LIVRE IX
lectique, que tu ne connais guère, mais dans les écoles de bourreaux, que je ne connais pas^ Toi moine, toi prêtre, toi imitateur du Christ, qui déclares homicide et digne de la géhenne du feu celui qui a dit à son frère Raca , que penses-tu de celui qui veut le tuer? La mort! elle est le lot de tous les êtres, et le plus vil des serpents peut me la donner; l'homicide est le lot des méchants. »
Nous ne quitterons point le redoutable ennemi de Jérôme sans réunir ici les détails que l'histoire nous fournit sur son extérieur et ses manières. Celait, à ce qu'il paraît, un personnage roide, gourmé et d'une solennité théâtrale. Avec une grande difficulté de parole, il avait la manie de parler en public, et lorsqu'il discourait, il faisait précéder ses périodes d'une sorte de grognement dû, soit à un défaut naturel de prononciation, soit à l'embarras d'improviser. Jérôme, pour cette raison, l'avait surnommé Gmnnius, en souvenir de Marcus Grunnius Corocotta Porcellus, héros d'une farce populaire composée dans le goût des Atellanes et fort en faveur à Rome. Ce surnom eut du succès, et en Italie, en Gaule, dans tout l'Occident, au moins parmi les amis de Jérôme, Rufin ne fut plus connu que par ce sobriquet ridicule. Voici un portrait de lui saisi au vif dans une lettre de son adversaire au moine Rusticus de Marseille : il y est question de Rulin, à propos des vaniteux naïfs, qui prennent pour des vérités toutes les louanges qu'on leur adresse, et tous leurs admirateurs pour des gens sérieux ;
« Ah! si ces hommes-là, dit le correspondant de Rus-
1. Hoc dilemnia tuum, non est ex dialectica arte quam nescis, sed ex carnificum officina et meditatione prolatum. Hieron., in Huf.j m.
ticus, retournaient brusquement la tête, quand, enivrés de la fumée des adulations, ils se promènent gravement, les mains croisées derrière le dos, quel spectacle ne verraient-ils pas! — Ils verraient le col des cigognes, dont parle le satiriques s'allonger pour venir les pincer; ils verraient des doigts railleurs s'agiter derrière eux, comme des oreilles d'âne, ou une langue narquoise se tirer, à leur intention, comme celle d'un chien altéré. Grunnius appartenait à cette classe d'orgueilleux satisfaits. Devait-il disserter en public, il s'avançait majestueusement d'un pas de tortue, laissant échapper par intervalles quelques sons entrecoupés, de sorte qu'il paraissait sangloter plutôt que parler. Il étalait d'abord sur la table des monceaux de livres, et alors, le sourcil froncé, le front ridé, les narines contractées, il faisait claquer ses deux doigts : c'était son appel à l'attention de l'auditoire. Alors commençaient des propos sans raison, et des déclamations sans fin contre tout le monde. On eût dit le rhéteur Longin enseignant le sublime, et mieux encore le censeur de l'éloquence romaine, si l'éloquence romaine avait un tel magistrat. Grunnius notait qui il voulait sur son album, chassait qui il voulait du sénat des doctes. Certes cela prêtait à rire; mais comme il avait beaucoup d'écus, il prenait sa revanche en donnant de bons dîners à ses auditeurs : aussi n'en manquait-il pas, et après boire il se montrait en public dans un cortège serré d'admirateurs parasites. Caton au dehors, c'était un Néron au dedans. Homme ambigu, mélange de natures diverses et contraires, il offrait aux yeux ce monstre bizarrement fabriqué dont
1 , 0 Jane, a tergo quem nulla ciconia pinsit. Pers., I, 45.