LIVRE VII
La lettre, composée en commun par Paula et sa fille, eut un double but : attirer près d'elles Marcella, qu'elles aimaient à l'égal d'une mère et d'une sœur, et réfuter certains bruits accrédités à Rome sur la Palestine et en particulier sur Bethléem. Beaucoup de gens, en effet, par une feinte pitié pour Paula, et principalement dans l'intention de blâmer Jérôme, se plaisaient à représenter Jérusalem comme une ville afTreusement laide, dont les monuments ne parlaient point à l'âme, et Bethléem comme un mauvais village, aride, dénué de tout, indigne du séjour d'une patricienne de Rome. Curieuse à ce point de vue, cette lettre, que nous avons encore, ne l'est pas moins par le style, où une certaine teinte de pédanterie se mêle à une grâce toute féminine; mais un petit étalage de science n'allait pas mal aux pieuses émigrées, et devait trouver bon accueil au couvent du mont Aventin.
PAULA ET EUSTOCHIUM A MARCELLA.
« Ce n'est pas une bien sincère affection que celle qui connaît la mesure, ni un bien vif désir que celui qui sait attendre. Excuse-nous donc si nous, tes humbles disciples, songeant plus à ce que nous voulons qu'à ce que nous pouvons, nous osons faire la leçon à notre maître, malgré le proverbe : « N'en remontrez pas à (( Minerve. » Mais aussi n'es -tu pas celle qui a porté l'étincelle au foyer de nos âmes, et qui, nous réunissant sous ton aile comme des poussins, nous a formées à ton image? Nous laisseras -tu maintenant sans guide, essayer de voler loin des yeux maternels, apprendre nous-mêmes à découvrir l'épervier et trembler à la seule
vue de l'ombre de l'oiseau qui passe ^? Nous sentons trop bien que nous sommes seules... Viens donc, rends-nous Marcella, notre suave, notre douce Marcella, à qui nulle douceur et nul miel ne sont comparables. Voudrait-elle n'être dure et renfrognée que pour nous, que son charme et son amitié ont entraînées sur ses pas, dans la confraternité de sa vie?
(( Si ce que nous demandons est pour ton bien , et si l'Écriture nous approuve, notre hardiesse est pardonnable. La première parole de Dieu au patriarche Abraham fut celle-ci : « Sors de la terre que tu habites, quitte « ta parenté, et va dans le pays que je te montrerai. » Abraham quitta aussitôt la Chaldée, la ville de confusion, les champs de Sennaar, où la Tour d'orgueil s'élevait jusqu'au ciel; il marcha où le conduisait la voix de Dieu. Marie aussi, quand elle sentit que son sein était le temple du Seigneur, abandonna la plaine pour aller vers les hauts lieux.
(( Plus cette terre montueuse qui nous rapproche du ciel est étrangère aux déhces du monde, plus elle est précieuse à nos âmes. Jérusalem porte dans Thistoire un triple nom : Jèbus , Salem et Jérusalem; le premier signifie foulé, le second jjaix, et le troisième vision de la paix. C'est ainsi qu'après avoir longtemps marché, nous pouvons atteindre le but, et être admis à la vision de la quiétude éternelle-. Jérusalem a vu naître Salomon le
1. Tu quse prima scintillam nostro fomiti subjecisti, quae ad hoc studium nos et scrmone hortata es, et exemplo, et quasi gallina congregasti sub alas pullos tuos : nunc nos libère absque matre volitare patieris, et accipitris pavera formidinem? Paul, et Eust., Ep. ap. Hieron., Ep. 44.
2. Jebus et Salem et Jérusalem, appellatur. Primum nomen, calcata; secundum, pax; tertium, visiopacis. Paulatim quippe perveni-