un silence général accueillit cette déclaration. Rousseau et Gédéon eux-mêmes se taisaient.

— Messieurs , leur dit un des officiers supérieurs , c'est à vous de répondre. Si M. le lieutenant Saint-Jean ne récuse pas toute la

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portée de ses paroles , il est de notre devoir de vous engager à prévenir une explication même entre nous.

Ce lut Rousseau qui se leva :

— Nous regrettons bien vivement, dit -il, qu un camarade et môme un ami nous mette dans la nécessité de le démentir et de lui prouver qu'il s'est avancé dune manière imprudente et fâcheuse pour lui-même. Nous ne donnons pas notre démission.

— Alors, reprit Saint-Jean, dont le sang commençait à bouillir, il est inutile, messieurs, de vous retenir plus longtemps , et je suis forcé d'avoir recours à une publicité que j'ai dû faire tous mes efforts pour éviter. Je demande que , sur-le-champ et sans désemparer , on assemble un conseil de guerre provisoire , qu'on s'assure des démarches de ces messieurs et des miennes , qu'en notre absence à tous trois , il soit procédé à une enquête au domicile

316 SAIINT-JEAN

des trésoriers, et que cette affaire soit poursuivie comme elle doit Têtre...

Rousseau et Gédéon sourirent sans répondre. Un des vieux officiers, qui faisaient les fonctions d'arbitres , se leva. Ce militaire , d'un grade inférieur , et qui , après de longues années de service , n'était encore que sous-lieutenant , ne pouvait pardonner à Saint-Jean son grade supérieur et le ruban rouge , que lui , vieille moustache , n'avait pu obtenir encore. C'était un de ces mécontents , si communs dans l'armée y soldats récompensés , qui souffrent de l'avancement accordé à l'éducation , des distinctions méritées par le courage intelligent. Ce fut lui qui répondit à Saint- Jean , sans pouvoir dissimuler une ironique satisfaction :

— L'enquête dont vous parlez , monsieur , a été faite secrètement , et sur la demande même de messieurs les trésoriers.

Saint-Jean tressaillit.

L'officier continua :

— Cette demande était motivée par nue lettre adressée à la femme de monsieur le lieutenanttrésorier , lettre que nous pourrions produire , monsieur; lettre qui vous rend vous-même tellement suspect... que , sans aller plus loin , je crois pouvoir à mon tour vous demander votre démission au nom de tous vos camarades.

— Mais l'enquête, monsieur?... s'écria Saint- Jean , en se dressant, pourpre d'indignation.

— L'enquête, faite hier soir en votre absence à tous trois, reprit le sous-lieutenant aux cheveux gris, a constaté effectivement l'absence des fonds dans la caisse...

— Ah!... fit Saint-Jean.

— ... Mais leur présence , continua le cruel juge , dans un domicile tout autre que celui des prévenus...

Saint-Jean , confondu dune scélératesse aussi hardie, ne put trouver une parole.

— Quant à la lettre dont j'ai parlé , dit ni-

core le terrible officier , et dont ces messieurs ici présents ont pris connaissance , en voici le passage le plus clajr : « Soyez sûre qu'à l'épo- » que où Von voudra faire le grand voyage , » époque où Von ne craindra rien , et où Y on » aura besoin d'argent comptant , il y aura un » déficit dans la caisse du régiment. Ayez seu- » lement une clef de la chambre et du bureau » où sont les registres, afin de m'avertir à temps. » Je réponds de tout. »

Saint-Jean promena un regard foudroyant sur les trois autres juges, qui gardaient un silence triste et désapprobateur. Alors, poussé hors des gonds , sans chercher à se défendre d'une aussi basse calomnie, Saint-Jean dénoua son ceinturon, et jeta violemment son épée sur la table dont nous avons parlé ; puis, posant une main sur le velours de cette table , et se tenant avec une incroyable fierté devant l'aréopage militaire :

— Messieurs , dit-il avec une véhémence concentrée, voici mon épée.., mais ce n'est pas

tout. Maintenant, dit-il , en montrant du doigt Rousseau et Gédéon , ce n'est plus comme officier , c'est comme homme et comme Français , que j'accuse devant vous ceux que vous venez d'absoudre. Veuillez m'écouter.

Un silence pénible s'établit. Saint-Jean reprit, sans pouvoir se défendre d'une émotion qui entrecoupait souvent ses paroles :

— C'était en Espagne... il y avait peu de jours que le marquis de Stella-Maïor avait lait sa soumission au duc d'Augoulème... lorsqu'on apprit , au quartier-général , que son château venait d'être attaqué par une bande enragée de guérillas... vous pouvez tous vous eu souvenir, messieurs,car j'avais l'honneur d appartenir déjà au même régiment que vous. On a toujours su que j'étais un rude officier... aussi le prince vint-il de sa personne me choisir et me détacher avec ma compagnie... c'est bien... j'arrive avec mes hommes. . . c'était à une lieue de la graud'garde. . . L<> château n'était plus défendu; les sacripants

venaient cTy mettre le feu , et le retournaient dans tous les sens f quand on leur tomba sur le dos... mais c'était difficile... c'était dur... une besogne abominable ! ... il fallait se battre homme à homme dans un fouillis de chambres qui flambaient , sur des escaliers de braise rouge qui se trouaient d'un coup de pied... je courus le premier au cabinet du marquis... Le pauvre diable y était , messieurs , mais il n'était pas seul . . . lorsque j'entrai , il finissait de se défendre contre un de ces bandits qui venait de le poignarder sur une table, et qui était encore couché tout de son long sur lui . L'Espagnol , étouffé sous le corps du scélérat, eut encore le temps de me crier dans son patois : Senor Français ! . . . sauvez les titres... les titres!... et la marquise de Stella- Maïor !... Et moi, pendant cela , je sautais sur son vautour, qui, en se débattant, m'a enfoncé le coup de poignard dont j'ai encore la marque au visage... mon sang coulait sur mon uniforme; mais le drôle était sous mes pieds, la pointe de mon sabre à la gorge, tandis que l'hidalgo mou

LE MATELOT. m

rait, renversé sur cette table, en serrant dans sa main gauche deux ou trois parchemins , que la mort môme ne lui faisait pas lâcher... Comme j'allais expédier le coquin qui se tordait sous moi, je l'entendis crier grâce!... Si c'eût été en espagnol, messieurs, cela m aurait fait rire... mais, afin que vous le sachiez , c'était en français qu'il demandait la vie , c'était un Français , un déserteur , un transfuge , qui me suppliait... Je ne veux pas encore vous dire quel était le nom de cet homme, messieurs; mais je puis vous l'avouer en rougissant , je reconnus en lui un camarade d'enfance!... C'était un sous-officier de cavalerie qui s'était laissé prendre pour passera l'ennemi, sans doute parce que la méthode des guérillas convenait à ses penchants naturels... Je l'avoue encore , quand il m'appela par mon nom et cria merci , j'hésitai à le frapper... — Quelle garantie me donneras-tu? lui dis-je , sans cesser de le menacer; il faut que tu ne reparaisses jamais

ni dans l'armée, ni en France; que partout je \. 24

Tfrï SAINT- JE A IN

puisse t'en chasser comme uii criminel et comme un lâche ! — Tout ce que tu voudras ! me dit-il en respirant à peine , car je le serrais rudement et de près i messieurs ! — Tiens ! m'écriai-je , en le relevant violemment et en le tenant désarmé par la nuque, écris sur ce parchemin que tu as assassiné le marquis de Stella-Maïor , et signe avec ta qualité de déserteur transfuge ; à cette condition, je te donne ma parole d'honneur de te faire grâce de la vie , et même d'être muet sur tout cela , si tu changes de conduite... il écrivit et il signa, messieurs... et, moi , je le lâchai... Il se sauva avec le reste de la hande.

Pendant celle partie du récit de Saint-Jean, la contenance de Rousseau était admirablement calme. 11 n'en était pas de même de Gédéon , dont la figure avait pris une teinte livide. Les officiers écoutaient en fronçant le sourcil.

— Ce n'est pas tout encore, messieurs, continua Saint -Jean; la marquise Blanche de Stella-Maïor avait été enlevée par les guérillas ,

et personne ne sut ce qu'elle était devenue... Mais moi, je le saisi... Je sais qu'un jour , pendant que tous les corps d'armée reprenaient la route de France, un conducteur de charrois rencontra dans les montagnes une femme éplorée , soutirante , marchant avec peine , du côté de la France... Cet homme la recueillit avec une touchante bonté , la lit asseoir commodément sur une de ses voitures ; à ses questions , elle répondit qu'elle était une pauvre fille de Ségovie , dont le fiancé avait été t'ait prisonnier par les Français et qu'elle allait implorer la pitié du roi de France lui-même... Mais le conducteur de charrois pouvait soupçonner à l'élégance de ses manières et de son langage, qu'elle n'était pas ce qu'elle disait. Cependant il ne parut pas douter de la vérité de son histoire , et lui offrit de la conduire et de la protéger jusqu'à Paris... Mais, à quelques pas de là, dans un défilé, l'escorte du convoi fut attaqué** précisément par la même bande qui avait pillé le château du marquis... elle était supérieure en

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nombre à l'escorte , et savait d'avance à quelle heure et par quel chemin passerait le convoi... aussi tout fut pris ou tué. . . il n'y eut que le conducteur de charrois qui défendit la belle fille de Ségovie avec un courage héroïque , et parvint à sauver la voiture sur laquelle il l'avait placée... Quand sa noble conduite fut connue, on Téleva au grade de fourrier. . .

Or, messieurs, cette femme était la marquise de Stella-Maïor ! . . . Cette femme était un otage important pour le meurtrier du marquis, pour le chef français de guérillas qui évita de se montrer à sa vue, tant qu'il eut sur le dos la casaque d'Espagnol , et à la main l'espingole du brigand. . . Cette femme fut d'abord surveillée avec soin... puis, un beau jour, elle avait été abandonnée sur la route où devait passer le conducteur de charrois... Savez-vous pourquoi, messieurs? c'est que le conducteur et l'assassin étaient d'accord... c'est que du même coup on s'emparait de la marquise et du convoi , sous forme d'échange.

Le reste était iacile.

Le guérillas est rentré dans L'armée , en se donnant pour un prisonnier évadé. Une lois maréchal-des-logis, il s est lié fort intimement avec le conducteur-fourrier; quant à la marquise , dupe d'un vif sentiment de reconnaissance , n'ayant pas le prétexte de son rang quelle avait caché par prudence, circonvenue avec une adresse odieuse, faible d'ailleurs, sans espoir , sans moyens d'existence et de fuite , presque sans volonté, dans son misérable état d'abandon , elle finit par épouser le fourrier. Dans cette affaire , le maréchal-des-logis et son camarade se sont admirablement entendus , quoique rivaux : car ce mariage leur assure les droits de la marquise, pour peu qu'ils possèdent ses titres. Il y eut une comédie infâme, une histoire de duel , que vous connaissez , messieurs, et qui fut l'occasion de je ne sais quel partage de fortune, qu'on prit pour l'effet d'une générosité inouïe, et qui n'était que le partage de la valeur d'un château et d'un convoi pillés.

Et moi , pendant ce temps-là, j'avais demandé un congé, et je courais l'Espagne pour trouver la marquise, dont j'avais réglé les intérêts; moi , chargé des dernières volontés du marquis de Stella-Maïor, je ne pouvais retrouver sa femme, mais je lui assurais la prise de possession des biens de son époux , quand elle viendrait les réclamer ; et lorsque enfin je pris le parti de revenir au régiment, messieurs, je trouvai la marquise de Stella-Maïor mariée avec un fourrier ! alors je gardai les parchemins que j'avais pris dans la main du mourant, et avec eux j'ai gardé ce que l'assassin du marquis a écrit et signé...

Arrivé là , Saint-Jean garda un instant le silence : chacun des membres du jury militaire baissait les yeux; tous frémissaient devant la conclusion évidente de cette déposition , et sous le poids de la responsabilité dont elle les menaçait. Gédéon , pâle , les dents serrées , avait peine à dompter son émotion ; Rousseau sem-

blait attendre avec curiosité la dernière parole de l'accusateur. Enfin Saint-Jean reprit la parole :

— Messieurs , dit-il en tirant un portefeuille jusque-là caché sous son uniforme, ici est renfermée avec les autres la feuille de parchemin dont je viens déparier... Sur cette feuille il y a, je vous lai dit, une déclaration telle, que celui qui l'a signée doit passer à un conseil de guerre, si je le nomme... mais avant de le faire, je désire que vous m autorisiez à éviter un éclat dangereux pour l'honneur du corps d'officiers.

— Monsieur , répondit le plus vieux des officiers, nous vous donnons plein-pouvoir dans ce sens, et nous désirons tous que cette malheureuse affaire se termine à la fois sans félonie et sans scandale.

— J'exige donc, reprit Saint-Jean, que ces messieurs rendent leurs épées comme j'ai rendu la mienne, et qu'ils s'engagent devant vous, messieurs, à quitter la France sur-le-champ...

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s'ils refusent , je vais montrer le nom signé au bas de cette reconnaissance d'assassin , timbrée des sceaux d'Espagne.

Rousseau se leva :

— Messieurs , dit-il , nous consentons à ce que demande l'ex-officier Saint-Jean; nous tenons , pour plus dune raison , à éviter des débats obscurs, à fuir une inculpation que je m'abstiendrai de qualifier. La vérité est, messieurs , que le lieutenant Gédéon s'est trouvé possesseur à son insu de la personne d'une marquise espagnole. M. Gédéon ne craint pas la plus solennelle enquête sur la complicité douteuse dont on vous a parlé; mais ceci n'est plus dans la question. Ce qui reste un fait, pour l'authenticité duquel j'invoquerai même le témoignage de l'ex-officier Saint-Jean, c'est que M. Gédéon a épousé la veuve du marquis de Stella-Maïor. A ce titre , messieurs , il réclame , comme lui appartenant, les parchemins déposés devant vous.

SainUlean sourit amèrement : mais il se tut.

If n des officiers, dont la ligure ouverte et rude indiquait la brusque loyauté, se leva et dit avec une sorte d'impatience :

— C'est bien , cela est juste. Prenez et partez.

— Et si vous oubliez la langue française en pays étranger, ajouta Saint-Jean, souvenez-vous du mot conseil de guerre.

En même temps tout le monde se leva , et l'on attendit en silence que Rousseau et Gédéon fussent sortis, après avoir déposé leurs épées et pris possession du fatal portefeuille.

Après leur départ, à l'exception du grognard rancunier , les vieux officiers s'approchèrent de Saint-Jean, et lui prenant la main tour à tour.

— Mon camarade, lui dirent-ils, c'est un malheur; mais tout cela est trop embrouillé,

pour que vous restiez dans le corps. La justification seule ne serait pas digne de vous ; adieu, séparons-nous bons amis , et emportez avec vous les témoignages d'estime et l'expression des regrets de tous vos camarades.

— Merci, commandant , répliqua Saint-Jean. Aussi bien mon parti était pris, et j'avais prévu, pour d'autres raisons , qu'il me faudrait quitter le service.

Un quart d'heure après , pendant que la musique militaiie retentissait sur la place d'armes, et que la foule vivante, mêlée à la foule de granit sur les terrasses des combles du château , élevait de joyeuses acclamations , deux jeunes gens galopaient à bride abattue à travers les vignes , du côté de Blois : c'étaient Saint-Jean et Augustin. Au milieu de la plaine, ils rencontrèrent, suivant la même direction, un soldat à cheval , en petite tenue , marchant au pas et tenant en main deux autres chevaux gris de souris, sans harnais. C'était Charlemagne qui s'en al-

lait livrer ces chevaux , vendus la veille mén un Anglais habitant Blois . pendant que ses maîtres couraient la poste sur la route d Espagne. Saint-Jean le reconnut au passage et lui tint parole : tout en courant, il lui sabra le visage d'un coup de cravache, et ne se retourna même pas pour voir s'il avait frappé juste.

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