‹ Saint JéromeChapitre 367 sur 387 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

commandements de Dieu, s'il le voulait. » Pelage reconnut qu'il Pavait dit et qu'il le soutenait encore. « Eh bien ! ajouta Orose, c'est ce que le concile d'Afrique a délesté dans Gélestius,ce que Tévêque Augustin a rejeté avec horreur, comme l'assemblée vient de l'entendre, ce qu'il condamne encore dans le livre de la Nature et de la Grâce, en réponse à tes propres écrits, ce qu'enfin le bienheureux Jérôme, si célèbre par ses victoires sur les hérétiques, a condamné dans sa lettre à Gtésiphon, et ■qu'il réfute maintenant dans les dialogues qu'il est en train de composer*. »

Jean l'interrompit alors avec véhémence, lui demandant quelle était sa qualité pour vouloir condamner Pelage ; que, s'il se portait réellement accusateur, il le fît en termes nets et s'engageât à poursuivre juridiquement son adversaire devant lui, Jean, en sa qualité d'évêqne de Jérusalem ; mais de toutes parts on lui cria : (( Il n'y a ici ni défenseurs, ni accusateurs, ni juges de Pelage ; il y a une conférence où l'on essaye de s'éclairer et d'arrêter, s'il y a lieu, les ravages d'une hérésie mal comprise et enseignée par un laïque. » De plus en plus animé par l'opposition qu'il rencontrait, Jean commença une longue harangue dans laquelle il insista pour qu'une accusation formelle fût portée et instruite devant son tribunal épiscopal. Il parla de l'impeccabilité de l'homme, afin de donner à Pelage l'occasion d'en limiter l'étendue, et de la grâce de Dieu, pour que l'hérésiarque en reconnût vaguement l'utilité. Pelage, au

1. Hoc et be.atus Hieronymus, cujus eloquium universus Occidens, sicutros in vcllus, exspectat... in epistola sua, quam nuper ad Ctesiphontem edidit, condemnavit. Similiter et in libro, quem nunc scribit, collata in modum dialop;i altercatione confutat. Gros., Apol.i 4.

hOX SAIXT JEROME.

milieu du bruit, fit alors cette profession de foi : « Anathème à quiconque prétend que, sans le secours de Dieu, rhomme peut atteindre la perfection de la vertu ! » Il évita de dire a la grâce » et d'expliquer ce qu'il entendait par le a secours. » — a Oui! repartit Orose, anathème sur celui qui nie le secours de Dieu ! Pour moi, je ne le nie pas, et bien au contraire, c'est pour cela que je condamne ton hérésie ^ »

Tout cela se passait dans le plus grand désordre, les interruptions se croisaient, les déclarations se combattaient, les unes en grec, les autres en latin. Orose eut des doutes sur l'interprétation d'une de ses pensées, doutes justifiés par le témoignage de Passérius et du prêtre Avitus, qui taxaient f interprète d'inexactitude et d'erreur : on réclama le procès-verbal, mais il n'y en avait pas, Jean n'avait appelé à la conférence qu'un interprète mal sûr et point de secrétaire pour recueillir les opinions. Avec un juge si partial, le prêtre espagnol comprit qu'il y avait là un piège perfidement dressé par révêque pour le compromettre lui-même, et il termina par cette déclaration solennelle : « qu'étant Latin et l'hérésiarque Latin comme lui, il pensait qu'il convenait de porter devant des juges de langue latine l'examen d'une doctrine plus connue des Latins que des Grecs, et que Jean n'était pas recevableà s'en établir le juge lorsque personne ne se proposait pour accusateur. » — (( Ceci est vrai, s'écrièrent quelques membres de l'assemblée, on ne peut pas être tout à la fois avocat et

1. Cui respondi ego : « Testibus et testificantibus etiam nunc nobis et supra inemoratis viris, aiiathema ei, qui negat adjutorium Dei. Ego certe non nego, prœcipue cum e contrario in haereticos confutarim. » Oros., ApoL. r».

juge. » L'assemblée se leva au milieu du plus grand tumulte, et la conférence lut rompue; cependant l'évoque ordonna qu'on rendît des actions de grâces à Dieu, et qu'on se donnât mutuellement le baiser de paix; puis, l'oraison ayant été récitée à haute voix, chacun retourna chez soi.

Cinq semaines après la conférence, comme on célébrait en grande pompe dans la basilique de la Résurrection l'anniversaire de sa dédicace, Orose alla se mêler aux prêtres qui assistaient l'évêque à l'autel ; mais Jean, au lieu de le saluer selon la coutume, l'apostropha rudement en ces termes : « Que viens-tu faire ici, blasphémateur? — En quoi ai-je donc blasphémé? balbutia le prêtre stupéfait. — Je t'ai entendu dire ceci, reprit le prélat avec une colère croissante, que l'homme ne peut pas être impeccable, même avecle secours de Dieu ^ » Orose pouvait répliquer, l'étonnement, mais surtout le respect du lieu lui fermèrent la bouche. Cette scène finit là, mais on y vit clairement une déclaration de guerre aux Occidentaux adversaires de Pelage, contre lesquels Jean voulait retourner les imputations de blasphème et d'hérésie portées contre son protégé. Orose, il faut le dire, avait commis une grave imprudence, non peut-être en déclinant la juridiction de l'évêque, mais en soulevant une question d'incompétence contre tous les Orientaux, au sujet de la doctrine attaquée. Habile à se faire arme de tout, Jean avait ameuté depuis la conférence presque tous les évêques de Judée contre Orose et principalement contre Jérôme, qu'il s'obstinait à regarder comme l'instigateur de cette nouvelle querelle.

1. M Ego te audivi dixisse, quia nec cum Dei adjutorio possit esse liomo bine peccato. » Oros., ApoL, 7.

Il ne négligeait rien dans ses propos et dans ses lettres pour réveiller l' aversion séculaire de l'Église orientale contre sa sœur d'Occident et faire croire que, non contents de leurs prétentions en matière de suprématie et de discipline, les Latins voulaient encore faire la loi en matière de dogme, et que l'attaque dirigée contre Pelage n'avait aucun autre but. Ces mensonges n'étaient pas difficiles à faire accepter en Orient ; et tandis que l'évêque Jean remplissait à souliait sa mission de discorde, Pelage parcourait ouvertement tous les diocèses de Syrie, répétant à satiété que les évêques orientaux, avec leur profond savoir et leur esprit de justice, lui présentaient bien plus de garantie que tout l'épiscopat d'Occident.

La convocation d'un concile des prélats de Palestine à Diospolis, l'année suivante /tl5, sous la présidence du métropolitain de la province, fut la conséquence de leurs menées. Les évêques s'y trouvèrent au nombre de quatorze et dans une disposition telle qu'Orose, cité par Jean, n'osa même pas y comparaître. Héros et Lazare s'abstinrent également, quoiqu'ils eussent provoqué le synode par une requête à l'arcbevêque de Césarée; mais Héros s'excusa sur une indisposition subite, et Lazare sur la maladie de son ami. Seul Occidental au milieu de tous ces Orientaux, Pelage triompba sans conteste. H fut vraiment le roi du concile, cbarmant l'assemblée par la facilité de son élocution en langue grecque, désavouant ses disciples et lui-même au besoin, accumulant distinction sur distinction , expliquant ses formules latines par des équivalents belléniques qui manquaient de justesse, et protestant à cbaque pbrase qu'il était catholique, qu'il voulait vivre et mourir dans le giron de l'Église catholique, et qu'il prononçait un anathème

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