LIVRE IX
d'autres préoccupations, et avec d'autres formules. Je ne suivrai pas l'écrivain dans les explications théologiques qui forment le fond du débat : elles ne sont pas le but de cette étude; je m'attacherai seulement aux passages qui peuvent peindre le caractère des hommes et les mœurs de l'époque. Jérôme parle sobrement et dignement de son séjour à Rome; il évite, malgré la provocation de son adversaire, toute allusion à Paula, et se représente environné, à son départ, des chrétiens, prêtres, moines ou laïques, les plus recominandables et les plus saints de TÉglise romaine. A propos de la falsification d'un texte d'Athanase au concile de 382, il éprouve une juste indignation, et renvoie aux baladins et aux mimes les coups de théâtre bouffons qu'on ose ainsi mêler à la gravité des questions de dogmes. Il s'arrête plus longtemps à cette aventure de Chalcide dont l'hypocrite Rufin faisait tant d'éclat. « Yoilà assurément, lui dit-il, un genre d'attaques dont la glorieuse invention t'appartient tout entière : c'est de m'objecter un songe. Tu m'aimes à ce point de t'inquiéter de mes rêves!... Il faut prendre garde néanmoins, car la voix des prophètes nous prévient de ne point ajouter foi aux songes. Il ne faut pas se croire voué au feu éternel parce qu'on a rêvé d'adultère, et s'il nous arrive de rêver de martyre, il ne faut pas croire pour cela avoir gagné la couronne du ciel ^ » On verra tout à l'heure à quoi Jérôme fait allusion. « Oui, poursuit-il sur le même ton, je rêve souvent, je le confesse. Combien de fois n'ai-je pas cru me voir mort et étendu
1. Qui somnium criminatur, audiat Prophetarum voces, somniis non esse credendum : quia nec adulterium somnii ducit me ad Tartarum^ nec corona martyrii in cœlum levât. Hieron., in Ruf., i.
dans le sépulcre ! Combien de fois ne m'a-t-il pas semblé voler au-dessus de la terre et franchir les montagnes et les mers dans une natation aérienne ! Suis-je donc obligé pour cela de ne plus vivre, et devra-t-on, à ta réquisition, m'implanter des plumes aux épaules et aux flancs, parce que mon esprit, comme celui de tous les mortels, s'est laissé abuser en de vaines images? Combien de gens, riches en songe, se trouvent mendiants à leur réveil! A-t-on soif en dormant, on boit des fleuves entiers, et cependant votre gorge est sèche et haletante ^
« Telle est la condition de tout le monde, telle est aussi la mienne, et je demande de n'être pas comptable des promesses que j'ai pu faire dans mes rêves. Mais parlons un peu plus sérieusement, et, revenant à la réalité, occupons-nous de ce qui doit se faire dans la veille. As-tu fait, toi, tout ce que tu as promis à ton baptême? Oui, nous deux qui portons le nom vénérable de moine, avons-nous bien examiné si notre œil, ingénieux à trouver le fétu dans l'œil du voisin, ne cacherait pas lui-même la poutre? Je le dis avec une sincère douleur, cela n'est pas bien, cela est contraire à la loi de Dieu, d'appeler un homme son ami, de l'accabler de louanges, et d'aller le poursuivre ensuite, non-seulement dans la vie réelle, mais jusque dans ses songes, et de vouloir discuter ce qu'il a dit ou fait en dormant. Voilà le côté odieux de ces faux semblants d'amitié... » Rufin s'était vanté d'avoir souffert pour la foi dans Alexandrie, on ne sait à quelle occasion, et il l'avait
1. Quanti iii somniis divites, apeitis oculis repente mendici factî sunt ! Sitientes flumina bibunt : et experrecti siccis faucibus aestuant. Hieron., in Ruf., i.