‹ Saint JéromeChapitre 57 sur 387 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

(( Hélas ! s'écrie-t-il dans un morceau justement célèbre, j'avais le visage pâli par les jeûnes, et mon âme se sentait brûlée des ardeurs de la concupiscence au sein d'un corps déjà refroidi. Ma chair n'avait pas attendu la destruction de l'homme entier, elle était déjà morte, et les passions bouillonnaient encore en moi*. Ne sachant plus où trouver du secours, j'allais me jeter aux pieds de Jésus, je les baignais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je tâchais de dompter cette chair rebelle par des semaines entières d'abstinence. Je me souviens d'avoir souvent passé le jour et la nuit à crier en me frappant incessamment la poitrine, jusqu'à ce que le Dieu qui commande à la tempête ordonnât à mon âme de se calmer. Je n'approchais plus de ma cellule qu'avec peine, comme si elle eût connu mes pensées, et, plein de colère contre moi-même, je m'enfonçais dans le désert. Si j'apercevais quelque vallée sombre, quelque montagne abrupte, quelque rocher escarpé, c'était le lieu que je choisissais pour aller prier et en faire la prison de ce misérable corps'. Dieu m'est témoin qu'après avoir ainsi répandu beaucoup de larmes, après avoir longtemps tenu les yeux élevés au ciel, je croyais me voir transporté au milieu du chœur des anges; alors, rempli de confiance et d'allégresse, je chantais au Seigneur: Nous courons après vous à l'odeur de vos parfums ! »

1. Pallebant ora jejuniis, et mens desideriis sestuabat in frigido corpore, et ante liominem suum jam in carne prjEmortua, sol a libidinurn incendia bulliebant. Hieron., Ep. 18.

2. Ipsam qiioque cellulam meam, quasi cogitationum mearum consciam pertimescebam. Et niihiniet iratus et rigidus, solus déserta penetrabam, sicubi concava vallium, aspera montium, rupium praerupta cernebam, ibi meae orationis locus, ibi illud miserrimae Garnis ergastulum. Hieron., ibid.

Contre ces impurs fantômes, reste des égarements de la jeunesse, Jérôme invoqua une passion plus noble et chez lui plus impérieuse, l'étude : il s'imposa la tâche d'apprendre l'hébreu. Un juif converti, devenu moine dans un des monastères voisins, s'offrit à lui servir de maître ; cette circonstance ramena le voyageur vers les zones habitées du désert. Le travail qu'il entreprenait le rebuta d'abord ; il ne s'y mettait qu'avec dégoût. Si la langue hébraïque le choquait par sa rudesse et l'àpreté de ses aspirations gutturales, le génie hébraïque l'offensait bien davantage encore par ses inégalités, par l'absence de cette beauté harmonieuse dont le génie grec et latin avait créé les types immortels ^ Ces modèles étaient là, sous ses yeux, roulés dans sa chère bibliothèque, dont il ne s'était pas séparé même au milieu des lions et des serpents ; il y courait non sans éprouver de remords, comme si la préférence qui l'entra^iait vers des livres profanes eût été un crime contre Dieu et une apostasie de sa foi. Ces combats intérieurs le conduisirent à une nouvelle crise non moins violente que la première, et dont il nous a fait lui-môme une émouvante peinture.

«Malheureux que j'étais! nous dit-il, je jeûnais et lisais ensuite Gicéron. Après avoir souvent passé les nuits sans dormir, après avoir répandu des larmes au souvenir de mes fautes, je prenais Plante dans mes mains^ Si quelquefois, rentrant en moi-même, je voulais lire les prophètes, leur style simple et négligé me rebutait, et parce que ma cécité m'empêchait d'apercevoir la lumière, j'accu-

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