LIVRE XI
cation puisée dans les traditions de l'Orient, principalement dans celles de l'Église d'Antioclie, où le fait s'était passé, avait le double avantage de mettre à couvert le caractère des deux apôtres et d'être conforme aux habitudes de l'esprit oriental, — qu'enfin il était mal d'afficher aux yeux du monde, à propos d'une question qui n'intéressait point le salut, un prêtre son ami, les plus grands docteurs de l'interprétation grecque et toute une moitié de la chrétienté, comme des sacrilèges qui prêchaient le mensonge officieux, sous l'autorité des Écritures.
Il ne termina point sa lettre sans répondre à la maligne histoire de la courge de Jonas et rire un peu de ce pauvre évêque qui voulait donner sa démission pontificale et abdiquer même le sacerdoce, pour avoir commis ce crime envers les Septante. Il explique plaisamment que ni les Septante ni lui n'ont péché en traduisant différemment. En effet, d'après ses explications, farbuste dont il est question dans la prophétie de Jonas n'est ni un lierre, ni surtout une courge. C'est une plante particulière à la Judée, dont les feuilles, larges comme celles de la vigne, en ont à peu près la forme. A peine planté, cet arbuste croît à une grande hauteur sans avoir besoin de support, comme la courge ou le lierre, et se soutient par son propre tronc. Les Hébreux rappellent kikeïôn, les Syriens kikeïa^. Embarrassés de traduire ce mot dans leur langue, les interprètes grecs font rendu par citrouille, kolokynthê, comme les Septante, ou par kisson , lierre, comme Aqiiila. Jérôme, en
1. In eo loco ubi Septuaginta interprètes cucurbitam, et Aquila cura r eWqah hederam transtulerunt, id est xitctov, in liebrseovolumine ciceion scriptum est, quam vulgo Syri ciceia vocant. Hieron., Ep. 74.
adoptant ce dernier mot, ne fait que suivre un usage déjà établi, d'autant mieux que l'arbuste dont il s'agit ressemble plus au lierre qu'à la citrouille, et que le mot hébreu kikeïôn^ est plus rapproché du mot grec kisson que de celui dont les Septante se servent. Quant aux Juifs consultés par l'innocent évoque africain, « il est évident, ajoute-t-il, qu'ils ne connaissaient point cette plante et qu'ils ignoraient la langue hébraïque, ou, encore mieux, qu'ils ont voulu, en mauvais railleurs, se moquer des partisans de la courge. »
La controverse finit là : l'un et l'autre adversaire y avaient montré les rares, mais différentes qualités de leur génie, — Augustin son exposition calme et l'artifice admirable de ses déductions logiques, Jérôme son ironie mordante, son profond savoir historique et l'éclat souvent merveilleux de son style. Les malentendus blessants de la correspondance s'effacèrent peu à peu de leur souvenir, et il ne resta plus entre ces deux hommes qu'une amitié sincère. Quant à la dispute de saint Pierre et de saint Paul, elle continua d'être appréciée diversement des deux côtés de la Méditerranée. Les Églises d'Orient restèrent fidèles à l'explication traditionnelle qui lavait également les deux apôtres : l'interprétation morale réussit mieux en Occident, où Augustin l'emporta. Le dépositaire des clefs du ciel resta dans l'opinion de l'Église romaine, dont il était cependant le fondateur, un disciple peu intelligent des volontés du maître, qui
1. Les rabbins arabes expliquent le mot kikeiôn par el-khéroua, qui est le ricin. Les détails que donne saint Jérôme s'appliquent parfaitement à cet arbuste. De ses graines on fait de l'huile dont il est question dans la Mischna, où on l'appelle l'huile de kik. V. M. Munk, Palestine, p. 19.