LIVRE XI
une première fois par notre frère Profuturus, une seconde fois par je ne sais qui ; et tu ajoutes que Profuturus, nommé évêque, puis mort subitement, n'avait pas fait le voyage de Palestine, tandis que l'autre, dont tu me tais le nom, changeant d'avis au moment de s'embarquer, était resté à terre par crainte de la mer. Si cela est, je ne saurais assez m'étonner que la lettre dont il s'agit soit, comme on me le raconte, dans les mains de tout le monde à Rome et en Italie, à ce point que le même diacre Sysinnius, mon frère, en a trouvé une copie il y a environ cinq ans, non pas en Afrique, ni chez toi, mais dans une île de l'Adriatique.
(( L'amitié ne doit admettre aucun soupçon, et il faut parler avec un ami comme avec un autre soi-même. Je te dirai donc nettement que plusieurs de nos frères, « purs vases du Christ, » comme il en existe un grand nombre à Jérusalem et dans les lieux saints, me suggéraient l'idée que tu n'as pas agi en tout cela d'un cœur simple et droit ; mais qu'amoureux de la louange, des petits bruits, de la gloriole du monde, tu avais cherché l'accroissement de ta renommée dans l'alfaiblissement de la mienne : faisant en sorte que beaucoup connussent que tu provoques et que je tremble, que tu écris comme un docte et que je me tais comme un sot, qu'enfin j'ai trouvé qui savait imposer à ma loquacité a mesure et le silence. Je l'avoue ingénument à ta Béatitude, voilà la raison qui m'a d'abord empêché de te répondre ; puis j'hésitais à croire la lettre de toi, ne et jugeant pas capable de m'attaquer, comme dit le proverbe, (( avec une épée enduite de miel ^ ; » en troi-
1. Quia tuam liquide epistolam non credebam; nec (ut vulgi de quibusdam proverbium est) « litum melle gladiam. » Hieron., Ep. 71.
sième lieu, j'ai craint qu'on ne m'accusât d'arrogance envers un évêque, si je censurais un peu aigrement mon censeur, surtout quand je rencontre dans sa lettre plus d'un passage qui sent l'hérésie.
(( Crois-moi, ne nous acharnons pas à nous battre comme des enfants, et ne donnons point sujet à nos amis ou à nos envieux de prendre parti dans nos querelles. Si mes paroles te paraissent trop sévères, c'est que je veux avoir pour toi une amitié franche et chrétienne, et ne rien garder dans mon âme qui ne soit aussi sur mes lèvres ; car, après avoir vécu depuis ma jeunesse jusqu'à l'âge que j'ai dans un pauvre monastère, travaillant avec de saints frères à la sueur de mon front, il me conviendrait mal d'écrire contre un évêque de ma communion ; un évéque que j'ai commencé d'aimer avant même que de le connaître, qui le premier m'a demandé mon affection, et que je vois avec bonheur s'élever après moi dans la science des saintes Écritures.
({ Les devoirs de l'amitié m'avaient aussi retenu la main. Tu aurais pu en effet te plaindre d'une réponse inconsidérée et me dire : « Quoi donc ! Pour te croire (( le droit de me parler ainsi, as-tu vérifié ma lettre? As- (( tu reconnu ma signature? Est-ce sur de légères appa- (( rences qu'il fallait outrager un ami et lui imprimer la (( honte des méchancetés d'autrui? » Voilà le sentiment qui m'empêche de répondre à la lettre dont je parle et qui me porte à t'écrire ceci : envoie -moi la même pièce signée de ta main, ou cesse de provoquer un vieillard qui ne souhaite que de rester caché et ignoré au fond de sa cellule. Que si l'amour de la gloire t'aiguillonne, si tu veux exercer et montrer ton savoir, cherche de nobles jeunes gens bien diserts, comme Rome en possède