‹ Saint-Jean, le matelotChapitre 5 sur 18 · SAINT- JE AN · texte numérisé non relu

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bras ou une saignée de la rivière, destinée à l'irrigation et à la délimitation des grands prés. Là les attendait leur nacelle, amenée d'avance à cet endroit par le métayer. Augustin lui confia le gouvernail et se chargea de la voile.

Hélas ! dans ce simple trajet , qu'il semble puéril de décrire et inutile de mentionner, quelque chose vient de se passer qui renferme tout un avenir de maux. C'est une de ces pages de la profonde histoire du cœur, dont un pouvoir surnaturel détermine, sans cause apparente, les capricieux mystères. Sans la pensée informe, presque inaperçue, qui s'empara dans ce court espace de temps de l'âme d'Augustin, nous n'aurions pas à vous raconter les événements qui tout à l'heure se presseront sous notre plume. Qu'est-ce , en effet, que d'avoir stationné une demi-heure sous le soleil, au milieu de la foule et de la poussière, d'avoir subi un concert de garde nationale, d'avoir vu briller des cuirasses, caracoler des chevaux , courir une calèche et un cavalier, le tout surmonté de

la Lune de Bel-Air? C'est peu (Je chose assurément. Mais Augustin n est pus exempt de la tyrannie exercée par une complexion nerveuse sur un cerveau romanesque. Cette chaleur et ce bruit, quels qu'ils lussent, avaient lieu à cause d'une solennité; cette solennité c'était tout bonnement l'arrivée d un régiment. Pour Augustin, le dirai-je? ce fut 1 arrivée dune femme, de cette femme incessamment rappelée à son attention depuis la veille , occupant d'avance une place secrète dans son esprit, venant à côté de ces escadrons qui semblaient là pour l'escorter, comme un hommage et un spectacle; puis jetée tout à coup dans un grand péril , et lui apparaissant de près, dans tout le prestige de la plus sainte des passions : l'amour maternel. Ainsi, cinq minutes s'étaient à peine écoulées depuis l'impression produite par la pensée de Saint-Jean, depuis l'espèce d'engagement renfermé dans les derniers mots d'Augustin , que déjà une mélancolie inexplicable et un regret douloureux prenaient place au fond de son

cœur, et que l'image de madame Gédéon s'y installait avec une douce et timide amertume. Seulement s'il eût pris le temps d'examiner franchement la nature de cette singulière impression, s'il eût été assez en défiance de luimême pour regarder dans son âme , il se fût ri au nez pour l'impertinente promptitude de son imagination. 11 n'en fut rien. Cette immense révolution s'opéra en lui, sans qu'il y prît garde, tant elle fut naturelle et soutenue de motifs plausibles. Dans cette rêverie complexe, Saint- Jean ne suscita qu'un sentiment de jalousie, Valentine une nuance de mauvaise humeur. Oh ! comme déjà la forme confuse de cette femme qu'il n'avait qu'entrevue effaçait dans son souvenir la figure gracieuse de sa blonde amie d'enfance! Et pourquoi cela? et c'est ainsi pourtant que commence pour tous cette folie , que je n'ose encore nommer! et les événements accourent d'eux-mêmes la continuer, la fortifier, l'exagérer, jusqu à ce qu elie s'appelle amour. Hélas! hélas!

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Cette préoccupation poursuivit Augustin jusque dans ses fonctions de pilote; car, au bout d'un instant, la voix de l'abbé le réveilla en sursaut:

— Eh bien! eh bien! à quoi penses-tu? s écria le vieillard. Nous courons droit dans cet aune. Regarde plutôt là-bas, dans le verger, il y a quelqu'un de connaissance.

En même temps une voix pleine et sonore retentit dans cette direction, avec une joyeuse intonation de commandement naval.

— Ohé! de la chaloupe, ohé! veille à la manœuvre! Au vent! venez au vent! Vire au plus près! La barre au vent, timonier! la barre au vent, donc ! Ah ! quels fichus matelots !

On pense bien que la manœuvre ne pouvait guère s'exécuter avec froideur et précision ; car Augustin n'avait pas tarde à reconnaître le personnage militaire, qui, debout, en capote serrée de petite tenue, le képy rouge sur l'oreille, les mains dans ses poches de derrière, le hélait ainsi, au bord du verger. A ses grosses moustaches

blondes, à son visage plein et coloré , à sa voix ,' au petit sifflement moqueur qui suivit sa harangue maritime , qui n'eût deviné notre ancien camarade, notre héros? Ce n'est pas nous, lecteur; car nous nous rappelons sa première rencontre et ses premières habitudes ; et , pour le coup, vive Dieu! nous voici avec notre ami Saint-Jean !

Tant bien que mal cependant l'embarcation toucha la rive. Saint-Jean prit lachaîne lui-même, et fixa le bateau à son poste ordinaire ; puis, comme l'abbé se levait et mettait le pied sur le bord, il le saisit dans ses bras, l'enleva comme une jeune fille, et courut le porter sur un banc. Augustin ne tarda pas à le suivre. Ce fut une bonne et joyeuse réunion de famille

Us passèrent quelque temps dans d'intimes et purs épanchements, parlant d'avenir et de passé, le vieillard entre les deux jeunes gens, comparant en lui-même , avec un muet sourire , ces deux physionomies d'un caractère si opposé,

I une tranche, ouverte, énergique, I autre (louée, fine, quelque peu sournoise et satirique, mais

toutes deux respirant un môme sentiment, l'amour et la vénération pour lui, qui inclinait sa tête blanchie vers ce groupe iilial agenouillé à ses pieds.

— Pardieu ! dit enfin Saint-Jean , il faut que je vous gronde! Comment, Saint-Jean arrive, et Saint-Jean trouve la maison vide , lui qui ne pensait qu à vous voir, à vous embrasser!

— Bah! dit Augustin doucement et malignement; mais, mon ami, nous venons de Bel- Air...

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— C'est un endroit où les amis vont s'asseoir au revers de la route pour voir passer les amis ; où les calèches s emportent , où les cavaliers se débandent...

— Ah! ah! fit Saint-Jean embarrassé , mais riant avec bonhomie.

— Tu ne réponds pas? reprit le professeur de rhétorique. Quel intérêt si grand avais-tu , non

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pas à sauver cette pauvre dame, mais à voir sou danger de si loin, et le premier, hein?

— L'intérêt que c'est une bonne entant ! Nous sommes amis... répondit Saint-Jean avec une sorte de rondeur confuse.

— Oh ! oh ! continua l'impitoyable Augustin, nousne croyons pas queSaint-Jean puisseavoir un sentiment qui s'appelle amitié , et qui l'empêche de voir son père et son frère au bord du chemin.

— Eh bien ! reprit Saint-Jean avec un effort visible, la vérité estque je suispréoccupédechoses graves et pénibles... J'ai à te parler, Augustin...

— Allez , mes enfants , allez causer de vos petites affaires, dit le bonhomme. Moi, j'ai besoin de me remettre un peu... La course... rémotion... Allez, jeunes gens... Ah çà ! Saint- Jean, tu ne nous quittes plus?

— Vous quitter aujourd'hui? Ah bien! je vais vous dire mieux que ça , moi. Tout à l'heure, sur la place d'armes, j'ai confié au colonel qu'il m'obligerait beaucoup de me mettre aux arrêts toute la journée , pour avoir quitté

mon rai)|j. Il la bien voulu, et ça m'arrange, parce qu'ils oui imaginé de commencer leurs opérations dans le pays par un maître déjeuner . ce qui ne me convenait pas, vu I intention où je suis de rester au moins toute cette journée en famille Le colonel a ri comme un fou, mais il a compris, et m'a fait mettre à l'ordre du jour. Ainsi je suis prisonnier chez moi, c'est-àdire avec vous. Sans adieu, père Lemaître! Viens , toi !

Saint-Jean prit Augustin sous le bras, et l'emmena dans sa chambre. Mais, une lois hors de la présence de 1 abbé , ce ne fut plus le même homme. Sa figure devint sérieuse, ses sourcils se froncèrent; il alluma un cigare et dit à Augustin :

— Tu ne fumes pas, toi? Tu fais toujours ta première communion ?

— Toujours! Je t'attends.

— Mon cher ami , c'est pour te dire..

— Avant tout, interrompit Augustin, ré-

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ponds à une question , réponds avec ta conscience. Es-tu amoureux de madame Gédéon?

Saint-Jean, qui se promenait par la chambre f s'arrêta court , et garda quelques instants un silence de stupéfaction.

— Tu sais?... dit-il enfin.

— Je sais loutî répliqua paisiblement Augustin enfoncé dans une bergère. Or, il me faut une explication. Tu fréquentes deux hommes que nous devons mépriser. Pourquoi cela?

— Mépriser! Qui ta dit qu'ils n'aient pas changé?

— Toi-même ! sous forme de prédiction , autrefois.

— Bahî folie d'enfant, preuve d'enfant !

— Si tu veux une preuve d'homme , je te demanderai qui t'a blessé à la joue d'un coup de poignard?

Saint-Jean saisit vivement le bras d Augustin.

— Tais-toi!... Je vais chez eux, parce qu il le faut. J'ai des raisons.

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— Tu ns des raisons? Ceci me rappelle que

lu n;is pas répondu à ma première question.

L'officier de cuirassiers regarda lixemenl son indolent logicien.

— Pourquoi la fais-tu cette question? Pourquoi la fais-tu deux fois?... Tu as rougi. — Augustin ! dit-il fortement en portant ses deux mains à sa tète, malheur! malheur à toi , si tu viens à aimer cette femme! car il faut, comme moi , que tu fréquentes ces hommes qu^ nous devons mépriser; H faut que tu viennes dans leur maison , que tu y viennes tous les jours...

— Par quelle raison? demanda Augustin, préoccupé d une secrète satisfaction.

— Pour être toujours en face de I ennemi. Que tu les évites ou que tu les recherches , ces gens-là sont destinés à te poursuivre de leur haine. Ne vois-tu pas que cette rencontre esl I ouvrage dune fatalité inexplicable , mais positive, qui nous était réservée depuis l'enfance; que c'est ici Je commencement dune lutte qui doit avoir une triste lin? Il faut prendre ses me-

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sures d'avance; il faut agir, sacredié! Ce nesl pas nous qui nous laisserons monter sur le corps par une chose aussi stupidement inventée que le destin! Il n'y a que des cafards, qui puissent voir là-dedans une puissance et une volonté supérieures! Au bout du compte, sur la terre, on n'a jamais affaire qu à des hommes ; il y a égalité de fait; on peut combattre ; et il ne faut pas dire, en se frappant la poitrine : J'attendrai les méchants ! Bêlise ! il faut marcher devant , la tête haute ! Les coquins ne sont forts que parce qu'ils savent attaquer!

— Et quels seront nos moyens?

— Laisse-moi faire , et pars du pied gauche! seulement, observe et maintiens-les! ta douceur et ton indolence Te serviront à merveille. Je me charge du reste ; j'ai dans les mains de quoi agir , et d'une rude façon : mais il est bien entendu que j'attendrai une occasion décisive. Tu pourras me l'indiquer : seulement, ne la fais pas naître ! tu serais coupable à leur place; et sur ta têle ! avant tout ! ne va pas te laisser

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prendre aux prunelles de serpent de (telle Espagnole

— Mais, dit Augustin, qui ne eomprenait pas grand'chose aux plans de son ami , comment aller vers de pareilles gens leur demander leur amitié? à quel titre? Comment débuter autrement que par de l'hypocrisie? Si je lais des avances qui me compromettent, serontelles au moins bien reçues? Qui pourra me présenter avec garantie?

— Moi ! el. Dieu" merci ! nous n'aurons pas besoin d'hypocrisie, le me charge de tout , et des ce soir. ..

Saint-Jean fut interrompu par un bruit de voix qui remplissaient le petit escalier, et un bruit de pas qui le montaient précipitamment.

— C'est, pardieu , trop fort! s'écriait quelqu un , avec l'accent plein et sonore d'une robuste basse-taille.

— La plaisanterie est complète, disait un autre. Il se les est donnés de rigueur!

Et, en même temps, la porte s'ouvrit brusquement, Rousseau et Gédéon entrèrent. Rien ne pouvait être comparé à la physionomie papelarde et fausse du premier , si ce n'est l'air dur et hardiment provocateur du second , quoique tous deux fussent possesseurs de traits physiquement irréprochables. Cependant les premières vapeurs du déjeuner de bienvenue semblaient seules , pour l'instant, animer leurs visages , et influencer leurs paroles.

— Il est charmant ! s'écria Rousseau , du ton de la plus franche étourderie , en s'adressant à Saint-Jean , qui continuait à fumer froidement son cigare en les considérant.

— Ah çà ! mon cher , reprit Gédéon , tu n'y penses pas ! tu te régales d'un cigare de Châteaudun et d'une journée d'arrêts forcés, le tout pour avoir sauvé les précieux jours de ma femme?

— Allons , disait Rousseau , nous avons lini les huîtres; mais on t'a gardé la plus belle , avec une bouteille de vin des Coteaux ; viens,

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et tu seras pardonné. On s arrange pour priser le colonel.

Le premier mouvement d'Augustin avait été de se lever et de se préparer à la reconnaissance : mais ces messieurs , en entrant, ne l'avaient pas même honoré d'un salut, soit qu'il eût échappé à leur attention , soit que, suivant la moderne et sotte habitude de beaucoup de gens desprit, ils eussent voulu simplement et gratuitement se donner le plaisir d'une impertinence. Donc Augustin s'était replongé dans la bergère et attendait

— Messieurs, interrompit Saint-Jean, du ton d un homme qui veut couper court à des inconvenances d'écolier, et en désignant Augustin, j'ai l'honneur de vous rappeler et de vous présenter une vieille connaissance , un camarade de collège! — Il appuya sur ce mot.

— Ali! ah! fit Gédéon , en se tournant à demi, mais en effet il meseinble... Que diable! je n ai pas la mémoire des noms ! ne serait-ce

pas... Leblanc?... Lebrun?.., Lenoir? quelque chose comme cela ?

— Eh sans cloute! dit Rousseau en savançant vers Augustin, qui s'était levé, ne sachant trop sur quel pied prendre le compliment. Sans doute! c'est ce cher Augustin Lenoir , un de nos bons amis !

Saint-Jean avait repris sa promenade.

— Parbleu , répliqua Gédéon , j'en suis bien aise , j'avais tout à fait oublié monsieur.

— Moi, dit Rousseau-le-Crâbe , je ne l'ai pas oublié , Dieu merci ! et je suis heureux de renouer des relations-..

En même temps il tendait la main au jeune professeur, qui, déconcerté par tantdhypocrisie, avait la faiblesse de présenter la sienne : mais dans cemomentSaint-Jean passa entre eux deux, et jetant son cigare :

— Un instant ! dit- il avec calme et hauteur ,

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tout sera bien excepté de se toucher, entre nous! Mais, ajouta-t-il eu regardant (iédéon , pas plus d'insolence que de bassesse. Messieurs, dit-il eu se rangeant près d'Augustin, nous sommes flattés, mou ami et moi, que vos souvenirs uous soient accordés! Nous vous remercions d'avance de la permission que vous nous donnerez de ne pas vous quitter d'une semelle , et de vivre avec vous dans la plus aimable intimité; mais nous sommes seuls ici , et il est bon qu'il y ait une chose de rappelée tout haut entre nous quatre, afin que chacun demeure à sa place , c'est que vous êtes deux misérables , et, qu'à partir d'aujourd'hui , vous aurez affaire à deux honnêtes gens !

A cette inconcevable déclaration , Gédéon avait conservé son attitude la plus hautaine et la plus dédaigneuse , mais sans lever les yeux sur Saint-Jean; Kousseau-le-Crabe, au contraire, tâchait d épandre sur ses traits I expression d'une merveilleuse aménité; son regard reliait

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invariablement fixé sur l'audacieux orateur avec la douceur et l'immobilité de celui d'un serpent, mais le sourire qui s'efforçait d'accompagner ce mensonge du visage avait quelque chose de tiré , de mordant et d'odieux , comme si les dents, à l'intérieur, eussent été convulsivement serrées. Quant à Augustin, la violence d'une attaque qui lui semblait si prompte , quoiqu'il eût vivement senti l'insulte qui la provoquait, ne laissait pas que de l'étourdir, et, sous une apparence de ca'me , il s'efforçait de dompter son émotion. Saint-Jean sélait remis à marcher.

— Allons, allons, se prit à dire Rousseau , avec une petite voix et une adorable bonhomie, allons! ne parlons pas d affaires !... if est-ce pas, Gédéon? D'ailleurs , interrompit-il avec cordialité, vous détournez la question, maître Saint-Jean ; il s'agit d un déjeuner : nous sommes des ambassadeurs venus avec une mission de gastronomie , n'est-ce pas . Gédéon?

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