‹ Saint JéromeChapitre 124 sur 387 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Elle avait annoncé de bonne heure l'intention de ne se point marier et de prendre, sous la direction de Marcella, l'habit des vierges : c'était le premier exemple de ce genre qu'eût donné une fille de son rang^; aussi refusa-t-on d'y croire jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'adolescence. Sa vocation persistant, le monde poussa de grands cris, la parenté s'émut, on blâma la mère, on réprimanda la fille, on essaya près d'elle les caresses et les menaces; mais l'arrêt était irrévocable : Eustochium le voulait. Elle avait une tante, sœur de son père, nommée Prétextata, païenne zélée et femme d'un homme qui l'était encore plus, Hyinétius-, adepte fervent des pratiques et observances de la magie. Ces deux fanatiques voyaient dans le projet de leur nièce une honte pour leur nom, et presque un sacrilège dont ils seraient comptables à leurs dieux, s'ils ne parvenaient à l'empêcher.

Ayant échoué dans les avertissements et les prières, ils recoururent à une arme qu'ils supposaient plus efficace sur l'esprit d'une jeune fille qui n'avait point vu le monde, à la coquetterie féminine. Un petit complot est monté, et, d'accord avec d'autres païens, ils invilent Eustochium à venir chez eux. Elle arrive en effet; mais, à son entrée dans l'appartement de Prétextata, des femmes apostées la saisissent, lui enlèvent ses habits de laine, déploient ses longs cheveux, qu'elles tressent et frisent à la mode la plus nouvelle, lui peignent les yeux, la bouche et le cou, la couvrent de bijoux et lui font

1. Prima Romanœ urbis virgo nobilis esse cœpisti. Hieron., Ep. 18.

2. Hieron., Ep. 57. — Cet Hymétius, vicaire de Rome sous Julien, avait été relégué dans une île de la côte de la Dalmatie pour avoir fait une consultation magique sur la tête de l'empereur chrétien Valentinien I" ; il avait pu rentrer à Rome après la mort de ce prince.

revêtir des vêtements de soie magnifiques ^ On ne manqua pas sans doute de la conduire de miroir en miroir pour lui faire admirer sa beauté; probablement encore il n'y eut qu'un cri d'admiration de la part de Prétextata et de ses amis. Eustocliium obéit à tout, écouta tout avec son calme habituel, puis, quand l'heure fut venue de rentrer chez Marcella, elle reprit sa robe de bure et partit. On comprend quelle inquiétude éprouvait en cet instant l'Église domestique : elle eut bientôt lieu de se rassurer; rien ne changea dans les pratiques d' Eustocliium ; son ardeur pour la vie monastique ne parut nullement altérée : le fard n'avait pas pénétré jusqu'à son cœur.

Moins de dissemblance existait entre Paula et sa fille aînée Blésille, comme elle faible de corps, présentant, comme elle, un mélange de défaillances d'àme et d'exaltation; toutefois, tandis que chez la première l'activité de la vie se concentrait au dedans par la dévotion et l'amour, chez l'autre elle s'éparpillait au dehors en vaines agitations et en plaisirs. Veuve après sept mois d'un mariage qui n'avait pas été sans soucis, à peine âgée de vingt ans, Blésille rejetait avec obstination toute idée de se remarier, au moins pour le moment. Ce n'était pas, comme chez sa sœur, désir de retraite et goût des pratiques ascétiques, bien au contraire : elle voulait vivre pour elle-même et oublier son mariage plutôt que pleurer son mari". Le temps qui s'écoulait entre une première et une seconde union était pour les jeunes veuves romaines une époque pleine de dangers; elles ne la traversaient que sous les traits de la médi-

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