LIVRE PREMIER
fameux de ce monachisme qui faisait tourner tant de têtes. De jeunes enthousiastes se liasardaient même à tenter, sous quelque abbé en renom, la vie redoutable de la solitude, sauf à y renoncer bien vite et à venir raconter aux Occidentaux les merveilles qu'il ne leur avait pas été donné d'accomplir. Tout le temps que leur vocation durait (pour un très-petit nombre, elle ne changea point), ils écrivaient à leurs amis d'Italie ou de Gaule des lettres destinées à la publicité, et qui, d'Église en Église, de province en province, circulaient avec une rapidité qui nous étonne aujourd'hui. Quand la ferveur du pèlerin et du solitaire était secondée par le talent, cette correspondance faisait découler dans les monastères naissants de l'Occident le mysticisme oriental puisé à sa source.
La petite thébaïde dorée que présidait Marcella au mont Aventin s'occupait avec un intérêt assidu des Occidentaux amenés par la vivacité de leur zèle dans les vraies thébaïdes de l'Orient; on savait leurs noms, on s'enquérait de leurs souffrances, on célébrait leurs victoires sur le démon, parfois aussi on pleurait leurs défaites. Si leurs lettres étaient belles et édifiantes, les femmes les apprenaientpar cœur, et en récitaient les passages les plus éloquents. C'est l'honneur que recevait en 377 l'épitre exhortatoire d'un moine dalmate, retiré dans le désert de Ghalcide en Syrie, engageant un de ses amis à venirpartager les horreurs bien-aimées de sa solitude. L'ami habitait Aquilée, avait nom Héliodore, et fut quelque temps après évêque d'Altinum: le moine n'était autre que Jérôme. Il entrait ainsi dans cette carrière de gloire, de travaux, de tribulations, qui en a fait un grand homme pour le monde, un grand saint pour l'Église. L'épître, écrite avec une imagination de feu et beaucoup d'éclat
de style, était une de ces déclamations scolastiques fort en vogue au iv« siècle, et qui passaient alors pour la véritable éloquence ^ Tout le monde la lut, tout le monde voulut en retenir les pages les plus brillantes, et Jérôme un jour ne fut pas médiocrement surpris d'entendre Fabiola les lui réciter de mémoire sous le même ciel où il les avait tracées ^ L'admiration qu'inspirait le moine dalmate était donc à son comble dans la société chrétienne de Rome, quand on apprit vers 382 son retour en Europe : il revenait en effet ramené par des événements qui touchaient à la fois aux aventures de sa vie privée et à des divisions religieuses menaçantes pour rÉglise occidentale.