LIVRE XII
venaient attendre le dernier avènement du Christ dans la vallée de Josaphat; d'autres étaient de vrais Romains qui, ne pouvant contempler de leurs yeux l'anéantissement de la patrie, préféraient aller mourir aux extrémités de la terre. Il y avait dans le nombre beaucoup de matrones, des vierges ou des veuves liées à l'Église par leur vocation, désireuses de trouver un refuge dans des monastères placés hors de l'atteinte des barbares-, mais au froment se mêlait bien de l'ivraie. Des oisifs, des coureurs d'aventures, des gens indignes, déshonoraient par leur mélange les émigrés malheureux, et la mer jetait sur cette côte hospitalière une partie de l'écume de l'autre rive. La charité voulait que des asiles fussent ouverts aux plus pauvres : Eustochium recevait les femmes, Jérôme les hommes qui avaient un caractère ecclésiastique. On exigeait d'eux, il est vrai, des lettres de recommandation, des certificats d'évêques ou des attestations des Églises, mais on était trompé souvent, et les nouveaux venus apportaient dans ces pieuses demeures des habitudes, parfois des vices, qui en troublaient la sainteté et la paix. Il faut le dire aussi, Eustochium, dont la vie s'était écoulée presque tout entière entre les murailles d'un cloître, manquait de l'expérience et des qualités pratiques qui avaient distingué sa mère, femme du monde avant d'être abbesse.
Une aventure passée dans un des monastères de Bethléem en fournit la preuve manifeste; cette aventure fit beaucoup de bruit en Orient, et nous a valu de Jérôme une magnifique lettre où nous puiserons les principaux détails de notre récit.
Un homme encore jeune, de manières élégantes et d'une mise ecclésiastique très-recherchée, se présenta un jour au couvent du solitaire. Ces clercs parfumés et frisés
468 SAINT JÉKOME.
n'étaient guère, on le sait, de son goût^ mais celui-ci avait ses bagages pleins de recommandations de toute sorte : récemment encore il avait reçu le diaconat des mains d'un évêque que Jérôme connaissait et estimait beaucoup. Il n'y avait d'ailleurs aucun moyen d'obtenir avec promptitude des renseignements sur la vie antérieure de ce personnage, qui venait d'Italie et n'avait pas de pain. On Fadmit donc parmi les frères; Jérôme fit plus, et commeSabinianus,— c'était le nom du Romain, — joignait à sa belle prestance une voix pleine et sonore, il l'attacha en qualité de lecteur à l'église de Bethléem-. Quoique le nouveau venu se contint habilement et affectât même certains semblants d'austérité, on devinait assez, à sa mine rubiconde et à ce reste d'élégance auquel il tenait beaucoup, qu'il n'était pas un saint ou qu'il ne l'avait pas toujours été. Sabinien en effet avait laissé à Rome une tout autre réputation. Longtemps il y avait fait le métier d'un homme à bonnes fortunes, en quête d'aventures éclatantes», et la dernière, qui avait causé son départ, avait aussi failli lui coûter la vie. Après beaucoup de victimes de ses galanteries, dont quelquesunes eurent un sort funeste, Sabinien avait jeté son dévolu sur la femme d'un général barbare, alors absent au delà des Alpes pour le service de l'Empire. Ce barbare avait son domicile à Rome, et suivant toute probabilité sa femme était Romaine; lui passait pour un homme dur, brutal, jaloux, impitoyable dans ses vengeances. Quelque terreur qu'un pareil homme dût inspirer, la femme, emportée par sa passion, perdit bientôt toute retenue. Non contente des rendez-vous
1. On a vu ci-dessus ce qu'il un dirait lui-mùiiic à Uoine, 1. iv.
2. Evaiigeiium Christi, quasi diaconus, lectitabas. Hieron., Ep.ïïà,