‹ Saint JéromeChapitre 10 sur 387 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

livres, écrits au jour le jour, suivant les besoins de la polémique religieuse ou de l'enseignement moral, reflètent l'image du temps comme dans le plus pur miroir; leurs lettres surtout nous offrent ce caractère de vérité irrécusable, de témoignage en quelque sorte involontaire et spontané. C'est là que je puiserai autant que possible les matériaux de mon travail ; entre ces correspondances volumineuses je m'adresserai principalement à celle de Jérôme, — source charmante, source féconde, — où ce grand homme, le plus grand de tous assurément par l'esprit commepar le talent, littérateur et théologien consommé, homme du monde et moine, presque pape et chassé de Rome comme un malfaiteur, nous parle de lui, de ses amis, de ses ennemis, tenant encore, du fond de son ermitage de Bethléem, les fils delà société patricienne dans la capitale de l'empire. On peut dire sans exagération que toute la vie romaine est là, depuis les intrigues de la chancellerie épiscopale jusqu'aux guerres scandaleuses des conciles, et depuis les pratiques austères des moines jusqu'aux plus intimes secrets des gynécées. Au flambeau de ces révélations, je ne cours pas risque de m'égarer, et pour rester plus ferme sur le terrain de la certitude, je choisirai des événements où Jérôme est à la fois historien et acteur.

On ne comprendrait guère l'état de la société chrétienne sans une connaissance au moins générale de la société païenne, au milieu de laquelle celle-là commençait à se dessiner : il n'est d'ailleurs ici question que des hauts rangs de ce monde païen, de sa partie noble, riche,

élégante, dont le patriciat formait le couronnement. Celui qui veut l'étudier au iv^ siècle doit tout d'abord abjurer ses souvenirs classiques de Rome républicaine, car c'étaient les plus vieilles familles qui présentaient le spectacle des plus étonnantes nouveautés. Quant au peuple, il restait à peu près le même. Il continuait à passer ses journées aux courses de cbevaux ou aux représentations des mimes, ses nuits sur les bancs des ampbitbéâtres ou sous les portiques dallés des nobles maisons. Il allait toujours tendre la main aux distributions publiques, mais le pain ne lui suffisait plus comme au temps de Juvénal; il lui fallait en outre des rations de lard, de vin, d'huile, que les empereurs lui avaient concédées par crainte ou par flatterie. A la maigre sportule du patron il savait joindre un revenu plus productif, la rançon des comédiens et des cochers, qui ne se souciaient d'être ni assommés ni siffles. C'était toujours, en un mot, la plus basse des populaces, lâche, turbulente, paresseuse, avide, incapable d'exercer un métier honnête, et jouant aux dés le soir tout son gain de la journée. Cette plèbe avait môme cessé de porter des noms latins; elle ne distinguait plus ses membres que par des sobriquets empruntés à on ne sait quel argot presque inintelligible pour nous. Ainsi les étrangers venus à Rome entendaient avec surprise parler de Cimesseurs, de Semicupes, de Sèrapins, de Cicimbriques, de Glulurins, sans compter les Triilla, les Pordaca, les Lucanicus, les Salsula' . Un autre étonnement pour eux

1. Amm. Marc, xxviii, 4. — La signification de plusieurs de ces noms fera deviner les autres. Cimessor veut dire mangeur de trognons de choux; Trulla, cuiller à pot; Glulurinus vient de gluto, glouton; Lucanicus, mangeur de saucisson, à cause de la Lucanie, qui fournissait les meilleurs; Salsula, mangeur de porc salé; Semi-cupa, demibroc; Cicimbricus ou Cicumbricus, de cicuma, chouette.

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