LIVRE VIL
lisque ou virgule suivi de deux points indiquait le retranchement de mots surabondants, provenant d'une paraphrase des Septante ; une étoile suivie de deux points signalait au contraire l'addition de quelque passage d'après l'hébreu. Une autre marque désignait les emprunts faits à la traduction de Théodotion, peu différente des Septante, quant à la simplicité du langage. « Ce travail, destiné à ceux qui aiment l'étude, ne plaira pas à tout le monde, ajoutait Jérôme dans la préface du Psautier; mais qu'importe? Laissons dans leur chagrin superbe ceux qui mettent le dédain au-dessus de la science : ils choisissent pour y boire un ruisseau bourbeux, et le préfèrent à la plus pure fontaine ^ »
En lisant ces pages si curieuses, on aime à se représenter les deux nobles matrones assises devant un vaste pupitre où s'étalent de nombreux manuscrits grecs, hébreux, latins : ici le texte hébraïque de la Bible, là les différentes éditions des Septante, les Hexaples d'Origène, Théodotion, Symmaque, Aquila, et enfin la Vulgate italique : ces savantes femmes contrôlent, comparent, mettent au net de leur main, avec piété et joie, ce Psautier de saint Jérôme que nous chantons encore aujourd'hui, en grande partie du moins, dans l'Église latine. L'esprit alors se reporte involontairement sur leurs palais de Rome, leurs lambris de marbre et d'or, leur armée d'eunuques, de servantes et de clients, sur leur vie enfin, environnée naguère de toutes les délicatesses de la fortune et de toutes les pompes du rang. Gomme' Marie, sœur de Marthe, elles croyaient avoir choisi la
1. Non ambigo multos fore, qui vel invidia, vel supercilio, maline contemnere quam discere, et turbulento magis rivo, quam de purissimo fonte potare. Hieron., Psalm. sec. lxx. Prœfat.
meilleure part, et elles en jouissaient dans toute la plénitude de leur cœur. Ces douces femmes aidaient nonseulement Jérôme dans ses travaux, elles l'assistaient encore aux heures de ses chagrins parfois imaginaires et de ses persécutions trop souvent réelles. Il appelle fréquemment le baume de leurs consolations sur ses plaies, il met ses livres sous leur défense, il y met son honneur. (( Je vous en supplie, leur écrit-il dans sa préface du Livre des Rois, je vous en conjure, chères servantes du Christ, qui, pendant que le Seigneur est à table, versez sur sa tête les aromates de la foi; vous qui n'allez pas chercher le Sauveur au Sépulcre lorsqu'il est ressuscité, assistez-moi, protégez-moi de vos prières contre la rage de ces chiens qui parcourent la ville, aboyant, calomniant, aiguisant leurs dents pour mieux mordre ; de ces ignorants qui font consister leur science à ravaler celle des autres. Défendez-moi de leurs attaques, car vous êtes mon bouclier ^ »
Ce bouclier ne suffit pas toujours à le couvrir. On lui fit un crime de dédier ses livres à des femmes, <( comme si ces femmes, disait-il, n'étaient pas plus compétentes pour les juger que la plupart des hommes. » Il s'en expliquait quelquefois avec elles en riant. « Les honnêtes gens qui veulent que je les préfère à vous dans mon estime, ô Paula et Eustochium, écrit-il dans son épitre dédicatoire du Commentaire de Sophonie, ces gens-là ne connaissent pas plus la Bible que l'histoire grecque ou romaine. Ils ne savent pas qu'Olda prophétisait quand les hommes se taisaient, que Débora vainquit les enne-
1. Ut contra latrantes canes, qui adversum me rabido ore desaeviunt, et circumeunt civitatem, atque in eo se doctos arbitrantur, si aliis detrahant, orationum vestrarum clypeos opponatis. Hierou., Reg. Prœfat.