LIVRE XI
bienheureux évêque, où de pareilles doctrines peuvent te mener. Gérintlie, cet ennemi de saint Pierre, ce rival diabolique qui élevait son évangile particulier en face du prince des apôtres, ne pensait pas autrement que toi. Ébion n'a pas enseigné une autre doctrine. Tous deux se sont dits chrétiens en restant Juifs, et leurs fausses Éghses du Christ n'ont été que des synagogues de Satan. Aussi l'Église universelle, à commencer par les apôtres, les a déclarés anathèmes; mais leur hérésie n'est pas morte avec eux, et le même anathème pèse encore aujourd'hui sur leurs successeurs. Oui, il existe au sein des synagogues de l'Orient une secte de Minéens, plus connus sous le nom de Nazaréens, gens que les Pharisiens eux-mêmes condamnent, qui croient au même Sauveur que nous, et, voulant être tout à la fois chrétiens et Juifs, ne sont ni l'un ni l'autre. Ta doctrine nous obhgerait non-seulement de les absoudre contre l'Église, mais de les respecter, de les admirer comme des enfants directs de saint Pierre, de vrais chrétiens sortis de l'Ancien Testament. Si ta compatissante amitié a cru devoir travailler à la guérison de ma blessure, qui n'est après tout qu'une piqûre d'aiguille, songe aussi toi-même à la tienne, qui, à côté de l'autre, ressemblerait à un coup de lance ; car le mal d'avoir pu adopter, même inconsidérément, des opinions invétérées, professées par des docteurs illustres, est moindre que celui de soutenir une hérésie contre la chrétienté tout entière. Sois-en sûr : si nous ne pouvons nous dispenser de recevoir les Juifs avec leurs cérémonies et de mélanger au milieu de nous les pratiques de la synagogue à celles de l'Église, les Juifs ne se feront point chrétiens, mais les chrétiens se feront Juifs.
(( Ton système est celui-ci : Pierre avait le droit de
judaïser, et de judaïser sans déguisement; Paul ne le pouvait que par simulation, et la remontrance, assez aigre d'ailleurs, de cet apôtre à son chef s'adressait non pas à l'acte de Pierre judaïsant, mais à une circonstance particulière de cet acte. — Voilà ce que tu dis et ce que tu penses, puisque tu le dis ; il te reste maintenant à nous prouver par ta propre expérience, saint et vénérable pape, que ce que tu penses est véritable. Sois conséquent avec toi-même. Permets qu'un Juif, qui se fera chrétien dans ton Église, circoncise son enfant nouveau-né, qu'il garde le sabbat, qu'il s'abstienne des viandes que Dieu a créées pour en user avec actions de grâces, qu'il immole un agneau le soir du quatorzième jour du premier mois, etc.; laisse-le vivre publiquement de la sorte, tu le dois à tes opinions. Mais non, tu ne le feras pas, tu condamneras ton propre système plutôt que ta religion, car tu es chrétien et incapable d'un sacrilège. Bon gré, mal gré, tu renonceras à tes hypothèses, et tu reconnaîtras qu'il est souvent plus facile de censurer les écrits des autres que d'appuyer les siens de bonnes et solides raisons ^ »
Effectivement, Augustin condamnait saint Pierre non pour avoir judaïsé, car il en avait le droit et presque le devoir d'après la théorie de l'évêque d'Hippone, mais pour avoir entraîné par l'autorité de son exemple dans une observance judaïque des fidèles in circoncis, à qui de telles observances étaient défendues ; et cela méritait, à son avis, la réprimande mentionnée dans l'épître aux Galates. a Ah! répliquait Jérôme, si Pierre eût voulu
1. Et quum hoc feceris, imo non feceris (scio enim te Christianum, et rem saciilegam non factura m) velis nolis, tuam sententiam reprobabis : et tune scies opère, dilîicilius esse confirmare sua, quam aliéna reprchendere. Hieron., Ep. 74.