‹ Saint JéromeChapitre 349 sur 387 · LIVRE XIJ · texte numérisé non relu

LIVRE XIJ

secrets qu'elle donnait à son amant clans sa maison de Rome, elle alla s'installer avec lui dans une villa qu'elle possédait à quelque distance des murs, et là ils vécurent maritalement, sans gêne, comme si l'époux n'eût jamais dû reparaître.

Il reparut pourtant, appelé par le scandale public : ce fut « Annibal descendant des Alpes \ » nous dit l'historien de cette aventure. La femme, surprise en flagrant délit, est saisie par le mari; l'amant s'esquive par des souterrains qui débouchaient sur la campagne, gagne Rome, se cache d'abord dans les rangs d'une troupe de voleurs samnites, puis profite d'une occasion pour atteindre la côte de Toscane. Il y loue un navire assez mal équipé et s'embarque par un temps très-orageux, mais la peur le talonnait, et il préférait alors toutes les tempêtes de la mer au plus calme rivage. Sauvé de ces deux dangers, il aborda on ne sait où, se rendit en Syrie, reçut le diaconat, courut quelques Églises et fut admis enfin à Bethléem. Pendant qu'il fuyait ainsi aux extrémités de TEmpire, sa malheureuse maîtresse était traînée par le barbare devant les juges comme coupable d'adultère. Les témoignages de son crime n'étaient que trop nombreux, les preuves que trop convaincantes, et elle subit le dernier supplice. Voilà ce qu'on ignorait à Bethléem, ce qu'avait ignoré l'évêque ordonnateur de ce faux diacre, et Sabinien se trouvait maintenant placé dans le voisinage de trois couvents de vierges, comme un loup en sentinelle près d'un bercail.

Il veilla d'abord sur lui-même, trompa les yeux les plus vigilants, puis, petit à petit, revint à ses anciennes

1. Quod novns tibi ex Alpibus Hannibal descendisset... Hieron., Ep. 93.

habitudes. On le \it se parer avec plus de soin, étudier ses poses, étaler ses grâces avec complaisance. Son triomphe était au moment de l'évangile ou des leçons, qnand, debout devant l'autel et tourné vers le peuple, il lisait les saintes Écritures de sa voix la plus accentuée. Ses yeux cherchaient ensuite à la dérobée l'effet qu'il avait pu produire sur le candide troupeau d'Eustochium. Il ne fut pas longtemps sans rencontrer des regards qui répondirent aux siens, et une intrigue amoureuse se noua dans la grotte bénie de Bethléem, à deux pas de la Crèche du Sauveur.

La femme séduite était une jeune Romaine qui avait reçu le voile dans la basilique de Saint-Pierre et renouvelé son vœu de virginité, à Jérusalem, dans celle de la Résurrection. Elle céda au charme qui environnait cet homme, et alors commença entre eux une correspondance qui ne fut qu'une suite de profanations. Le diacre cachait ses lettres dans un coin de l'église, près de l'autel ; la religieuse venait s'y agenouiller, ramassait le billet, le lisait^ et renvoyait la réponse pendant la nuit au moyen d'une corde qu'elle faisait descendre de sa fenêtre. Les couvents d'Eustochium, ceints de hautes murailles comme des citadelles, n'avaient qu'une seule porte bien gardée; mais les fenêtres qui donnaient sur la campagne n'étaient pas tellement élevées au-dessus du sol qu'on ne pût se voir et se parler du dehors; il n'était même pas impossible de pénétrer à l'intérieur au moyen de longues échelles, les ouvertures offrant assez de largeur pour qu'une personne -pût s'y glisser sans

4. Iiiter ostia quondam praesepis Dornini, nunc altaris, amatorias epistolas fulciebas vobis quas postea illa miserabilis, quasi flexo adoratura genu, inveniret et legeret. Hieron., Ep. 93.

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