LIVRE II
Le troisième en importance était un jeune homme de noble extraction provinciale qui, enrôlé comme officier dans l'armée romaine, avait jeté bas le ceinturon, par dégoût de la vie militaire, à l'instar de beaucoup de chrétiens. Il se nommait Héliodore. Rentré dans sa famille, au sein d'un monde riche et élégant, le nouveau converti eut bien des assauts à soutenir, sa vocation monacale fut mise bien des fois en péril ; car ses parents le sollicitaient de se marier, et lui-même ne se sentait pas une force à toute épreuve contre les tentations. Dans un bel élan de ferveur il prit le même parti qu'Origène, et se mutila malgré les défenses de rÉglise\ qui punissait ce crime volontaire de l'interdiction du sacerdoce ; toutefois les canons ecclésiastiques n'empêchèrent pas Héliodore d'être élu quelques années plus tard évêque d'Altinum, en Vénétie. C'était un homme doux et bienveillant. Après s'être enlevé le droit de posséder en propre une famille, il adopta celle de sa sœur, et se montra pour les pauvres un père affectionné et généreux.
L'association comptait encore d'autres prosélytes en assez grand nombre, sur lesquels les détails nous manquent, mais que leur fortune ultérieure nous signale comme des hommes d'un vrai mérite. Tels étaient Chromatius, devenu évoque de quelque renom ; Eusébius , son frère, archidiacre d'Aquilée, puis évêque; Jovinus, évoque aussi. On trouvait en outre dans leurs
les chrétiens déguisèrent sous ce symbole naïf le nom et les qualifications de leur Dieu, dont le culte était proscrit. Les Pères des trois premiers siècles se servent fréquemment de cette formule de convention, et l'image du poisson se retrouve à chaque pas dans les peintures et les inscriptions des catacombes.
1. C'est ce qu'on infère de la lettre 5 de saint Jérôme : « Tecastrasti, propter régna cœlorum. » Cependant ce mot peut être expliqué métaphoriquement dans le sens du vœu de célibat.
rangs Nicias, InnocenliusetHylas, qui se recommandent tous trois à l'iiistoire par une circonstance spéciale dont il sera question plus tard. Nicias remplissait dans l'église d'Aquilée les fonctions de diacre; Innocentius, laïque, avait été entraîné à la vie religieuse par son affection pour Jérôme; quanta Hylas, c'était un ancien esclave de Mélanie, affranchi par elle à son départ, et qui, se trouvant sans maître, avait voulu suivre Jérôme. Au milieu de tous ces jeunes gens de savoir, de fortune ou de naissance, le pauvre affranchi était estimé comme un homme simple et bon, qui eflacait par Thonnêteté de ses mœurs la tache de la servitude ^
Ces esprits liautains, qui croyaient trouver la perfection idéale sous un liabit de moine et en usurpaient d'avance tous les droits, n'étaient pas d'un mince embarras pour le clergé séculier qu'ils dédaignaient, et pour les supérieurs ecclésiastiques dont ils contestaient parfois l'autorité; aussi la profession monastique, en beaucoup de lieux, rencontrait-elle pour premier obstacle les évoques. Il arrivait encore qu'après quelque temps d'épreuves l'ennui saisissait les nouveaux convertis, qui, ne trouvant point dans les pratiques de leur ascétisme l'idéal qu'ils avaient rêvé, s'imaginaient que la vie monastique, avec la plénitude de ses grâces, ne pouvait exister qu'en Orient, loin de tout contact humain, entre un ciel et une terre également inhospitaliers. Alors, chassés par le découragement, ils désertaient des cellules sans poésie ni miracles, partaient pour l'Orient ou rentraient dans le monde. Jérôme, retiré en Dalmatie, comme nous l'avons dit, ne vécut pas longtemps en bonne intelligence
1. Hylas sanctoe Melaniœ famalus. Hieron., Ep, 1. Quelques mss. portent : Sanctae Melanii. — Ep. 8, Ep. 36, et passim.