‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 3 sur 18 · LA LUNE DE BEL-AIR · texte numérisé non relu

LA LUNE DE BEL-AIR

Il n'y a pas d'image plus réjouissante au monde que la bienheureuse enseigne de la Lune de Bel- Air, écusson et devise d'un cabaret au haut de la montée que gravit la route de Paris en sortant de Vendôme, ou que descend la route de Paris en entrant à Vendôme. Nous sommes loin de contester la grâce particulière d'une foule d'autres enseignes du même genre, miri-

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fiques bannières de ces temples de Bacchus, placés au sommet des côtes routières, comme le temple de Delphes au sommet du Parnasse. Tantôt c'est une montagne d'indigo, derrière laquelle s'épanouit un éventail de jaune indien, de cinabre et de carmin, avec ces mots : au Soleil levant; tantôt, un coq en profil, avec cette inscription : au Réveil matin; quelquefois rien du tout, et pour légende : au Point du Jour ; souvent un fort beau monsieur, barbouillé d'un habit noir, surmonté d'un chapeau neuf et armé d'une lorgnette qu'il tient à pleine main, comme s'il l'arrachait de son œil, et en exergue : à la Belle Vue.

Mais aucune n'approche de la Lune de Bel- Air, emblème de béatitude, ressemblance authentique de cette figure ronde et joviale, où l'homme a été chercher du romanesque et du mélancolique, figure de géométrie et de prospérité; sentinelle assidue de la terre, à laquelle se compare tristement, vers minuit, plus d'un factionnaire civil, quelle soit pleine ou autre-

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ment; vénérable tète chauve que suivie» le pbëte classique en ôtant sa perruque; visage immobile et sans passion, masque de cuivre, auquel s'adressent les amants bavards, hélas! et qui ni pas d'oreilles; figure d'ivrogne, plate, illuminée, sourde, égoïste, joyeuse, insensible et stupide, merveilleusement placée à la porte d'un cabaret.

Or , le 26 mai , cette lune assista en plein midi à un spectacle brillant et rare pour elle. Ce jourlà , un radieux soleil éclairait la campagne; les ormes de la route frissonnaient à la brise, sans beaucoup de bruit , parce que les feuilles molles et petites n'étaient encore qu à leur naissance. En face , dans le val , était la ville , et au-dessus, le château. Puis, il y avait à droite une large échappée de vue : toute cette contrée verdoyait et s'enfuyait, avec ses bocages frais entrelacés à sa rivière d'argent , jusqu'au lointain bleu des Janières. li faisait beau pour l'arrivée du -V" cuirassiers, venant de Rambouillet par la roule de Paris, et attendu dans la matinée.

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A dix heures, une grande partie de la population était réunie dans le demi-cercle bordé d'ormeaux qui taisait lace à l'auberge du Bel-Air. Des tables y étaient dressées , toutes entourées de curieux qui prenaient patience avec le vin du pays. De joyeux propos circulaient dans cette foule et parmi ces buveurs ; l'aubergiste s agitait dans tous les sens et sortait de toutes ses habitudes. 11 taisait beau temps aussi pour la Lune de Bel-Air.

A chaque instant passaient sur la route, fourriers au grand trot, charrettes au petit pas, carrioles de paysans, calèches de poste et fourgons de bagages , et aux questions impatientes de la multitude, fourriers, vivandières, postillons et paysans répondaient tour à tour : Us sont encore à Clois ! Ils sortent de Pezou ! Us arrivent à Moncey! Ils ne sont qu'au Cbène-Vert! et ils passaient, les uns riant, les autres jurant, tous mentant, et les questionneurs n'en étaient pas plus avancés.

C'étaient des cris et une confusion . des chan-

sons à boire et des coups de fusil, des roulemonts de tambour, des préludes de clarinette, des fanfares de trompette , de la poussière, des murmures, des étincelles de soleil, des odeurs de brioche, de gibelotte et de fumée de pipe, de la joie , de la colère, de l'ennui et de la migraine. C'est que c'est un événement bien solennel, bien important pour une petite ville, que l'arrivée d'une garnison : c'est de l'argent et une distraction , tout ce qu'on désire en province. Hommes et femmes en parlaient , chacun à sa guise :

— C'est pas malheureux ! disaient des fermiers électeurs buvant et fumant; depuis le temps qu'i nous a promis ça pour nous faire voter !

— Qui ça? Le député? ouin! i s'occupe encore pas mal de vous.

— Eh hen ! eh ben ! eh ben! p't et que si, par exemple !...M. le maire l'a ben dit qu il a monté à la tribune pour ça, putôt dix fois qu'une.

— Est-ce qu'on monte à la tribune pour des intérêts local? Voyez les journaux! à cUe chambre-là , compères, on jacasse très-ben sur les intérêts de la France , mais nenny-point sur les chemins du Perche.

— Toi, maît'Pascal, t'es un politique, c'est connu ; mais si c'est vrai , ça m'fait l'effet que j'sommes teurtous des jobards.

— T'as encore mis le nez dessus , toi , père Chouquet !

— Pourquoi donc alors qu'i nous arrive des cuirassiers ?

— Pourquoi q'c'est un régiment qu'on veut faire bisquer en l'éloignant un brin du ministère , et que ceux de Rambouillet nous donnent leux restes.

— Queq'ça m'fait donc? J'vendrons pas moins not'foin d'Arène et not'vin du Temple.

— Et moi, ma paille d'Azai.

— C'est le père Rondeau qu'a obtenu la fourniture.

— Ah ben, en v'ià un qui leu-z-y mettra des pierres dans les bottes de foin.

— Pus souvent; Rondeau est honnête homme, comme toi-z-et-moi !

— C'est ben pour ça 1

— Eh ben oui , reprit plus bas le scrupuleux, mais ça ne se dit pas !

Plus loin , c'est un groupe de jeunes filles , grisettes à l'œil noir, au nez en 1 air , se tenant sous le bras etchuchottant :

— Faudra-t~il danser avec ces messieurs?

— Avec les soldats ?. . .Par exemple î

— Non : les sous-officiers ?

— Pas davantage!

— Pourquoi ça ?

— Parce que ça nous ravalerait par rapport aux officiers.

— En voilà une qu'est fière ! moi je danserais bien avec un maréchal-des-loftis , pounu qu'il ait bon ton.

— Dieu! ma chère! dans la cavalerie, un homme sent l'écurie!

— C'est égal: un cuirassier brun et galant... — Joséphine! interrompait tragiquement, par

derrière, un jeune ouvrier tanneur aux mains foncées; si vous faites ça, vous serez cause d'un malheur!

— Oh ! s'écrièrent toutes les jeunes filles surprises, voyez vous ça, monsieur Alexandre!

— C'est comme ça! affirma TOthello.

— Vous vous battriez, Alexandre?

— Ce serait du nouveau!

— Vous savez pourtant bien ce que c'est qu'un bancal! dit Joséphine en le regardant aux jambes.

— Vous vous ferez tanner le cuir , cher ami ! s'écria la plus effrontée.

Un long éclat de rire accueillit ce double calembour.

— Non pas! reprit Alexandre, mais je vous refuserais ma main !

— Elle est jolie , votre main ! on a le choix! repartit Joséphine en attirant d'un geste l'attention sur les mains bronzées du corroveur.

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Ici, nouvelle explosion de gaieté.

Ailleurs, ce sont les jeunes désœuvrés de la belle société, celui-ci avec son chien de chasse, cet autre à cheval , un troisième balançant un fouet de meute , un quatrième le cigare à la bouche, tous en costumes saillants de recherche ou de négligé , assemblée adorable et confortable , abrégé curieux du dandysme provincial, partageant ses loisirs entre les salons de l'endroit, la chasse et l'estaminet, languissant d'ennui et de dégoût au milieu d'une riche nature, et tournant un regard d'envie vers le cloaque parisien ; ayint ses tailleurs à Paris, ses parfumeurs à Paris , ses coiffeurs à Paris , ses bottiers à Paris, souvent son esprit à Paris; méprisant le commerce de son terroir et ne mettant le pied que chez le sellier , l'armurier et le limonadier; après cela fumant en place publique, parlant femmes , chevaux et littérature ; disant : ma bête, et la petite baronne , absolument comme à Paris ; très-bons enfants du reste, et parfaitement ennuyeux.

— Frédéric, descendez donc de cheval ; vous avez l'air de poser un cuirassier.

— Je ne reste pas , mon cher je vais en forêt...àbas la cravache, monsieur de Moutier! pas d'inconvence !

— De quel côté?

— A la Morlière. Il y a un sanglier.

— Pst! combien êtes-vous?

— Une quinzaine, je crois. Venez donc aussi, vous, Théodore? on déjeune au château, à cinq heures du soir.

— Merci , ma jument est malade. Verrez-vous la petite Emma?

— Parbleu!... faut-il lui faire vos compliments ?

— Parlez pour vous , Faublas !

— Ah! ah! vous faites le difficile! on voit bien qu'il vous arrive du nouveau !

— Ma foi , c'est possible. On dit qu'il y a des petites femmes charmantes!

— Dans le régiment?

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— Non, à la suite. ..Une surtout! Armand Ta vue à Chàteaudun.

— Bah ! Est-ce vrai , Armand i

— Oui, messieurs, dit ce dernier. Une ravissante créature !

— Oh ! qu'il est bête !

— Vous verrez ! vous verrez I je ne plaisante pas ! c'est dix mille fois mieux que mademoiselle Adrienne !

Mademoiselle Adrienne est la beauté du pays.

— Taisez-vous donc! interrompit M. de Chambur , un des adorateurs de la susdite Adrienne.

— J'en suis fâché pour Chambur , mais c'est positif!... un ange, messieurs ! une Espagnole , messieurs! une femme de roman. ..Ici, Flore!

— Emile, votre cigare est détestable! jetez donc cela.

— Comment Tappelez-vous?

— Je ne sais pas : on dit que c>st la femme du lieutenant-trésorier.

— Est-elle riche?

— Comme ça 1... elle est en cabriolet.

— Du tout ! dit Armand f c'est une calèche à deux . . . capote renversée, deux bêtes gris de souris...superbes!

-Diable! Et elle?

— Brune, robe de gros-de-NapIes noir, chapeau blanc, voile noir.... Tiens! c'est vous, Augustin? Vous nous écoutiez?

— Bonjour , mon cher?

— Bonjour, professeur!

— Comment va, poëte?

Dirent tour à tour les nobles jeunes gens : et cinq ou six poignées de main furent échangées avec le nouveau venu.

En effet, Augustin venait d'arriver ; mais il n'était pas seul. L'abbé Lemaître avait voulu absolument assister à l'entrée du régiment : malgré sa faiblesse, il avait gravi la côte, appuyé sur le bras d'Augustin , et maintenant il se reposait, assis sur le revers d'un fossé , attendant avec impatience le moment où il verrait passer

son brave Saint-Jean , en grande tenue, à côté

de sa compagnie. L'accueil qu'on venait de taire à Augustin laissait à entendre combien il était connu , estimé , fêté dans le pays.

— Que je ne vous interrompe pas , messieurs, disait-il. Vous parliez duue jolie femme?

— Et vous paraissiez y prendre intérêt?

— C'est que... je connais son mari.

— Le lieutenant-trésorier?

— Lui-même. Il se nomme Gédéon.

— Eh! mais, c'est un nom de juif! et pour un trésorier...

— Mon cher, vous me présenterez?

— Et moi aussi?...

— Il n'aura garde, dit un autre. Il est trop artiste!

— 11 est poète 1

— 11 est orateur!

— Du tout, il est vertueux!

— C'est le plus honnête homme du pays!

A toute cette gaieté Augustin répondait par un sourire indécis , quand un roulement de tam-

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bour couvrit toutes les conversations. On avait aperçu un nuage de poussière au haut de la dernière ondulation de la route. La garde civique se rangea sur Tun des côtés. La musique se mit en rond. Tout le monde attendit dans un grand silence. Augustin était retourné près de L'abbé:

En ce moment , un homme qui achevait de

monter la côte se trouva devant eux. A son

bonnet de cavalerie, à son aplomb équivoque,

Augustin le reconnut : c'était Charlemagne. Il

ui fit signe.

— Cuirassier! lui dit-il.

Le soldat se retourna, frisa un moment sa moustache , et fît un pas de ce côté.

— Avez-vous trouvé le Trocadéro ? lui demanda le jeune homme.

— Ah ! j'y suis ! répliqua enfin Charlemagne.

C'est vous qui connaissez mon capitaine... non; le lieutenant Saint-Jean?

— Précisément. A quel rang sera-t-il?

— Presque en léte. Premier lieutenant, à côté de la première compagnie.

— Ah , nous le verrons bien vite! dit Augustin au vieillard.

— Nous l'embrasserons à notre aise , répondit ce dernier.

— Oh! mon ami, y pensez-vous? quitter son rang !

— M. l'abbé n'entend rien à ça! dit Charlemagne. Il vous fera signe, et c'est tout.

L'abbé reprit :

— Qu'importe? s'il nous reconnaît de suite , s'il ne voit que nous dans la foule , s'il nous suit des yeux...

—Oh! pour cela, j'ensuisbien sur, lit Augustin.

— Et moi, je n'en suis pas sûr! interrompit Charlemagne en riant d'un gros rire. Il y a en tête, dans létat-major, mon capitaine et mon lieutenant, et, à côté, une calèche avec deux chevaux gris de souris, que je dois monter sur le siège, pour conduire madame au Troeadéro.

— Eh bien?

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— Eh bien ! le lieutenant Saint-Jean n a des yeux que pour la calèche.

Et Charlemagne s'éloigna.

— Tu vois , reprit l'abbé , que notre Saint- Jean n'a aucune des idées que tu lui supposes , et que j'ai eu raison toute la matinée.

— Allons , c'est une idée fixe : on veut me voir à Canteleu , marié avec Valentine.

— Oui, répliqua simplement l'abbé.

— Avec celle qu'avait choisie Saint- Jean !

— Tu vois bien qu'elle est loin de sa pensée.

— Ce; n'est pas dans sa lettre toujours! et puis cet homme en a menti ! c'est un ivrogne.

—In vino veritas! répondit en riant l'abbé.

— Nous verrons bien! et, si cela est, je serai le premier à vous dire : écrivez à Canteleu. Ce sera pour les vacances prochaines.

— Est-il vrai ? mon vœu le plus cher serait comblé alors !

— Attention !

Un mouvement s'opérait dans la foule. Le tourbillon de poussière , toujours suspendu à

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Tliorizoïi borné de la grande route, reparais* sait plus intense à trois cents pas du Bel-Air, au lieu où se creusait le premier pli du terrain. La tète de l'escadron arrivait au donner sommet, et se trouvait de plaiu-pied avec les spectateurs. Déjà, dans le nuage chaud et coloré qui les enveloppait, on voyait étinceler casques, trompettes et cuirasses. Une fanfare de cavalerie se fit entendre. Le commandant de la garde nationale cria militairement : Bataillon , garde à vous! portez a rme*s ! Il courut, une dernière lois , rangeant de son épée nue les ventres irréguliers de sa ligne de bataille. Grenadiers , chasseurs, bizets, spectateurs et buveurs, tout lit silence.

Alors on vit à découvert le corps imposant de cavalerie, qui s'avançait au pas de manœuvre. Un bruit sourd et guerrier, bruit composé d'un immense piétinement , d un cliquetis formidable et d'un soufile belliqueux, bruit d'armes et de chevaux, résonna comme une harmonie fière et puissante. Le corps de musique, aux

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chevaux blancs , passa de front et en silence , occupant toute la largeur de la route, puis il y eut un noble espace, puis apparut l'état- major, tout éclatant d'or et d'acier, assemblage martial , foule éblouissante et caracolante , celui-ci retenant un arabe noir qui se cabre , cet autre un alezan qui se replie et galope sur place, un troisième accourant des derrières, au grand trot de sa bête anglaise; en tête, le colonel sur un cheval isabelle, harnaché de noir, chamarré d'argent, qui marche le cou levé, avec une pensée d'orgueil dans son pas , une pensée de bataille dans le regard , une rose de mai dans sa chevelure noire qui flotte en avant. Derrière , la file sévère et silencieuse des escadrons, marchant sur deux hommes de front, escortée de ses officiers , surmontée de ses guidons, accompagnée d'un tressaillement de fer, étoilée de l'éclair bleu des armures et flanquée d'un brouillard de poussière. Ici, la foule enveloppée de cette atmosphère étouffante, saisie par cet appareil : au loin , la campagne ,

l'étendue , le soleil , le printemps : au milieu, la Lune de Bel-Air. Tout près de Téta t-major. roulait doucement une calèche de voyage , la capote renversée, attelée de deux chevaux gris de souris.

C'est dans ce moment, lorsque les trompettes venaient de passer, lorsque le corps d'officiers arrivait au cercle d'ormeaux qui renfermait la population militaire et bourgeoise, que, suivant son plan , et gonflé d'une magnifique inspiration , le chef de la milice citoyenne élève en l'air son épée de commandement.

A ce signal , éclatent , sifflent , mugissent , grincent, roulent et bondissent toutes les parties intégrantes de la musique nationale , trompettes , clarinettes, ophycléides , trombonnes , tambours et grosse-caisse , y compris les acclamations du peuple sur la route, les détonations de l'artillerie sur la montagne, et les hurlements des chiens entre les jambes de leurs maîtres. L'effet de cette gentillesse fut aussi prompt qu'on pouvait s'y attendre. Ensemble et pèlemèle , à l'état-major et dans les premiers rangs ,

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soixante chevaux hennissent, se cabrent et s'écartent, les sabres heurtés retentissent, toute la ferraille du régiment s'entrechoque, le tourbillon dépoussière s'épaissit jusqu'à suffoquer, couvrir et aveugler toute l'assistance; les soldats blasphèment, les lieutenants jurent et galopent au hasard , la foule s'agite ; tourne, rit ou s'épouvante la garde citoyenne demeure immobile, l'arme au bras, sublime de repos; la musique poursuit, et se complaît dans son œuvre.

Cependant, après le premier désordre, bètes et gens se remettent et se recomposent. Les chevaux du régiment, bien dressés ou bien retenus , par docilité ou par force , obéissent graduellement à la main de fer, à la voix brève des cavaliers , et , l'œil en feu , l'écume au frein, les muscles tendus, tremblant, piétinant, marchant par bonds étouffés, reprennent et gardent le rang. Il y a même eu de la grâce dans ce désordre, et quelques amours-propres d'écuyers ont trouvé leur compte dans cette

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émeute de quadrupèdes , gaiement amenée , gaiement contenue. Mais fout le monde n'était pas du régiment. Au moment de l'explosion , comme Charlemagne s'approchait de la calèche, qui cheminait sous la protection de Tavantgarde équestre, les chevaux gris de souris, fort élégants sans doute mais très-peu disciplinés et nullement militaires , avaient soufflé , reculé , rué de manière à crever le garde-crotte noir et vernissé qui garantissait le devant de la voilure : en vain le cocher civil avait rassemblé ses guides blanches, en vain Charlemagne, à moitié ivre, sacrant et décoiffé , s'était jeté aux mors , en vain une forme svelte et confuse de femme s'était levée dans la voiture, serrant entre ses bras une petite fille de deux ans à peu près, et jetant un cri, qui devait être celui d'une mère... aveuglée , enveloppée , étourdie comme tout le monde , sa voix s'était perdue dans le bruit , étouffée dans la poussière; la poussière avait voilé ses gestes ; Charlemagne avait roule ddtts la poussière , et les chevaux gris de souris, gris

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de poussière, gris du diable , avaient emport» dans le tourbillon les rênes en lanières, h cocher en désarroi et la calèche en perdition. Un moment, Augustin, toujours assis près de l'abbé, vit passer comme un éclair cette ap parition de voiture courant dans la descente, et cette ombre de femme qui fuyait renversée sur les coussins, avec l'enfant qu'elle étreignait toujours et la gouvernante éperdue à ses côtés. Ce moment lui suffit pour reconnaître ou plutôt deviner celle qui, à travers la joie et l'insouciance publique, courait ainsi à une horrible mort. Elle était mère... et Augustin avait tant aimé la sienne! Mais, faible, à pied, dans ce bruit, dans cette cohue, que pouvait-il faire? Et ces bruits, et cette chaleur, et cet enivrement, et ce péril, saisissaient son imagination, sa tête et son cœur d'une sympathie douloureuse et d'une terreur passionnée : c'est dans de tels instants que s'accomplissent les grands dévouements. Aussi Augustin s'était dressé, à tout hasard, et, le bras en avant, il allait... quand tout à coup ce bras est

froissé par un fourreau de sabre qui passe devant ses yeux, avec un reflet <!<>* cuirasse, et une vision d'homme, de casque et de panache noir, courbés sur le cou d'un cheval, qui se précipite dans la descente, à la suite de la voiture. Celuilà n'était pas de l'état-major. Tout à l'heure, il marchait loin de la calèche, à côté de la première compagnie, et pourtant, seul entre tous, malgré la poussière, malgré son cheval, malgré sa consigne, il avait vu le danger de cette femme et s'était jeté sur ses traces. Augustin restait étourdi , agité d'un pressentiment brusque, irréfléchi. Une voix, celle de l'abbé, toujours assis dans son fossé, cria derrière lui : — Saint-Jean !

Il l'avait reconnu plus vite et de plus loin.

A ce nom, tous les doutes d'Augustin, mais aussi toute son inspiration, s'arrêtent. 11 se retourne, calme et triste, et revient près du vieillard en murmurant, d'un air d'incrédulité : — Saint-Jean !

— Oui, lui dit alors l'abbé, en souriant .

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Saint-Jean, qui n'a pas eu un regard ni une pensée pour nous ! et c'était bien naturel ; on ne peut se reconnaître à deux pas.

— 11 a bien vu cette femme à soixante pas! répliqua Augustin avec amertume.

— C'était encore bien naturel ; son danger...

— Quel danger? en voiture! sur une route! les chevaux s'apaiseront d'eux-mêmes en bas de la montée, loin de cette musique d'enragés, que le diable emporte ! D'ailleurs, elle a son mari . . .

— Qui ne s'aperçoit encore de rien, à ce qu'il paraît! car je n'ai vu que Saint-Jean courir à son secours.

— Moi, j'étais à pied, il a failli me renverser du poitrail de son cheval !

Tout ceci s'était passé presqu'en un clind'œil, et, comme nous l'avons dit, l'ordre s'était rétabli, le nuage de poussière s'était dissipé, A/ Lune de Bel-Air, un instant voilée, recommençait à sourire aux spectateurs. Tout le monde s'aperçut alors de la disparition de la calèche aux chevaux gris; et aussilôt deux officiers sor-

Lfc MATELOT. MB

tent des rangs de l'état-major, l'un, «{ranci, d'une taille formidable et d'un aspect terrible, ayant l'air, avec son casque et sa cuirasse, d'un guerrier d'Homère, ou plutôt d'un mécréant du Tasse : c'était Gédéon ; l'autre, plus petit, blanc de visage et replet de corps : c'était Rousseau. Augustin les reconnut; et il vit aussi le colonel, étendant le bras, arrêter ces deux ofûciers en leur montrant quelque chose au fond de la descente. 11 suivit ce geste, et vit, en bas, la calèche arrêtée, Saint-'Jean, toujours en selle , tenant les chevaux de la main gauche, et Charlemagne sur la route, courant avec ses grosses bottes et tout blanc de poussière, prêt à rejoindre la voiture. Tout était fini. Les deux officiers demeurèrent paisiblement, et la marche continua.

Augustin dit à l'abbé :

— Ami, vous pouvez écrire à Canteleu.

Pendant tous ces événements , la musique n'avait pas discontinué un instant. La garde bourgeoise était restée au port d'armes, el le

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